D’un bar cosy à l’autre
Improptu
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ACTE UN
Le décor : un bar cosy. Celui de l’hôtel Pont Royal, à Paris.
Le barman s’affaire derrière le comptoir. Entre un client. Il s’installe au comptoir. Pierre Lachenal, la cinquantaine.
− Barman : Monsieur, que puis-je vous servir ?
− Pierre Lachenal : Allons, appelez donc moi Pierre… je me nomme Pierre Lachenal. J’aime bien être appelé par mon prénom. Après tout, Pierre, n’est-ce pas un joli prénom ?...
− Barman : Très certainement Monsieur. Mais je n’ai pas pour habitude d’appeler les clientes et clients par leurs prénoms. Lors même qu’on me le demanderait.
− Pierre : Ah ! C’est la fameuse réserve du personnel de la haute hôtellerie… L’hôtellerie chic et guindée. N’est-ce-pas ?
− Barman : C’est ça Monsieur… Cependant ce n’est pas écrit dans le marbre… Disons que c’est selon la nature de chacune et chacun… Et vous seriez descendu ici chez nous, à l’hôtel Pont Royal Monsieur ?...
− Pierre : Tout à fait. Pour un séjour de quatre jours. Je suis de Lyon. Le Rhône.
− Barman : Lyon ? Très belle et grande ville, Monsieur. Et selon les dires un brin mystérieuse…
− Pierre : (air à faire peur) Avec quelque fois de la brume et, dedans celle-ci, des fantômes qui circulent… J’en ai vu dans les traboules. Houou…
− Barman : Je sais ce que c’est, une traboule, et ce que vous dites là fait très peur… Et donc Monsieur prendra quoi ?... Au juste…
− Pierre : Je me laisserais bien tenter par… Voyons voir… Allons, un… Un Cinzano.
− Barman : Entendu Monsieur, un Cinzano…
− Pierre : Une question embarrassante, Monsieur le barman… Le bar du Pont Royal, serait-il meilleur que le bar… Le bar… du Montalembert ? Allez, soyez sincère…
− Barman : Oh ! Monsieur. Avec tout le respect que je vous dois, je vois dans votre question du… comment dire ?...
− Pierre : Du… De l’insidieux… De l’in.si.dieux…
− Barman : Oui, de l’insidieux. Ce nonobstant je peux nûment vous répondre. Le…
− Pierre : (le coupant) Ce nonobstant je peux nûment vous répondre… Parfait…
− Barman : Le bar du Montalembert est juridiquement un concurrent, mais il est avant tout similaire au nôtre… Globalement, l’hôtel Pont Royal et l’hôtel Montalembert sont deux très plaisant établissements, symétriquement ils ont à cœur de défendre un certain art de vivre...
− Pierre : Ah ! Deux belles adresses épicuriennes pour un quartier éminemment orienté vers l’activité cérébrale. Saint Germain des Près… Quoi…
− Barman : Tout à fait Monsieur.
− Pierre : Ici vous n’êtes pas meilleur qu’eux ?
− Barman : Jamais je ne dénigrerai notre voisin.
− Pierre : Vous ne manquez pas de noblesse, Monsieur le barman… Et au Montalembert, n’y voit-on pas le Pont Royal comme un vilain antagoniste ? Comme un empêcheur de faire du bon gros chiffre d’affaire ? C’est une question, comme ça…
− Barman : J’ai déjà répondu Monsieur…
− Pierre : Oui, mais en plus clair…
− Barman : Tant au bar, qu’ailleurs dans l’hôtel, les gens de cette adresse mitoyenne sont d’une très bonne éducation… Comme donc nous ici au Pont Royal nous le sommes. Quant aux affaires, croyez-moi Monsieur dans le quartier il y a de quoi faire… Pont Royal et Montalembert ont un gros gâteau à se partager et chacun pour ce que je sais se félicite de sa part…
− Pierre : Bah ! Finalement, pourquoi n’irais-je pas le croire ? En tout cas vous semblez avoir la mentalité de quelqu’un de béni.
− Barman : Nous faisons le même métier, nous et le Montalembert, pourquoi alors devrions-nous nous envoyer des mots verts ?
− Pierre : Je suis d’accord… Mais de là à manier l’encensoir… Heu… Quand je reviendrai à Paris, normalement dans quatre mois, je m’installerai au Montalembert, pour ne pas faire de jaloux. J’y resterai comme ici, quatre jours…
− Barman : Parfait Monsieur. Comme ici, on aura beaucoup de plaisir à vous accueillir.
− Pierre : Vous y avez déjà mis les pieds, chez votre… Votre alter ego, Le Montalembert ?
− Barman : Monsieur !... Voyons…
Pierre : Voyons… Où serait le mal, après tout ? Mais bon, je pose peutêtre des questions à finalement ne pas poser… Quelle date déjà est-on ?...
Barman : Quelle date déjà est-on ? Nous sommes le mercredi 27 janvier de l’année 1960, Monsieur.
− Pierre : Déjà 1960, ça va vite… Encore quarante années et nous serons en l’an 2000… Dites-moi, vous devez en voir beaucoup, des intellectuels, des écrivains, qui ici passent se détendre, avec la librairie Gallimard qui est juste derrière ? En tout cas je me suis laissé dire…
− Barman : La librairie Gallimard est tout à côté en effet. Mais aussi il y a beaucoup d’autres éditeurs renommés dans le quartier, Monsieur.
− Pierre : Je sais, c’est ça Saint Germain des Près. Mais Gallimard est l’éditeur le plus près. Et n’est-ce pas le plus important et prestigieux de la place ?
− Barman : Très certainement l’est-il, prestigieux, Monsieur. D’autres toutefois ne manquent pas de très bonnes renommées non plus.
− Pierre : Mais quand même, la NRF ! Mais en vérité vous avez raison…Le Paris littéraire est servi par forcément plusieurs belles maisons. Sinon, ce ne serait pas Paris, tout bien réfléchi… Et alors, c’est exact, Monsieur le barman, vous en voyez des grands, ici, dans cet espace… ici, dans cette bonbonnière… cosy ? Hein, des gens de lettres ? Écrivains. Écrivaines…
− Barman : Je pense que vous êtes déjà bien informé, Monsieur.
− Pierre : Allons, voyons…
− Barman : C’est la réalité, pour un bon moment des auteurs, évidemment femmes et hommes, s’arrêtent fréquemment ici. Romanciers, essayistes,
… philosophes. Mais nous recevons également beaucoup d’artistes. Des…
− Pierre : (le coupant) Ah oui, Picasso… Dali… Comment s’appelle-t-il déjà ?... Ah oui, Dubuffet. Puis Michel Ange… Enfin non, peut-être pas Michel Ange… Vous ne deviez pas être de ce monde, lorsqu’ici il s’accoudait sur le bois rare… une coupe de Champagne à la main…ou tout bonnement pour vider un verre de Coca Cola ou Pepsi Cola rafraîchissant.
− Barman : L’hôtel Pont Royal, Monsieur, remonte je crois à la fin des années vingt.
− Pierre : Ah ! C’est donc antérieur à Michel Ange !
− Barman : Pardon, Monsieur !?...
− Pierre : Bien oui, Michel Ange est né dans les années soixante…dix… Mais je blague, Monsieur le barman, voyons. Michel Ange, c’était bien sûr il y a longtemps. Il a dû voir le jour vers 1470, par là. Et j’ignore s’il est venu à Paris, du reste.
Barman : Je me renseignerai. Peut-être l’a-t-on eu comme client, finalement…
Pierre : Ah ! Vous aussi vous badinez, vous voyez… Mais où déjà en étaiton ?... En était-on, ! C’est amusant cette construction de phrase. Non ?
− Barman : Oui Monsieur, immensément amusant…
− Pierre : Ah oui, des peintres donc. Et je présume également des sculpteurs. Hein ?...
− Barman : Toutes sortes d’artistes, Monsieur. Musique, cinéma, théâtre…
− Pierre : Idem au Montalembert ?
− Barman : C’est un milieu où beaucoup vagabondent, vous savez…
− Pierre : Ça butine au sein du Bottin Mondain, en somme. Moi, j’aimerais voir ici Brigitte Bardot…Vient-elle ? Pour se désaltérer, et causer ?...
− Barman : Monsieur ! Vous devez vous en douter, un barman ce doit d’être motus bouche cousue, quant au chaland qui opte pour son bar.
− Pierre : Qui opte pour son bar !... Une espèce de secret professionnel, quoi…
− Barman : De la simple discrétion, tout simplement.
Au même moment entre une femme, la quarantaine, Isabelle Montclair. Elle se place au comptoir et le barman la sert elle ne lui a rien demandé, c’est une habituée. Pierre pendant ce temps continue.
