Premier tableau
Un cabinet d’avocats. Dans le fond, deux bureaux équipés d’un ordinateur (sur lequel on pourra faire défiler le texte de cette pièce de théâtre, si on craint les trous de mémoire) et débordés de volumineux dossiers (qui peuvent aussi contenir le texte de cette pièce) que les secrétaires traitent et classent à longueur de journée. Sur le bureau de Valérie, un pot à moitié rempli de pièces et de billets sur lequel il est inscrit « soufflage » : chaque fois qu’un comédien oublie son texte, elle peut l’aider et, en contrepartie, il devra mettre une pièce dans le pot. À partir du second tableau, Agathe aura son propre pot à soufflage. Un peu partout, des étagères remplies de dossiers et deux poubelles à papiers. Face aux bureaux débordés de documents divers, la salle d’attente se confond avec le public. Côté cour, une porte qui donne sur le bureau de maître Bohn et sur la kitchenette. Côté jardin, une porte qui donne sur le bureau de maître Evara. L’entrée du cabinet se fait par la salle d’attente. Valérie et Agathe, les deux secrétaires, sont à leurs postes, en plein travail. À l’avant-scène, maître Evara fait face à maître Bohn.
Séquence 1
MAÎTRE BOHN, MAÎTRE EVARA, VALÉRIE, AGATHE.
MAÎTRE BOHN, agacée.
C’est-à-dire que je ne passe pas mon temps sur les plateaux télé à me faire pomponner par des maquilleuses et des coiffeuses, moi ! Je turbine pour faire vivre ce cabinet, moi, maître Evara !
MAÎTRE EVARA
Certes, mais enfin… tu ne peux pas nier que, grâce à mes passages à la télé, j’ai fait connaître le cabinet et ramené plein de clients, quand même. Et puis, hé ! C’est pas facile de donner son avis tous les jours sur les faits divers, la politique et tout.
MAÎTRE BOHN
Surtout que t’y connais rien !
MAÎTRE EVARA
Justement ! Ça demande une certaine forme de génie de raconter n’importe quoi en se donnant un air très intelligent. On n’est pas beaucoup à savoir faire ça. Et… (Embarrassé.) on peut vite se faire remplacer…
MAÎTRE BOHN
C’est ça, ouais. Je ne comprendrai jamais comment on peut regarder des débilités pareilles. Enfin… c’est bien beau de ramener des clients, mais il faut s’en occuper, après ! Entre deux tournages, tu pourrais m’en prendre un ou deux, non ?
MAÎTRE EVARA
Euh… mais… j’en prends déjà quelques-uns ! N’exagère pas ! D’ailleurs, je te rappelle que c’est moi qui m’occupe du plus gros dossier du cabinet, quand même ! Le dossier Bourrin !
MAÎTRE BOHN
Le plus gros ? Le plus médiatique, surtout. Et tu l’as bossé, au moins ? Tu as trouvé un axe de défense ?
MAÎTRE EVARA, avec assurance.
Mais parfaitement ! Je vais démontrer aux jurés que la victime a poussé à bout notre cliente et qu’elle n’a pas vraiment eu l’intention de tuer son mari. C’est juste un malheureux concours de circonstances.
MAÎTRE BOHN
Pardon ?! Un malheureux… Mais elle l’a fait boire jusqu’à ce qu’il soit ivre mort, à la limite du coma éthylique…
MAÎTRE EVARA
Il n’avait pas besoin d’elle pour ça, il était alcoolique : il buvait trois bouteilles de crémant par jour.
MAÎTRE BOHN, pas convaincue.
Bof… ça va, du crémant, c’est pas non plus… (Elle se reprend.) Bref ! Non, mais ensuite, elle l’a jeté dans le bac à ordures ménagères, Greg…
MAÎTRE EVARA
Pour lui donner une leçon !
MAÎTRE BOHN
… en sachant très bien que, quelques heures plus tard, les éboueurs allaient le ramasser et qu’il serait broyé dans le camion !
MAÎTRE EVARA
Faux ! Et double faux ! On ne dit plus « éboueurs », on dit « ripeurs », aujourd’hui, très chère ! Et elle pensait qu’ils vérifieraient avant !
MAÎTRE BOHN
Merci pour la leçon… Enfin, elle l’a planqué sous des Pitchs à la fraise, Greg ! Des Pitchs à la fraise ! Pour pas qu’ils le voient !
MAÎTRE EVARA, plus hésitant.
Oui, ben… euh… c’est-à-dire qu’il venait de l’engueuler parce qu’il voulait des Pitchs au chocolat et… ceux qu’elle a ramenés du magasin, ils étaient à la fraise. Du coup… elle a vu rouge, quoi… C’est le cas de le dire.
Il rit.
VALÉRIE
C’est vrai que c’est dégueulasse, les Pitchs à la fraise.
MAÎTRE BOHN, ignorant Valérie.