− Pierre : Bien oui, de la simple discrétion, tout simplement… Et Françoise Sagan, barman ? Elle est bien éditée par Gallimard ? Par conséquent, je suis certain qu’elle vient parfois s’amuser ici, au bar du Pont Royal… J’aimerais avoir un autographe d’elle… Et de grandes plumes étrangères, je ne sais pas moi, des américains, des anglais, quelquefois, ici, vous en voyez ?... Hein, dites ? Ceci dit, moi je ne parle pas très correctement l’anglais… Alors, barman ?
− Isabelle : (à Pierre) N’insistez pas pour le cuisiner, même torturé il ne vous dira jamais qui de l’élite culturelle, de l’intelligentsia, aime à venir plus ou moins habituellement ici, entre ces murs, prendre un royal plaisir, au comptoir ou à table. Le mutisme et dans sa déontologie. Les gens ont le droit à une vie privée, non ?
− Pierre : Oui Madame, bien sûr que oui…
− Isabelle : Oui Madame, bien sûr que oui… Répétition du nom…oui… C’est une façon de s’exprimer. Ne seriez-vous pas journaliste ? Si oui, vous êtes alors mal informé… Ah oui, je suis Isabelle Montclair. Retenez ce nom je vous prie…
Pierre : Enchanté Madame… Pierre Lachenal… Et je ne suis pas journaliste… Mais à quel sujet toutefois serais-je mal informé ?...
Isabelle : Françoise Sagan, Monsieur, elle n’est guère de l’écurie Gallimard, jusqu’ici elle est de la fine fleur de chez Julliard. De cette vénérable maison germanopratine, elle est probablement le meilleur retour sur investissement.
− Pierre : Chez Julliard ! J’ai donc confondu. Au temps pour moi… Julliard…
Julliard.
− Isabelle : Pas grave, ça peut arriver. Monsieur.
− Pierre : En tout cas eu égard à l’extraordinaire tirage de ses ouvrages, Françoise Sagan lui en aura fait gagner pas mal, de l’argent, à son cher éditeur, en l’occurrence Julliard… Mais tenez, il y a une table de libre là et deux fauteuils. Nous y allons-nous y asseoir ? Pourquoi pas ?...
− Isabelle : Volontiers, … Pierre… Oh ! Pardonnez-moi, je n’aurais peut-être pas du vous appeler par votre prénom ! Je l’ai fait spontanément, … parce que je vous trouve… sympathique… Cependant, vous, vous pouvez m’appeler Isabelle. Ça ne va pas me heurter… Vous m’appelez Isabelle, si bien entendu je vous semble avenante… Sinon…
− Pierre : (rire) Pierre ! Mais oui, appelez-moi donc Pierre, … Isabelle.
− Isabelle : Le prénom, ça facilite la relation… Quant à Sagan, vous avez raison, avec ses millions d’exemplaires, elle lui en a fait gagner, des millions à Julliard. Puis elle aussi avec ses droits d’auteur elle est bien à l’abri du besoin, depuis même son premier opus, et elle peut mener grand train… La belle vie, quoi…Pour ma part, cela étant, je ne me plains pas… Et Sagan effectivement, chemine quelquefois jusqu’ici, pour un bon whisky…
− Pierre : Ah ! L’auriez-vous vu ?... Isabelle ?... Et vous, fréquentez-vous souvent cet endroit, le bar du Pont Royal ?
− Isabelle : Assez souvent ici, j’y buvote et papote, effectivement. Et de même vais-je aussi, et ce pour votre gouverne, chez l’autre somptueux étoilé, pour évidemment y boire et comme ici parfois m’y restaurer. Je parle de l’étoilé d’à côté.
− Pierre : Oui, le Montalembert.
− Isabelle : Le bien nommé. Ni à celui-ci ni ici au Pont Royal je n’y ai dormi. Pardi, je vis à un jet de pierre d’ici… Mais bon, rien n’empêche pas l’autre… Quant à Françoise Sagan, non je n’ai jamais été ici lorsqu’elle s’y récrée. Et ce n’est évidemment pas le barman qui m’a causé de sa présence fréquente ici. Je le sais de quelqu’un d’autre, c’est tout… Sagan, vous l’avez déjà lu, Pierre ? Bonjour Tristesse… Un Certain Sourire. Ou le tout dernier, Aimez-Vous Brahms… Je pense que cette année elle va probablement nous en livrer un quatrième. Alors ?...
Pierre : Non, je n’ai jamais lu un seul écrit de Françoise Sagan. Même si parait-il elle ne manque pas de talent.
Isabelle : Ah !? Et pourquoi alors vouloir la voir ? Notamment aux fins d’un autographe ?
− Pierre : Pourquoi vouloir la voir ? Et lui demander un autographe ?... Bien comme ça… Parce que c’est une célébrité… Et parce qu’elle est mignonne… Je l’aime bien avec son petit air mutin…
− Isabelle : C’est votre type de femme ?
− Pierre : Oh ! Isabelle… Elle a un peu plus de vingt ans, partant, surtout par rapport à moi, ce n’est encore qu’une enfant. Voyons !
− Isabelle : Qu’une enfant… Qu’une enfant… Vous les aimez bien plus mûres, quoi. N’est-ce pas ?...
− Pierre : Tout à fait.
− Isabelle : Et pour quel motif n’avoir rien lu d’elle, puisque selon vous, paraîtrait-il, elle aurait du talent ? Et comment au juste le savez-vous ?...
− Pierre : Il me semble que ça a été lu et dit partout.
− Isabelle : En effet… Le talent conjugué à l’obstination, ou disons au courage, ça peut vous faire décrocher la lune, ceci étant.
− Pierre : Certainement.
− Isabelle : Et alors, pourquoi donc l’ostracisez-vous, Sagan ?
− Pierre : Oh ! Isabelle, en voilà un grand mot. Pourquoi donc ostracisezvous, Sagan ?... Je n’ostracise personne voyons… Son écriture est une écriture de femme et…
− Isabelle : (le coupant) Comment pouvez-vous le savoir, vu que d’elle vous n’avez rien lu ?
− Pierre : Que son écriture soit empreinte de son genre me parait tout à fait naturel, parbleu. Et c’est prioritairement la femme, son public. Vous l’aurez remarqué, Isabelle, je ne suis pas une femme. Enfin, comment quelqu’un de mon âge pourrait-il être intéressé par la psyché retransmise d’une écrivaine qui n’est encore qu’un tendron !?
− Isabelle : Ah ! Arrêtez, Pierre, Sagan n’est tout de même pas un bébé.
− Pierre : Quel âge cela lui faisait-il lorsqu’elle a écrit son premier livre, Bonjour Tristesse ? Dix huit ans, si je me souviens bien. C’était en 1953. Ou 54 je crois. Moi, j’avais déjà dans les 44 ans. Vous pensez vraiment que sa poétique aurait pu m’emballer ? Et vous Isabelle, ses livres, les avezvous ouverts ?
− Isabelle : Oui, d’elle j’ai tout lu. Je n’ai que très peu d’années de plus qu’elle aussi…
− Pierre : Évidemment !
− Isabelle : Que voulez-vous Pierre, j’ai conservé mon cœur d’adolescente également.
− Pierre : Probablement !... Et pour quelle raison, au fait, il me faudrait me souvenir de votre nom ? N’est-ce pas ce que vous m’avez dit, il y a peu ? Isabelle… Isabelle comment déjà ?...
− Isabelle : Isabelle Montclair. A l’instar de Sagan et consorts, moi aussi je suis des lettres. Je suis un bas bleu, com…
− Pierre : Un bas bleu ?
− Isabelle : C’est une expression machiste pour qualifier, avec mépris, les femmes qui écrivent. Bien des écrivains sont jaloux du succès obtenu par certaines femmes de lettres, vous savez. Les hommes sont tous comme ça, toutes ces femmes qui leur taillent des croupières, toutes ces femmes qui les supplantent, forcément, au plus haut point, ça les ulcère ; ça leur donne de l’urticaire. Ha ! Les nuls ! Les babouins !...
− Pierre : Tous les hommes, dites-vous ? Sans doute généralisez-vous un peu. Non ?... − Isabelle : Non, je n’ai point cette impression.
−
− Pierre : Vous n’avez point cette impression… Et bien en tout cas ce n’est pas mon cas.
− Isabelle : Quoi !? Une femme pourrait vous en tailler une et vous n’auriez aucune réaction !?...
− Pierre : M’en tailler… une ! ?... Une quoi ?...
− Isabelle : Une croupière, Pierre. A quoi rêvez-vous donc ?
− Pierre : L’expression, c’est plutôt tailler ‘des’ croupières’ et non pas tailler ‘une’ croupière. Vous êtes écrivain(e) et vous parlez correctement le français. Du coup vous devez le savoir. D’ailleurs, il y a de ça moins d’une minute, vous avez utilisé le pluriel. Alors… Alors…
− Isabelle : Alors… Alors… Alors, moi, je taille comme je l’entends. (Petit rire) Je taille une ou des croupières, si je veux. C’est tout. (Rire)
− Pierre : A votre guise… Cela dit, moi si j’étais écrivain, un écrivain qui n’obtiendrait qu’un succès d’estime, et bien je n’irais certainement pas jalouser les tirages mirobolants de Sagan. Je serais heureux pour elle qui ainsi très jeune a réussi, alors que moi bien plus âgé je serais encore qu’un piètre vendeur. J’aurais débuté comme elle en 53 ou 54 et comme elle j’aurais livré trois ouvrages, mais contrairement à elle, aujourd’hui, ça ne me permettrait pas de vivre de ma plume. Je serais même à la limite d’être fauché et pourtant non, non je ne nourrirais pas de sombres et lâches envies à son endroit.
− Isabelle : Il n’est pas nécessaire d’être écrivain pour en vouloir à quelqu’un qui écrit. Sagan est plus jeune que vous et peut-être aussi plus aisée, du coup c’est suffisant. Non ?
− Pierre : Non ! La réussite féminine, quel que soit le biais utilisé, ne me fera jamais sortir de mes gonds. La femme est aussi méritante que l’homme. A tous égards elle est son égale.
− Isabelle : Ah ! C’est intelligent ce que vous dites. Bien des hommes sont condescendants à l’égard des femmes, vous savez. Regardez, la femme a le droit de vote que depuis quinze ans, en fait depuis la fin de la seconde guerre mondiale, alors que vous, les hommes, vous votez depuis au moins un bon siècle.
− Pierre : Tout à fait vrai.
− Isabelle : Et la femme mariée n’a toujours pas le droit à son indépendance financière, c’est son mari qui en somme la gère. Nous sommes traitées comme des bêtes, voilà la triste réalité.
− Pierre : N’ayez crainte, Isabelle, un jour viendra où tout changera. Je veux dire qu’il arrivera un moment où les femmes, forcément auront les mêmes droits que les hommes… Et donc, avez-vous dit, vous seriez vous aussi dans le livre. Vous écririez, quoi. Et qu’avez-vous publié ?
− Isabelle : Heu… En vérité, rien encore. Toutefois ça va bien finir par se produire. Et je serai éditée par Gallimard. Pourquoi spécialement Gallimard, et non pas Julliard, Fayard, Albin Michel, Grasset, Presses de la Cité, Mercure de France, Plon ou d’autres ? Tout bonnement parce que je vis tout à côté de Gallimard, rue Sébastien Bottin. J’ai quarante mètres à parcourir pour aller y déposer mon manuscrit. Et ce sera pareil quand je m’y pointerai pour ce coup ci y signer un contrat. Et après tourneront les rotatives et la France entière sera qui je suis. Je serai lue, illustre, et d’ailleurs même hors de France. Bref, je serai comme Sagan, notamment.
− Pierre : Notamment…
− Isabelle : Et après, à moi les gros sous… Beaucoup plus, je l’espère, que ce que je possède actuellement. Mais bon, je ne me plains pas comme tout à l’heure je vous l’ai dit. J’ai de quoi voir venir, effectivement…
− Pierre : Je suis heureux pour vous. Et voilà donc pourquoi je dois me souvenir de votre nom. Lequel est, déjà ? Isabelle ?...
− Isabelle : Montclair. Isabelle Montclair.
− Pierre : Isabelle Montclair. Ça sonne bien. Ça sonne vraiment comme un nom prédestiné à être connu ! Avec un nom semblable, vous allez mar-
quer les esprits et faire un tabac en librairie. Et au juste, votre texte est achevé ?
− Isabelle : Le point final est dorénavant en vue.
− Pierre : Bravo… Un roman ? Un récit ? Une grosse nouvelle ? Ou pourquoi pas un essai ? Un essai romancé ? Hein, quoi au juste ?
− Isabelle : Un roman, 300 pages approximativement.
− Pierre : Ah ! Il faut tout de même les écrire, les 300 pages. Ça demande du travail, et sans doute aussi une certaine dose d’abnégation. En tout cas, intellectuellement, ce n’est pas à la portée de tout le monde. Et le sujet du roman, ça va être ? Isabelle ?
− Isabelle : Un roman moraliste, dans lequel la tendresse le dispute à la cruauté, la perversité. Le bien et le mal. Dedans, ça souffre et jouit.
− Pierre : Oh ! Mon Dieu ! Qui l’aurait cru ?
− Isabelle : Dans ce roman, y est fait l’apologie de déportement, du vice autrement dit. Il y a du batifolage, avec claques, coups dans le foie et l’estomac, sifflement de fouet. Les pages de mon roman exhalent toutes sortes d’humeur et notamment le sang. Ça y halète, râle, hurle, pleure. Dedans, ça meurt.
− Pierre : Seigneur, j’ai peur !
− Isabelle : Il y a de quoi, Pierre, car vraiment je n’y ai pas été avec le dos de la cuiller.
− Pierre : Enfer !
− Isabelle : Je ne suis qu’une sorcière ! (Rire diabolique)
− Pierre : Isabelle, au fond, ne seriez-vous pas une espèce de… Comment dire ?... Une espèce de… de Sade en jupon ? Votre ouvrage là, de mœurs, c’est une histoire sado maso, comme on dit je crois. N’est-ce pas ?...
− Isabelle : Sado maso érotico porno. Je suis, à tout le moins dans mon écrit, un alliage du marquis, effectivement, de Pauline Réage, l’au… − Pierre : (coupant) La libertine, à laquelle on doit histoire d’O. − Isabelle : Un fin connaisseur. Un alliage de Choderlos de Laclos et…
− Pierre : (coupant) Les liaisons dangereuses ?
− Isabelle : Oui. Et de… Barbey d’Aurevilly… Octave Mirabeau…
− Pierre : Horreur ! Le jardin des supplices !?
− Isabelle : Bien oui… Et d’autres aussi…
− Pierre : Ah ! Vous ne savez plus qui !...
− Isabelle : Dans mon cerveau il y a un peu de tous ces créateurs littéraires. Je ne recule devant aucune description dérangeante. Je suis la féale du cru.
− Pierre : Vous voulez compter parmi les plumes sulfureuses et maudites. Hein ?
− Isabelle : Oui. Je veux qu’à la prononciation d’Isabelle Montclair, dans la trémulation il y ait de l’intumescence, de la turgescence, du roide et force suette dans la grosse rigole bâillante. (Rire)
− Pierre : Nom d’un chien, Isabelle, qu’osez-vous donc là !? Ne redoutezvous pas que le Très Haut vous châtie, pour ce genre de langage fleuri ?...
− Isabelle : Allons, je n’ai dit aucun gros mot ! Tout est en allusions subtiles. Puis lui, là-haut, de toute façon, il aime bien la paillardise, les mots cochons. Vous n’allez tout de même pas vous évanouir du fait de ma personnalité et de mon langage quasi sans ambages ? (Rire) Êtes-vous croyant ?
− Pierre : Quand j’ai le temps.
− Isabelle : Moi pareillement. Partant, laissons donc le Très Haut où il est.
− Pierre : En tout cas, à vous voir, on ne dirait pas que vous faites dans la littérature… coquine… scandaleuse… C’est déroutant… Heu… c’est dégoûtant !...
− Isabelle : (rire) Oui, je suis densément… dégoûtante ! Dééégoûtaaante…
− Pierre : Densément dégoûtante… Bon sang, que c’est troublant, Isabelle…
C’est puissamment troublant… Trooouublaaant…
− Isabelle : Ça vous fait quoi, au niveau de la moelle épinière ? Hein, mon brave Pierre ?...
− Pierre : Heu… Une sorte de chatouillis doux…
− Isabelle : Chatouillis doux… Ah !...
− Pierre : Mais dites-moi, Isabelle, sérieusement, pensez-vous vraiment qu’avec pareil ouvrage, un ouvrage densément dégoûtant, vous allez pouvoir vous situer dans la même catégorie commerciale que Françoise Sagan, vous l’avez nommé en exemple ? Elle, tout de même, elle fait dans le best-seller ! Ce n’est pas rien.
− Isabelle : Pour ce qui est des ventes, vous savez, on peut faire des étincelles, avec un bon bouche à oreilles… Et pour ce genre d’ouvrage on peut même faire du bouche à bouche !... Voire du bouche à tout ce que vous voulez !...
− Pierre : Oh ! Très perturbante Isabelle !... Ceci étant, tout d’abord, ne faut-il pas être édité…avant de se retrouver en librairie ? Et serait-ce alors si évident que ça que d’emporter l’adhésion de tout un comité lecture, surtout quand c’est celui d’un éditeur de classe tel que peut-être Gallimard ?
− Isabelle : Être édité !? Rien de plus enfantin, lorsqu’on écrit bien ! Mais oui, mais oui !...
− Pierre : Vraiment, serait-ce aussi magique que ça ?
− Isabelle : Le don est toujours récompensé, Pierre !
− Pierre : Ce serait bien, si c’était vrai !... Et si, car effrayée et inquiète, la librairie Gallimard renâclait à vous éditer ?
− Isabelle : Si elle renâclait, cela voudrait dire qu’elle finirait de toute manière par céder !