Ouais, donc elle l’a tué pour une remarque à la con ! Heureusement que tout le monde n’est pas comme elle…
MAÎTRE EVARA
Bien sûr, mais… il y a le contexte, le patriarcat, la charge mentale, l’accumulation… Et puis, elle vient d’un milieu carencé, la malheureuse.
MAÎTRE BOHN
Pardon ? Le patriarcat ? La charge mentale ? D’où tu sors ça, toi ?
MAÎTRE EVARA
Mais voyons ! Tu sais bien que je suis féministe ! Chaque fois qu’il y a une manif, je suis en première ligne ! Je suis même devant toutes les femmes ! Ho ! Et là, je suis en train de lire un bouquin sur Gisèle Halimi ! Je pense que je vais m’en inspirer pour ma plaidoirie ! Non, mais quelle gonzesse, sérieux ! En plus, quand elle était jeune, elle était super belle. Elle avait un de ces…
Il dessine un cul avec ses mains.
MAÎTRE BOHN
Stop ! Toi ? Féministe ? (Elle éclate d’un faux rire, puis se met à crier.) Mais tu vas arrêter de te foutre de ma poire, oui !
MAÎTRE EVARA
Mais... je ne me fous pas du tout de...
Valérie se met à fredonner une chanson sur la prison, comme Les Portes du pénitencier ou Pas le temps, par exemple, maîtres Evara et Bohn s’interrompent pour la fixer.
MAÎTRE BOHN
Valérie, je t’ai déjà demandé d’arrêter avec cette chanson, ça met une sale ambiance dans le cabinet !
VALÉRIE
Oui, je sais, mais j’y peux rien, elle tourne en boucle dans ma tête…
MAÎTRE EVARA
Et au fait, ça se passe bien, ma petite Agathe, ton intégration dans le cabinet ?
AGATHE
Euh… oui. Oui, ça va. C’est pas le boulot qui manque avec tous les divorces, les gardes d’enfants, les tutelles et les dossiers de maître Bohn… Surtout que je n’avais jamais fait de pénal.
MAÎTRE EVARA, avec un air malicieux.
Si tu as des questions, surtout, tu n’hésites pas, hein ? Tu demandes à Valérie ou à Alice.
MAÎTRE BOHN, blasée.
Ça m’aurait étonnée !
MAÎTRE EVARA
Non, mais ça va, c’est pour rire ! Tu es la bienvenue quand tu veux dans mon bureau, ma petite Agathe ! D’ailleurs, il est sympa, ce petit tailleur, là. Il te met bien en valeur, dis donc.
MAÎTRE BOHN
Ouais ! Bon, moi, je vais bosser sur ma correctionnelle de cet après-midi, sinon je vais encore rentrer à deux heures du mat’ et je vais être de mauvaise humeur, demain ! (Elle se dirige vers son bureau, mais avant d’y entrer, en secouant la tête, d’un air atterré.) Féministe…
Elle sort.
Séquence 2
MAÎTRE EVARA, VALÉRIE, AGATHE.
VALÉRIE, sarcastique, à maître Evara.
Vous n’étiez pas censé lui dire que vous avez perdu votre poste de chroniqueur sur BNEWS, à la base ?
MAÎTRE EVARA, mal à l’aise et de mauvaise foi.
Hein ? Euh… Ha, si. C’est vrai. C’est… ce que j’avais dit. Et c’est ce que j’allais faire ! Mais… enfin, tu as bien vu : c’est compliqué d’en placer une, avec elle, hein ?
VALÉRIE, ironique.
Mais bien sûr. Et là, la marmotte…
MAÎTRE EVARA, à lui-même.
Il y a encore des gens qui emploient cette expression ?… (À Valérie.) Oui, non, mais je vais lui dire ! C’est juste que… je pense qu’il faut que je prépare le terrain. Par exemple, si je lui prends quelques clients, ça devrait la détendre un peu. Et là, je pourrai lui avouer que j’ai été remplacé…
VALÉRIE
Vous allez bosser ?! Vous ?!
MAÎTRE EVARA, trop ému pour articuler.
Ben… euh… je… oui… enfin… mais… alors… euh… Valérie ! Non, mais dis donc ! Je suis ton patron quand même, hein ? C’est moi qui fais les virements à la fin du mois !
VALÉRIE
Ha bon ? Je pensais que c’était le comptable… En même temps, si vous avez perdu votre poste de chroniqueur, ça va faire un sacré manque à gagner pour le cabinet, entre votre cachet et la pub que ça nous faisait…
MAÎTRE EVARA
Ho non, ça, c’est pas un problème. J’ai jeté un œil sur les comptes hier : on est larges. On pourrait même faire quelques folies si on voulait.
VALÉRIE, avec un grand sourire.
C’est vrai ? Comme nous augmenter ?
MAÎTRE EVARA, désarçonné.