− Pierre : Et si Gallimard disait tout simplement non ?
− Isabelle : Arguant de l’immoralité de mon manuscrit, ainsi, Rue Sébastien Bottin, pourrait-on alors refuser de m’éditer. Hein, serait-ce ça ce que vous sous entendez ? Pierre ?
− Pierre : Bah ! Isabelle ! Je présume que Gallimard tient à sa respectabilité ? Ce serait compréhensible si ainsi il ne se mouillait pas à vous éditer. Cependant ce n’est pas ce que je voudrais, hein…
− Isabelle : Les pleutres, moi je les dresse !
− Pierre : Ah oui, quand même.
− Isabelle : Les conformistes, avec moi, finissent toujours exsangues.
− Pierre : Quelle férocité !
− Isabelle : Hé oui, mon cher petit Pierre. Vous permettez que je vous dise mon cher petit Pierre, hein ?
− Pierre : Pas de problème !
− Isabelle : Sachez que maints responsables de Gallimard fréquentent souvent le bar du Pont Royal, ici en l’occurrence, et celui de l’hôtel voisin, le Montalembert. Le plus élevé d’entre eux, Gaston, boit et mange aux deux.
− Pierre : Gaston !?
− Isabelle : Gaston Gallimard, le patron fondateur voyons ! Je l’ai vu x fois.
Un vrai chevalier !
− Pierre : Et alors ?
− Isabelle : Au Pont Royal ou au Montalembert, je parle évidemment des bars, moi seule face à lui, Monsieur Gaston Gallimard, chacun avec une coupe ou flûte de Bollinger ou Krug, je serais bien entendu l’hôtesse, mon manuscrit brulant posé entre nous deux sur la table basse, hein, ne pensez-vous pas que cela pourrait avoir une véritable efficience ?... Puis après tout, zut ! Ne suis-je pas une voisine de cette firme d’édition ? Quarante mètres nous séparent, je l’ai précisé tout à l’heure. Ça compte, non !?
− Pierre : Isabelle, la position géographique ne peut suffire. Et m’est avis que ces gens là on ne peut comme ça les subvertir… Les séduire… Les circonvenir… Je n’imagine pas quelqu’un d’important et d’honorable tel le Prince de chez Gallimard se laisser acheter par une coupe ou flûte.
− Isabelle : On peut beaucoup avec une flûte, vous savez ! (Rire)
− Pierre : Tentez une approche, et Monsieur Gallimard, Gaston, vous éconduira, vous verrez… De toute façon, si votre écrit est super trop… trop gras, sincèrement, je ne pense pas que chez Gallimard ils l’accepteront… − Isabelle : Pierre, vous êtes un oiseau de malheur !
− Pierre : Je ne connais pas l’avenir et je m’en voudrais de vous porter malchance. Non, je dis seulement ce que je pense.
− Isabelle : D’accord !... Et bien si d’aventure Gallimard boutait mes à peu près 300 pages, ce serait alors vers Denoël que je me tournerais. Trop hilarant ! (Rire)
− Pierre : Précisément pourquoi ?...
− Isabelle : Denoël appartient à Gallimard ! C’est s’introduire par la fenêtre après avoir été flanquée à la porte ! Je me gausse.
− Pierre : À condition que Denoël jouisse d’une autonomie éditoriale. Sinon…
− Isabelle : Ah ! Pierre ! Sinon, sinon… Cherchez-vous à me démoraliser ? On croirait hein…
− Pierre : Mais pas du tout Isabelle, voyons. Il est que certains écrits doivent être difficiles à placer. Et je compatis d’avance avec vous, si ainsi vous deviez ne jamais être publiée. Si ! Si ! Sincèrement.
− Isabelle : Isabelle Montclair, mon petit Pierre, n’est pas du genre à jeter le manche après la cognée. Quand en main elle serre un manche, croyezmoi, elle ne le laisse pas glisser facilement. Traduction, mon travail de… de Bénédictin, et en quelque sorte aussi de romain, et bien je vais également le soumettre à l’éditeur de Pauline Réage, la mère d’Histoire d’O, bien sûr. Pierre : Ne serait-ce pas Jean Jacques Pauvert ?
− Isabelle : Bien renseigné, mon petit Pierre. Finalement, de l’original, pourquoi n’en faire qu’un seul exemplaire, en croyant ainsi dur comme fer en Gallimard ? Les américains ont des machines pour photographier parait-il assez rapidement les pages. Mon texte, je vais le soumettre partout… Du coup…
− Pierre : Il y a sinon le papier carbone.
− Isabelle : Oui, le papier Armor.
− Pierre : Votre texte, bien sûr, va être tapé à la machine ?
− Isabelle : Forcément ! C’est une amie qui s’en charge. Les trois premiers chapitres y sont déjà passés.
− Pierre : Ça progresse donc… Et au fait, le titre ?...
− Isabelle : Siprinéa. S.I.P.R.I.N.É.A.
− Pierre : Ah !... Il ne viendrait sûrement pas à l’idée de Françoise Sagan de donner pareil titre à l’un de ses romans ! Et d’ailleurs, a-t-elle déjà entendu ce mot, … qui commence par la lettre C et se termine… par la cinquième lettre de l’alphabet ? Sagan est toute jeune quand même… Ce titre choisi en tout cas est très… aguichant…
− Isabelle : C’est vendeur !
− Pierre : Si la censure n’y met pas son grain de sel !
− Isabelle : Ah ! Vous recommencez !
− Pierre : Bien oui, c’est très très loin d’être de l’innocent Sagan. D’une part. Et, d’autre part, la liberté d’expression n’a jamais eu, et n’aura jamais nulle part, la bride sur le cou. Je suis désolé pour vous. Il y a des limites, quand même…
− Isabelle : Qu’ils se pointent, ces bien-pensants, avec leurs paires de ciseaux…
− Pierre : Dans le cas ou sacrément vous exagèreriez, si pour être publiée on vous demandait d’édulcorer vos pages, pour le coup, l’accepteriezvous ?
− Isabelle : Jamais ! je vais entrer dans la clandestinité et ainsi faire fi du système et des éditeurs couards, flasques de la hampe. Je vais dénicher un petit imprimeur et mon œuvre ensuite sera vendue sous le manteau. Et tant pis si on me coince malgré tout et si à l’instar du marquis de Sade on m’embastille. De toute façon, de la prison, je m’évaderai !
− Pierre : Voilà qui s’appelle avoir du cran !
Isabelle : Une vraie pornographe, mon petit Pierre, doit en avoir dans le derrière !
− Pierre : Dans le… le… derrière ! Curieuse expression ! ...Ceci dit, Isabelle, oui, il faut en effet en avoir dans le… le… derrière, comme vous dites, car un livre coquin peut déjà bel et bien vous valoir un procès. Apologie du vice, incitation à la débauche… voilà le genre d’accusation pouvant coûter cher… Il faut y réfléchir…
− Isabelle : Procès, cul de basse fosse, puis bucher… Oh ! Avez-vous vu la femme qui vient de quitter le bar ? Là, à l’instant ? Pierre ?...
− Pierre : J’ai vu sans voir, en vérité… Mes yeux ne sont braqués que sur vous, voyons, Isabelle.
− Isabelle : Charmeur !
− Pierre : Et qui était-ce ?
− Isabelle : Je n’en suis pas certaine, mais il m’a bien semblé que c’était elle, elle qui d’ailleurs ici est plutôt une habituée. Ici ou au Montalembert je l’ai déjà croisée… On l’appelle je crois la muse se Saint Germain des Prés. Voyez-vous qui c’est ?...
− Pierre : Heu… Comme ça non… De quoi vit-elle ? Son métier c’est quoi ? Une actrice ou comédienne ? Une artiste de variété ? Une chanteuse d’opéra ? Une femme de lettre, comme Sagan ?... Heu… Une stripteaseuse ?...
− Isabelle : Une stripteaseuse !?... C’est moi, la stripteaseuse !
− Pierre : Oh ! Pour de vrai ? Vous exerceriez cette activité… Heu, … également… Disons en appoint ?...
− Isabelle : Allez savoir, mon petit Pierre… Tenez, la femme qui vient de partir, une très jolie personne avec une chevelure de jais, c’est notamment une chanteuse…
− Pierre : Ah ! Un titre d’elle ?
− Isabelle : ‘Je Hais les Dimanches’. Une chanson dont les paroles sont de Charles Aznavour. La musique aussi peut-être… Vous voyez ?...
− Pierre : Oui, ça m’évoque quelque chose… Un autre ?
− Isabelle : Une autre… Une autre… Ah oui, ‘Dans la Rue des Blancs Manteaux’, dont les paroles sont de Jean Paul Sartre. Je ne sais plus pour la musique… Elle aurait intimement fréquenté le très regretté Albert Camus, lui aussi connaissant bien le Pont Royal et le Montalembert.
− Pierre : Ah oui, avec ses merveilleux yeux noirs. Et sa voix un peu grave… Juliette Bécaud !
Isabelle : Et Gilbert Gréco ?
− : Oui, oui… Gréco… Juliette Gréco. Très gironde personne, effectivement. Et indissociable du quartier Saint Germain des Prés… Oui, oui, pas Juliette Bécaud, Juliette Gré.co… Mais il est formide aussi Gilbert Bécaud. N’est-ce-pas ?
− Isabelle : Monsieur 100,000 volts ! J’adore !
− Pierre : Il passerait lui aussi ?...
− Isabelle : Ça se pourrait. Il faut enquêter…
− Pierre : Enquêter… En tout cas, j’aurais bien aimé, lui dire deux trois mots, à Juliette Gréco… Et comme ça elle aurait… camaradé av…
− Isabelle : (coupant) Camaradé ?...
− Pierre : Bien oui, camaradé…
− Isabelle : Joli terme inventé. Et donc ?...
− Pierre : Et donc ?... Oui, Gréco aurait donc camaradé avec le pauvre Camus, dont la philosophie est en deuil ? Vous l’avez dit.
− Isabelle : La rumeur aurait couru…
− Pierre : Ah !... Albert Camus, vous, vous l’auriez vu ici ? Ici ou au Montalembert ?...
− Isabelle : Aux deux adresses il y venait parfois avec Jean Paul Sartre. Mais parfois avec le monde on ne peut pas voir qui se trouve dans le bar à consommer, tant ici au Pont Royal, qu’au Montalembert. Puis personne de bien élevé ne va regarder une salle remplie de manière appuyée, pour donner des noms à des visages… Vous prendriez un autre verre ?...
− Pierre : C’est justement ce que je m’apprêtais à vous proposer.
− Isabelle : Alors d’accord ! Mais pourquoi ce coup ci ne pas aller finir de discuter, tout en lichotant, sirotant, au bar du Montalembert ?
− Pierre : C’est une expérience comme une autre. Je suis partant ! Allons donc de ce pas au bar du Montalembert.
ACTE DEUX
Le décor : Un bar cosy. Celui de l’hôtel Montalembert, à Paris.
Le barman s’affaire derrière le comptoir. Entre Isabelle et Pierre. Ils restent au comptoir.
Pièce En Deux Actes
D’UN BAR COSY A L’AUTRE
SERGE LE GUILLOUX
PERSONNAGES
PIERRE LACHENAL, LA CINQUANTAINE.
ISABELLE, LA QUARANTAINE. BARMAN DU PONT ROYAL.
BARMAN DU MONTALEMBERT.
ACTE UN
Le décor : un bar cosy. Celui de l’hôtel Pont Royal, à Paris.
Le barman s’affaire derrière le comptoir. Entre un client. Il s’installe au comptoir. Pierre Lachenal, la cinquantaine.
− Barman : Monsieur, que puis-je vous servir ?
− Pierre Lachenal : Allons, appelez donc moi Pierre… je me nomme Pierre Lachenal. J’aime bien être appelé par mon prénom. Après tout, Pierre, n’est-ce pas un joli prénom ?...
− Barman : Très certainement Monsieur. Mais je n’ai pas pour habitude d’appeler les clientes et clients par leurs prénoms. Lors même qu’on me le demanderait.
− Pierre : Ah ! C’est la fameuse réserve du personnel de la haute hôtellerie… L’hôtellerie chic et guindée. N’est-ce-pas ?
− Barman : C’est ça Monsieur… Cependant ce n’est pas écrit dans le marbre… Disons que c’est selon la nature de chacune et chacun… Et vous seriez descendu ici chez nous, à l’hôtel Pont Royal Monsieur ?...
− Pierre : Tout à fait. Pour un séjour de quatre jours. Je suis de Lyon. Le Rhône.
− Barman : Lyon ? Très belle et grande ville, Monsieur. Et selon les dires un brin mystérieuse…
− Pierre : (air à faire peur) Avec quelque fois de la brume et, dedans celleci, des fantômes qui circulent… J’en ai vu dans les traboules. Houou…
− Barman : Je sais ce que c’est, une traboule, et ce que vous dites là fait très peur… Et donc Monsieur prendra quoi ?... Au juste…
− Pierre : Je me laisserais bien tenter par… Voyons voir… Allons, un… Un Cinzano.
− Barman : Entendu Monsieur, un Cinzano…
− Pierre : Une question embarrassante, Monsieur le barman… Le bar du Pont Royal, serait-il meilleur que le bar… Le bar… du Montalembert ? Allez, soyez sincère…
− Barman : Oh ! Monsieur. Avec tout le respect que je vous dois, je vois dans votre question du… comment dire ?...
− Pierre : Du… De l’insidieux… De l’in.si.dieux…
− Barman : Oui, de l’insidieux. Ce nonobstant je peux nûment vous répondre. Le…
− Pierre : (le coupant) Ce nonobstant je peux nûment vous répondre… Parfait…
− Barman : Le bar du Montalembert est juridiquement un concurrent, mais il est avant tout similaire au nôtre… Globalement, l’hôtel Pont Royal et l’hôtel Montalembert sont deux très plaisant établissements, symétriquement ils ont à cœur de défendre un certain art de vivre...
− Pierre : Ah ! Deux belles adresses épicuriennes pour un quartier éminemment orienté vers l’activité cérébrale. Saint Germain des Près… Quoi…
− Barman : Tout à fait Monsieur.
− Pierre : Ici vous n’êtes pas meilleur qu’eux ?
− Barman : Jamais je ne dénigrerai notre voisin.
− Pierre : Vous ne manquez pas de noblesse, Monsieur le barman… Et au Montalembert, n’y voit-on pas le Pont Royal comme un vilain antagoniste ? Comme un empêcheur de faire du bon gros chiffre d’affaire ? C’est une question, comme ça…
− Barman : J’ai déjà répondu Monsieur…
− Pierre : Oui, mais en plus clair…
− Barman : Tant au bar, qu’ailleurs dans l’hôtel, les gens de cette adresse mitoyenne sont d’une très bonne éducation… Comme donc nous ici au Pont Royal nous le sommes. Quant aux affaires, croyez-moi Monsieur dans le quartier il y a de quoi faire… Pont Royal et Montalembert ont un gros gâteau à se partager et chacun pour ce que je sais se félicite de sa part…
− Pierre : Bah ! Finalement, pourquoi n’irais-je pas le croire ? En tout cas vous semblez avoir la mentalité de quelqu’un de béni.
− Barman : Nous faisons le même métier, nous et le Montalembert, pourquoi alors devrions-nous nous envoyer des mots verts ?
− Pierre : Je suis d’accord… Mais de là à manier l’encensoir… Heu… Quand je reviendrai à Paris, normalement dans quatre mois, je m’installerai au Montalembert, pour ne pas faire de jaloux. J’y resterai comme ici, quatre jours…
− Barman : Parfait Monsieur. Comme ici, on aura beaucoup de plaisir à vous accueillir.
− Pierre : Vous y avez déjà mis les pieds, chez votre… Votre alter ego, Le Montalembert ?
− Barman : Monsieur !... Voyons…
Pierre : Voyons… Où serait le mal, après tout ? Mais bon, je pose peutêtre des questions à finalement ne pas poser… Quelle date déjà est-on ?...
Barman : Quelle date déjà est-on ? Nous sommes le mercredi 27 janvier de l’année 1960, Monsieur.
− Pierre : Déjà 1960, ça va vite… Encore quarante années et nous serons en l’an 2000… Dites-moi, vous devez en voir beaucoup, des intellectuels, des écrivains, qui ici passent se détendre, avec la librairie Gallimard qui est juste derrière ? En tout cas je me suis laissé dire…
− Barman : La librairie Gallimard est tout à côté en effet. Mais aussi il y a beaucoup d’autres éditeurs renommés dans le quartier, Monsieur.
− Pierre : Je sais, c’est ça Saint Germain des Près. Mais Gallimard est l’éditeur le plus près. Et n’est-ce pas le plus important et prestigieux de la place ?
− Barman : Très certainement l’est-il, prestigieux, Monsieur. D’autres toutefois ne manquent pas de très bonnes renommées non plus.
− Pierre : Mais quand même, la NRF ! Mais en vérité vous avez raison…Le Paris littéraire est servi par forcément plusieurs belles maisons. Sinon, ce ne serait pas Paris, tout bien réfléchi… Et alors, c’est exact, Monsieur le barman, vous en voyez des grands, ici, dans cet espace… ici, dans cette bonbonnière… cosy ? Hein, des gens de lettres ? Écrivains. Écrivaines…
− Barman : Je pense que vous êtes déjà bien informé, Monsieur.
− Pierre : Allons, voyons…
− Barman : C’est la réalité, pour un bon moment des auteurs, évidemment femmes et hommes, s’arrêtent fréquemment ici. Romanciers, essayistes,
… philosophes. Mais nous recevons également beaucoup d’artistes. Des…
− Pierre : (le coupant) Ah oui, Picasso… Dali… Comment s’appelle-t-il déjà ?... Ah oui, Dubuffet. Puis Michel Ange… Enfin non, peut-être pas Michel Ange… Vous ne deviez pas être de ce monde, lorsqu’ici il s’accoudait sur le bois rare… une coupe de Champagne à la main…ou tout bonnement pour vider un verre de Coca Cola ou Pepsi Cola rafraîchissant.