Hein ? Euh… Ben… pfff… Oui… Mais dans ce contexte économique incertain… Euh... Allez, je vous embête pas plus longtemps, vous avez du boulot, hein ? Et moi, il faut que j’aille… euh… réfléchir... dans mon bureau.
Il rentre dans son bureau.
Séquence 3
VALÉRIE ET AGATHE.
Le téléphone sonne, Valérie répond sur son casque d’un ton jovial.
VALÉRIE
Cabinet d’avocats, bonjour. Oui, monsieur Aubin… Est-ce qu’on a reçu votre mail ? Je ne sais pas. Vous l’avez envoyé quand ?... Il y a cinq minutes… (Ironique.) Ben oui, et vous vous étonnez de ne pas avoir encore eu de réponse. Bien sûr, je comprends. Je vérifie, hein ?… Oui, nous avons bien reçu votre mail… Avec les soixante-trois pièces jointes, oui, oui, oui… Non, maître Bohn n’a pas encore eu le temps de tout regarder… Je lui en fais part, monsieur Aubin. Nous reviendrons vers vous dès que possible… Dès que possible… Dès que possible… Voilà. Merci. À vous aussi, monsieur Aubin.
AGATHE
Un client ?
VALÉRIE, qui explose de rage.
Je les supporte plus ! Il nous a envoyé un mail il y a cinq minutes avec soixante-trois pièces jointes et il comprend pas qu’on lui ait pas encore répondu ! Comme si j’avais que ça à foutre !
AGATHE
Et c’est quel genre de dossier ?
VALÉRIE, qui scrute en même temps les pièces jointes.
Un divorce ! Il veut absolument la garde exclusive de sa fille. Martine, qu’elle s’appelle, sa fille ! Alors, il nous envoie des photos pour montrer au juge à quel point c’est un bon père, avec toutes les activités qu’il fait avec elle. Donc on a Martine à la ferme, Martine en voyage, Martine à la mer, Martine au cirque, Martine à l’école, Martine à la foire… Tiens, il y a une photo de son zizi, aussi.
AGATHE
Hein ? Mais… mais pourquoi il a fait ça ?
VALÉRIE
Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Je vais la mettre quand même dans le dossier, avec les autres. Puisqu’il a l’air d’y tenir…
AGATHE
Mais… imagine si le juge tombe dessus…
VALÉRIE
Mais non. C’est maître Bohn qui va tomber dessus en bossant le dossier. Comme ça, elle verra ce qu’il nous fait subir au quotidien.
AGATHE
Ha ? Si tu le dis… T’as plus l’habitude que moi de toute façon. (Elle scrute le dossier Bourrin et tombe sur des photos, avec une moue dégoûtée.) Ha ! Mais quelle horreur !
VALÉRIE
Quoi ? C’est le dossier Bourrin ? T’es tombée sur les photos ?
AGATHE
Ha ! Mais c’est dégueulasse ! Il a le… cul au niveau de… de la bouche. Enfin, je crois. On voit pas bien, avec les Pitchs à la fraise.
VALÉRIE
Non, mais tu te rends compte à quel point il faut être sadique ? Des Pitchs à la fraise, quoi ! Et pourquoi pas de la pizza à l’ananas, aussi ? (Elle éclate d’un rire inquiétant sous le regard halluciné d’Agathe.) Il va falloir t’habituer, parce que des photos comme ça, tu vas en voir à peu près toutes les semaines et c’est pas le dossier le plus gerbant qu’on a eu à traiter, ici. Moi, ça fait vingt ans que je fais ce métier, je vais te dire, j’en ai vu des trucs dégueux ! Tiens, montre, un peu.
Valérie va jusqu’au bureau d’Agathe pour voir les photos, et tombe immédiatement dans les pommes de façon grotesque. Agathe lui met des petites claques pour la réveiller.
AGATHE
Valérie ! Valérie !
VALÉRIE, qui revient à elle.
Ça va, ça va… (Elle crie.) Ça va ! Je vais bien. C’est juste que… que… je suis allée trop vite. Et puis, je manque de magnésium. Et de caféine. Ça va ! (En se redressant, elle revoit les photos du cadavre. Elle s’en détourne et revient à sa place.) Oui, bon, bref, il faudra que tu t’habitues, quoi.
Une fois réinstallée, le téléphone sonne.
AGATHE
Tu veux que je le prenne ?
VALÉRIE
Non, non pas de souci, je gère je t’ai dit. (Elle répond, joviale.) Cabinet d’avocats, bonjour… Oui, monsieur Aubin… Non, monsieur Aubin… Toujours pas, monsieur Aubin… Elle est en consultations, monsieur Aubin… Dès que possible, monsieur Aubin… Oui, monsieur Aubin, dès que possible… Votre date de jugement est dans encore quelques mois, monsieur Aubin… Oui, monsieur Aubin,...