− Barman : L’hôtel Pont Royal, Monsieur, remonte je crois à la fin des années vingt.
− Pierre : Ah ! C’est donc antérieur à Michel Ange !
− Barman : Pardon, Monsieur !?...
− Pierre : Bien oui, Michel Ange est né dans les années soixante…dix… Mais je blague, Monsieur le barman, voyons. Michel Ange, c’était bien sûr il y a longtemps. Il a dû voir le jour vers 1470, par là. Et j’ignore s’il est venu à Paris, du reste.
Barman : Je me renseignerai. Peut-être l’a-t-on eu comme client, finalement…
Pierre : Ah ! Vous aussi vous badinez, vous voyez… Mais où déjà en étaiton ?... En était-on, ! C’est amusant cette construction de phrase. Non ?
− Barman : Oui Monsieur, immensément amusant…
− Pierre : Ah oui, des peintres donc. Et je présume également des sculpteurs. Hein ?...
− Barman : Toutes sortes d’artistes, Monsieur. Musique, cinéma, théâtre…
− Pierre : Idem au Montalembert ?
− Barman : C’est un milieu où beaucoup vagabondent, vous savez…
− Pierre : Ça butine au sein du Bottin Mondain, en somme. Moi, j’aimerais voir ici Brigitte Bardot…Vient-elle ? Pour se désaltérer, et causer ?...
− Barman : Monsieur ! Vous devez vous en douter, un barman ce doit d’être motus bouche cousue, quant au chaland qui opte pour son bar.
− Pierre : Qui opte pour son bar !... Une espèce de secret professionnel, quoi…
− Barman : De la simple discrétion, tout simplement.
Au même moment entre une femme, la quarantaine, Isabelle Montclair. Elle se place au comptoir et le barman la sert elle ne lui a rien demandé, c’est une habituée. Pierre pendant ce temps continue.
− Pierre : Bien oui, de la simple discrétion, tout simplement… Et Françoise Sagan, barman ? Elle est bien éditée par Gallimard ? Par conséquent, je suis certain qu’elle vient parfois s’amuser ici, au bar du Pont Royal… J’aimerais avoir un autographe d’elle… Et de grandes plumes étrangères, je ne sais pas moi, des américains, des anglais, quelquefois, ici, vous en voyez ?... Hein, dites ? Ceci dit, moi je ne parle pas très correctement l’anglais… Alors, barman ?
− Isabelle : (à Pierre) N’insistez pas pour le cuisiner, même torturé il ne vous dira jamais qui de l’élite culturelle, de l’intelligentsia, aime à venir plus ou moins habituellement ici, entre ces murs, prendre un royal plaisir, au comptoir ou à table. Le mutisme et dans sa déontologie. Les gens ont le droit à une vie privée, non ?
− Pierre : Oui Madame, bien sûr que oui…
− Isabelle : Oui Madame, bien sûr que oui… Répétition du nom…oui… C’est une façon de s’exprimer. Ne seriez-vous pas journaliste ? Si oui, vous êtes alors mal informé… Ah oui, je suis Isabelle Montclair. Retenez ce nom je vous prie…
Pierre : Enchanté Madame… Pierre Lachenal… Et je ne suis pas journaliste… Mais à quel sujet toutefois serais-je mal informé ?...
Isabelle : Françoise Sagan, Monsieur, elle n’est guère de l’écurie Gallimard, jusqu’ici elle est de la fine fleur de chez Julliard. De cette vénérable maison germanopratine, elle est probablement le meilleur retour sur investissement.
− Pierre : Chez Julliard ! J’ai donc confondu. Au temps pour moi… Julliard…
Julliard.
− Isabelle : Pas grave, ça peut arriver. Monsieur.
− Pierre : En tout cas eu égard à l’extraordinaire tirage de ses ouvrages, Françoise Sagan lui en aura fait gagner pas mal, de l’argent, à son cher éditeur, en l’occurrence Julliard… Mais tenez, il y a une table de libre là et deux fauteuils. Nous y allons-nous y asseoir ? Pourquoi pas ?...
− Isabelle : Volontiers, … Pierre… Oh ! Pardonnez-moi, je n’aurais peut-être pas du vous appeler par votre prénom ! Je l’ai fait spontanément, … parce que je vous trouve… sympathique… Cependant, vous, vous pouvez m’appeler Isabelle. Ça ne va pas me heurter… Vous m’appelez Isabelle, si bien entendu je vous semble avenante… Sinon…
− Pierre : (rire) Pierre ! Mais oui, appelez-moi donc Pierre, … Isabelle.
− Isabelle : Le prénom, ça facilite la relation… Quant à Sagan, vous avez raison, avec ses millions d’exemplaires, elle lui en a fait gagner, des millions à Julliard. Puis elle aussi avec ses droits d’auteur elle est bien à l’abri du besoin, depuis même son premier opus, et elle peut mener grand train… La belle vie, quoi…Pour ma part, cela étant, je ne me plains pas… Et Sagan effectivement, chemine quelquefois jusqu’ici, pour un bon whisky…
− Pierre : Ah ! L’auriez-vous vu ?... Isabelle ?... Et vous, fréquentez-vous souvent cet endroit, le bar du Pont Royal ?
− Isabelle : Assez souvent ici, j’y buvote et papote, effectivement. Et de même vais-je aussi, et ce pour votre gouverne, chez l’autre somptueux étoilé, pour évidemment y boire et comme ici parfois m’y restaurer. Je parle de l’étoilé d’à côté.
− Pierre : Oui, le Montalembert.
− Isabelle : Le bien nommé. Ni à celui-ci ni ici au Pont Royal je n’y ai dormi. Pardi, je vis à un jet de pierre d’ici… Mais bon, rien n’empêche pas l’autre… Quant à Françoise Sagan, non je n’ai jamais été ici lorsqu’elle s’y récrée. Et ce n’est évidemment pas le barman qui m’a causé de sa présence fréquente ici. Je le sais de quelqu’un d’autre, c’est tout… Sagan, vous l’avez déjà lu, Pierre ? Bonjour Tristesse… Un Certain Sourire. Ou le tout dernier, Aimez-Vous Brahms… Je pense que cette année elle va probablement nous en livrer un quatrième. Alors ?...
Pierre : Non, je n’ai jamais lu un seul écrit de Françoise Sagan. Même si parait-il elle ne manque pas de talent.
Isabelle : Ah !? Et pourquoi alors vouloir la voir ? Notamment aux fins d’un autographe ?
− Pierre : Pourquoi vouloir la voir ? Et lui demander un autographe ?... Bien comme ça… Parce que c’est une célébrité… Et parce qu’elle est mignonne… Je l’aime bien avec son petit air mutin…
− Isabelle : C’est votre type de femme ?
− Pierre : Oh ! Isabelle… Elle a un peu plus de vingt ans, partant, surtout par rapport à moi, ce n’est encore qu’une enfant. Voyons !
− Isabelle : Qu’une enfant… Qu’une enfant… Vous les aimez bien plus mûres, quoi. N’est-ce pas ?...
− Pierre : Tout à fait.
− Isabelle : Et pour quel motif n’avoir rien lu d’elle, puisque selon vous, paraîtrait-il, elle aurait du talent ? Et comment au juste le savez-vous ?...
− Pierre : Il me semble que ça a été lu et dit partout.
− Isabelle : En effet… Le talent conjugué à l’obstination, ou disons au courage, ça peut vous faire décrocher la lune, ceci étant.
− Pierre : Certainement.
− Isabelle : Et alors, pourquoi donc l’ostracisez-vous, Sagan ?
− Pierre : Oh ! Isabelle, en voilà un grand mot. Pourquoi donc ostracisezvous, Sagan ?... Je n’ostracise personne voyons… Son écriture est une écriture de femme et…
− Isabelle : (le coupant) Comment pouvez-vous le savoir, vu que d’elle vous n’avez rien lu ?
− Pierre : Que son écriture soit empreinte de son genre me parait tout à fait naturel, parbleu. Et c’est prioritairement la femme, son public. Vous l’aurez remarqué, Isabelle, je ne suis pas une femme. Enfin, comment quelqu’un de mon âge pourrait-il être intéressé par la psyché retransmise d’une écrivaine qui n’est encore qu’un tendron !?
− Isabelle : Ah ! Arrêtez, Pierre, Sagan n’est tout de même pas un bébé.
− Pierre : Quel âge cela lui faisait-il lorsqu’elle a écrit son premier livre, Bonjour Tristesse ? Dix huit ans, si je me souviens bien. C’était en 1953. Ou 54 je crois. Moi, j’avais déjà dans les 44 ans. Vous pensez vraiment que sa poétique aurait pu m’emballer ? Et vous Isabelle, ses livres, les avezvous ouverts ?
− Isabelle : Oui, d’elle j’ai tout lu. Je n’ai que très peu d’années de plus qu’elle aussi…
− Pierre : Évidemment !
− Isabelle : Que voulez-vous Pierre, j’ai conservé mon cœur d’adolescente également.
− Pierre : Probablement !... Et pour quelle raison, au fait, il me faudrait me souvenir de votre nom ? N’est-ce pas ce que vous m’avez dit, il y a peu ? Isabelle… Isabelle comment déjà ?...
− Isabelle : Isabelle Montclair. A l’instar de Sagan et consorts, moi aussi je suis des lettres. Je suis un bas bleu, com…
− Pierre : Un bas bleu ?
− Isabelle : C’est une expression machiste pour qualifier, avec mépris, les femmes qui écrivent. Bien des écrivains sont jaloux du succès obtenu par certaines femmes de lettres, vous savez. Les hommes sont tous comme ça, toutes ces femmes qui leur taillent des croupières, toutes ces femmes qui les supplantent, forcément, au plus haut point, ça les ulcère ; ça leur donne de l’urticaire. Ha ! Les nuls ! Les babouins !...
− Pierre : Tous les hommes, dites-vous ? Sans doute généralisez-vous un peu. Non ?... − Isabelle : Non, je n’ai point cette impression.
−
− Pierre : Vous n’avez point cette impression… Et bien en tout cas ce n’est pas mon cas.
− Isabelle : Quoi !? Une femme pourrait vous en tailler une et vous n’auriez aucune réaction !?...
− Pierre : M’en tailler… une ! ?... Une quoi ?...
− Isabelle : Une croupière, Pierre. A quoi rêvez-vous donc ?
− Pierre : L’expression, c’est plutôt tailler ‘des’ croupières’ et non pas tailler ‘une’ croupière. Vous êtes écrivain(e) et vous parlez correctement le français. Du coup vous devez le savoir. D’ailleurs, il y a de ça moins d’une minute, vous avez utilisé le pluriel. Alors… Alors…
− Isabelle : Alors… Alors… Alors, moi, je taille comme je l’entends. (Petit rire) Je taille une ou des croupières, si je veux. C’est tout. (Rire)
− Pierre : A votre guise… Cela dit, moi si j’étais écrivain, un écrivain qui n’obtiendrait qu’un succès d’estime, et bien je n’irais certainement pas jalouser les tirages mirobolants de Sagan. Je serais heureux pour elle qui ainsi très jeune a réussi, alors que moi bien plus âgé je serais encore qu’un piètre vendeur. J’aurais débuté comme elle en 53 ou 54 et comme
elle j’aurais livré trois ouvrages, mais contrairement à elle, aujourd’hui, ça ne me permettrait pas de vivre de ma plume. Je serais même à la limite d’être fauché et pourtant non, non je ne nourrirais pas de sombres et lâches envies à son endroit.
− Isabelle : Il n’est pas nécessaire d’être écrivain pour en vouloir à quelqu’un qui écrit. Sagan est plus jeune que vous et peut-être aussi plus aisée, du coup c’est suffisant. Non ?
− Pierre : Non ! La réussite féminine, quel que soit le biais utilisé, ne me fera jamais sortir de mes gonds. La femme est aussi méritante que l’homme. A tous égards elle est son égale.
− Isabelle : Ah ! C’est intelligent ce que vous dites. Bien des hommes sont condescendants à l’égard des femmes, vous savez. Regardez, la femme a le droit de vote que depuis quinze ans, en fait depuis la fin de la seconde guerre mondiale, alors que vous, les hommes, vous votez depuis au moins un bon siècle.
− Pierre : Tout à fait vrai.
− Isabelle : Et la femme mariée n’a toujours pas le droit à son indépendance financière, c’est son mari qui en somme la gère. Nous sommes traitées comme des bêtes, voilà la triste réalité.
− Pierre : N’ayez crainte, Isabelle, un jour viendra où tout changera. Je veux dire qu’il arrivera un moment où les femmes, forcément auront les mêmes droits que les hommes… Et donc, avez-vous dit, vous seriez vous aussi dans le livre. Vous écririez, quoi. Et qu’avez-vous publié ?
− Isabelle : Heu… En vérité, rien encore. Toutefois ça va bien finir par se produire. Et je serai éditée par Gallimard. Pourquoi spécialement Gallimard, et non pas Julliard, Fayard, Albin Michel, Grasset, Presses de la Cité, Mercure de France, Plon ou d’autres ? Tout bonnement parce que je vis tout à côté de Gallimard, rue Sébastien Bottin. J’ai quarante mètres à parcourir pour aller y déposer mon manuscrit. Et ce sera pareil quand je m’y pointerai pour ce coup ci y signer un contrat. Et après tourneront les rotatives et la France entière sera qui je suis. Je serai lue, illustre, et d’ailleurs même hors de France. Bref, je serai comme Sagan, notamment.
− Pierre : Notamment…
− Isabelle : Et après, à moi les gros sous… Beaucoup plus, je l’espère, que ce que je possède actuellement. Mais bon, je ne me plains pas comme tout à l’heure je vous l’ai dit. J’ai de quoi voir venir, effectivement…
− Pierre : Je suis heureux pour vous. Et voilà donc pourquoi je dois me souvenir de votre nom. Lequel est, déjà ? Isabelle ?...
− Isabelle : Montclair. Isabelle Montclair.
− Pierre : Isabelle Montclair. Ça sonne bien. Ça sonne vraiment comme un nom prédestiné à être connu ! Avec un nom semblable, vous allez mar-
quer les esprits et faire un tabac en librairie. Et au juste, votre texte est achevé ?
− Isabelle : Le point final est dorénavant en vue.
− Pierre : Bravo… Un roman ? Un récit ? Une grosse nouvelle ? Ou pourquoi pas un essai ? Un essai romancé ? Hein, quoi au juste ?
− Isabelle : Un roman, 300 pages approximativement.
− Pierre : Ah ! Il faut tout de même les écrire, les 300 pages. Ça demande du travail, et sans doute aussi une certaine dose d’abnégation. En tout cas, intellectuellement, ce n’est pas à la portée de tout le monde. Et le sujet du roman, ça va être ? Isabelle ?
− Isabelle : Un roman moraliste, dans lequel la tendresse le dispute à la cruauté, la perversité. Le bien et le mal. Dedans, ça souffre et jouit.
− Pierre : Oh ! Mon Dieu ! Qui l’aurait cru ?
− Isabelle : Dans ce roman, y est fait l’apologie de déportement, du vice autrement dit. Il y a du batifolage, avec claques, coups dans le foie et l’estomac, sifflement de fouet. Les pages de mon roman exhalent toutes sortes d’humeur et notamment le sang. Ça y halète, râle, hurle, pleure. Dedans, ça meurt.
− Pierre : Seigneur, j’ai peur !
− Isabelle : Il y a de quoi, Pierre, car vraiment je n’y ai pas été avec le dos de la cuiller.
− Pierre : Enfer !
− Isabelle : Je ne suis qu’une sorcière ! (Rire diabolique)
− Pierre : Isabelle, au fond, ne seriez-vous pas une espèce de… Comment dire ?... Une espèce de… de Sade en jupon ? Votre ouvrage là, de mœurs, c’est une histoire sado maso, comme on dit je crois. N’est-ce pas ?...
− Isabelle : Sado maso érotico porno. Je suis, à tout le moins dans mon écrit, un alliage du marquis, effectivement, de Pauline Réage, l’au… − Pierre : (coupant) La libertine, à laquelle on doit histoire d’O. − Isabelle : Un fin connaisseur. Un alliage de Choderlos de Laclos et…
− Pierre : (coupant) Les liaisons dangereuses ?
− Isabelle : Oui. Et de… Barbey d’Aurevilly… Octave Mirabeau…
− Pierre : Horreur ! Le jardin des supplices !?
− Isabelle : Bien oui… Et d’autres aussi…
− Pierre : Ah ! Vous ne savez plus qui !...
− Isabelle : Dans mon cerveau il y a un peu de tous ces créateurs littéraires. Je ne recule devant aucune description dérangeante. Je suis la féale du cru.
− Pierre : Vous voulez compter parmi les plumes sulfureuses et maudites. Hein ?
− Isabelle : Oui. Je veux qu’à la prononciation d’Isabelle Montclair, dans la trémulation il y ait de l’intumescence, de la turgescence, du roide et force suette dans la grosse rigole bâillante. (Rire)
− Pierre : Nom d’un chien, Isabelle, qu’osez-vous donc là !? Ne redoutezvous pas que le Très Haut vous châtie, pour ce genre de langage fleuri ?...
− Isabelle : Allons, je n’ai dit aucun gros mot ! Tout est en allusions subtiles. Puis lui, là-haut, de toute façon, il aime bien la paillardise, les mots cochons. Vous n’allez tout de même pas vous évanouir du fait de ma personnalité et de mon langage quasi sans ambages ? (Rire) Êtes-vous croyant ?
− Pierre : Quand j’ai le temps.
− Isabelle : Moi pareillement. Partant, laissons donc le Très Haut où il est.
− Pierre : En tout cas, à vous voir, on ne dirait pas que vous faites dans la littérature… coquine… scandaleuse… C’est déroutant… Heu… c’est dégoûtant !...
− Isabelle : (rire) Oui, je suis densément… dégoûtante ! Dééégoûtaaante…
− Pierre : Densément dégoûtante… Bon sang, que c’est troublant, Isabelle…
C’est puissamment troublant… Trooouublaaant…
− Isabelle : Ça vous fait quoi, au niveau de la moelle épinière ? Hein, mon brave Pierre ?...
− Pierre : Heu… Une sorte de chatouillis doux…
− Isabelle : Chatouillis doux… Ah !...
− Pierre : Mais dites-moi, Isabelle, sérieusement, pensez-vous vraiment qu’avec pareil ouvrage, un ouvrage densément dégoûtant, vous allez pouvoir vous situer dans la même catégorie commerciale que Françoise Sagan, vous l’avez nommé en exemple ? Elle, tout de même, elle fait dans le best-seller ! Ce n’est pas rien.
− Isabelle : Pour ce qui est des ventes, vous savez, on peut faire des étincelles, avec un bon bouche à oreilles… Et pour ce genre d’ouvrage on peut même faire du bouche à bouche !... Voire du bouche à tout ce que vous voulez !...
− Pierre : Oh ! Très perturbante Isabelle !... Ceci étant, tout d’abord, ne faut-il pas être édité…avant de se retrouver en librairie ? Et serait-ce alors si évident que ça que d’emporter l’adhésion de tout un comité lecture, surtout quand c’est celui d’un éditeur de classe tel que peut-être Gallimard ?
− Isabelle : Être édité !? Rien de plus enfantin, lorsqu’on écrit bien ! Mais oui, mais oui !...
− Pierre : Vraiment, serait-ce aussi magique que ça ?
− Isabelle : Le don est toujours récompensé, Pierre !
− Pierre : Ce serait bien, si c’était vrai !... Et si, car effrayée et inquiète, la librairie Gallimard renâclait à vous éditer ?
− Isabelle : Si elle renâclait, cela voudrait dire qu’elle finirait de toute manière par céder !
− Pierre : Et si Gallimard disait tout simplement non ?
− Isabelle : Arguant de l’immoralité de mon manuscrit, ainsi, Rue Sébastien Bottin, pourrait-on alors refuser de m’éditer. Hein, serait-ce ça ce que vous sous entendez ? Pierre ?
− Pierre : Bah ! Isabelle ! Je présume que Gallimard tient à sa respectabilité ? Ce serait compréhensible si ainsi il ne se mouillait pas à vous éditer. Cependant ce n’est pas ce que je voudrais, hein…
− Isabelle : Les pleutres, moi je les dresse !
− Pierre : Ah oui, quand même.
− Isabelle : Les conformistes, avec moi, finissent toujours exsangues.
− Pierre : Quelle férocité !
− Isabelle : Hé oui, mon cher petit Pierre. Vous permettez que je vous dise mon cher petit Pierre, hein ?
− Pierre : Pas de problème !
− Isabelle : Sachez que maints responsables de Gallimard fréquentent souvent le bar du Pont Royal, ici en l’occurrence, et celui de l’hôtel voisin, le Montalembert. Le plus élevé d’entre eux, Gaston, boit et mange aux deux.
− Pierre : Gaston !?
− Isabelle : Gaston Gallimard, le patron fondateur voyons ! Je l’ai vu x fois.
Un vrai chevalier !
− Pierre : Et alors ?
− Isabelle : Au Pont Royal ou au Montalembert, je parle évidemment des bars, moi seule face à lui, Monsieur Gaston Gallimard, chacun avec une coupe ou flûte de Bollinger ou Krug, je serais bien entendu l’hôtesse, mon manuscrit brulant posé entre nous deux sur la table basse, hein, ne pensez-vous pas que cela pourrait avoir une véritable efficience ?... Puis après tout, zut ! Ne suis-je pas une voisine de cette firme d’édition ? Quarante mètres nous séparent, je l’ai précisé tout à l’heure. Ça compte, non !?
− Pierre : Isabelle, la position géographique ne peut suffire. Et m’est avis que ces gens là on ne peut comme ça les subvertir… Les séduire… Les circonvenir… Je n’imagine pas quelqu’un d’important et d’honorable tel le Prince de chez Gallimard se laisser acheter par une coupe ou flûte.
− Isabelle : On peut beaucoup avec une flûte, vous savez ! (Rire)
− Pierre : Tentez une approche, et Monsieur Gallimard, Gaston, vous éconduira, vous verrez… De toute façon, si votre écrit est super trop… trop gras, sincèrement, je ne pense pas que chez Gallimard ils l’accepteront… − Isabelle : Pierre, vous êtes un oiseau de malheur !
− Pierre : Je ne connais pas l’avenir et je m’en voudrais de vous porter malchance. Non, je dis seulement ce que je pense.
− Isabelle : D’accord !... Et bien si d’aventure Gallimard boutait mes à peu près 300 pages, ce serait alors vers Denoël que je me tournerais. Trop hilarant ! (Rire)
− Pierre : Précisément pourquoi ?...
− Isabelle : Denoël appartient à Gallimard ! C’est s’introduire par la fenêtre après avoir été flanquée à la porte ! Je me gausse.
− Pierre : À condition que Denoël jouisse d’une autonomie éditoriale. Sinon…
− Isabelle : Ah ! Pierre ! Sinon, sinon… Cherchez-vous à me démoraliser ? On croirait hein…
− Pierre : Mais pas du tout Isabelle, voyons. Il est que certains écrits doivent être difficiles à placer. Et je compatis d’avance avec vous, si ainsi vous deviez ne jamais être publiée. Si ! Si ! Sincèrement.
− Isabelle : Isabelle Montclair, mon petit Pierre, n’est pas du genre à jeter le manche après la cognée. Quand en main elle serre un manche, croyezmoi, elle ne le laisse pas glisser facilement. Traduction, mon travail de… de Bénédictin, et en quelque sorte aussi de romain, et bien je vais également le soumettre à l’éditeur de Pauline Réage, la mère d’Histoire d’O, bien sûr.
Pierre : Ne serait-ce pas Jean Jacques Pauvert ?
− Isabelle : Bien renseigné, mon petit Pierre. Finalement, de l’original, pourquoi n’en faire qu’un seul exemplaire, en croyant ainsi dur comme fer en Gallimard ? Les américains ont des machines pour photographier parait-il assez rapidement les pages. Mon texte, je vais le soumettre partout… Du coup…
− Pierre : Il y a sinon le papier carbone.
− Isabelle : Oui, le papier Armor.
− Pierre : Votre texte, bien sûr, va être tapé à la machine ?
− Isabelle : Forcément ! C’est une amie qui s’en charge. Les trois premiers chapitres y sont déjà passés.
− Pierre : Ça progresse donc… Et au fait, le titre ?...
− Isabelle : Siprinéa. S.I.P.R.I.N.É.A.
− Pierre : Ah !... Il ne viendrait sûrement pas à l’idée de Françoise Sagan de donner pareil titre à l’un de ses romans ! Et d’ailleurs, a-t-elle déjà entendu ce mot, … qui commence par la lettre C et se termine… par la cinquième lettre de l’alphabet ? Sagan est toute jeune quand même… Ce titre choisi en tout cas est très… aguichant…
− Isabelle : C’est vendeur !
− Pierre : Si la censure n’y met pas son grain de sel !
− Isabelle : Ah ! Vous recommencez !
− Pierre : Bien oui, c’est très très loin d’être de l’innocent Sagan. D’une part. Et, d’autre part, la liberté d’expression n’a jamais eu, et n’aura jamais nulle part, la bride sur le cou. Je suis désolé pour vous. Il y a des limites, quand même…
− Isabelle : Qu’ils se pointent, ces bien-pensants, avec leurs paires de ciseaux…
− Pierre : Dans le cas ou sacrément vous exagèreriez, si pour être publiée on vous demandait d’édulcorer vos pages, pour le coup, l’accepteriezvous ?
− Isabelle : Jamais ! je vais entrer dans la clandestinité et ainsi faire fi du système et des éditeurs couards, flasques de la hampe. Je vais dénicher un petit imprimeur et mon œuvre ensuite sera vendue sous le manteau. Et tant pis si on me coince malgré tout et si à l’instar du marquis de Sade on m’embastille. De toute façon, de la prison, je m’évaderai !
− Pierre : Voilà qui s’appelle avoir du cran !
Isabelle : Une vraie pornographe, mon petit Pierre, doit en avoir dans le derrière !
− Pierre : Dans le… le… derrière ! Curieuse expression ! ...Ceci...