ACTE I
Scène 1.1
Pierre, Agathe, Baptiste
Musique d’ambiance reposante. Le rideau s’ouvre. Au centre de la scène, un cercueil fermé. Pierre est assis près du comptoir en lisant le journal. Agathe est debout à côté du cercueil en tenant un chronomètre.
PIERRE – Pour être tout à fait honnête, je ne suis plus très sûr que c’était une bonne idée.
AGATHE – Pourquoi tu t’inquiètes ? Ce n’est pas la première fois qu’on fait ça.
PIERRE – Je sais. Mais remarque, ça ne voulait pas dire que c’était déjà une bonne idée avant.
AGATHE – Oui, mais c’était la tienne !
PIERRE – Je sais, je dis juste que je n’ai pas envie de me retrouver avec un cadavre sur les bras.
Le cercueil s’ouvre. Baptiste en sort.
BAPTISTE – Alors, combien ?
AGATHE – Neuf minutes quarante-deux !
BAPTISTE – Seulement ?
AGATHE – Eh oui, si près de battre le record régional !
BAPTISTE (déçu) – C’est pas vrai ! Pierre, dis-moi que c’est une blague !
PIERRE – Désolé mon vieux, mais elle a raison.
BAPTISTE – Et mince !
PIERRE – Si ça peut te soulager, dis-toi que quand tu y seras pour de bon, ça sera pour l’éternité !
AGATHE – Ce n’est rien, de toute façon tu n’aurais pas été te vanter d’être champion régional d’apnée en cercueil.
BAPTISTE – Oh tu sais, peu importe l’enjeu, pour peu qu’on ait l’ivresse.
PIERRE – Tu ne peux pas mieux dire ! Comment as-tu trouvé le cercueil ?
BAPTISTE (perdu) – Bah euh… Je suis venu et il était là au centre de la pièce, ce n’était pas bien compliqué…
PIERRE – Confortable ?
AGATHE – Agréable ?
PIERRE – Convenable ?
AGATHE – Vivable ?
PIERRE (à Agathe) – Euh, peut-être pas…
AGATHE – Hum… Moelleux ?
PIERRE – Savoureux ?
AGATHE – Plaisant ?
PIERRE – Enivrant ?
BAPTISTE – Oui, voilà ! Enivrant ! C’est ça le mot ! Il y avait une odeur alléchante, presque exotique !
AGATHE – Oui, effectivement ! Voilà donc notre modèle antillais. Spécialement taillé dans du bois provenant d’anciens fûts du meilleur rhum jamais commercialisé !
PIERRE – C’est pas fabuleux ? L’âme du défunt s’en va comme la part des anges.
AGATHE – C’est d’ailleurs incroyable que tu aies tenu neuf minutes avec cette odeur-là !
BAPTISTE – C’est surtout ça qui m’a fait sortir si tôt. Je ne pensais pas qu’on pouvait aussi bien respirer à l’intérieur, ce n’est pas grand-chose mais ça suffit à tenir sans apnée.
AGATHE – Mais ce n’est pas censé être hermétique justement ?
PIERRE – D’un autre côté, pourquoi ça le serait ?
AGATHE – Oui, puis de toute façon on ne place pas le corps sous vide quand on le ferme.
BAPTISTE – En tout cas, il est plutôt pas mal. C’est quoi votre stratégie de vente pour celui-là ?
PIERRE - « Mêlez spirituel et spiritueux ».
BAPTISTE – Pas mal ! Joli cercueil pour battre un record.
AGATHE – Pour le record ça devrait aller, ça reste une compétition où tu n’es que le deuxième participant.
BAPTISTE – Ah bon ? Et comment s’appelle le recordman de la catégorie ?
PIERRE – Hervé Dulong.
BAPTISTE – Je ne crois pas savoir qui c’est…
PIERRE – Qui c’était !
BAPTISTE – Ah mince ! Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
AGATHE – Il est mort.
BAPTISTE – Oui merci, ça j’avais compris, mais comment ?
PIERRE – Il a joué à la roulette russe…
AGATHE – … avec un semi-automatique !
BAPTISTE – L’idée ne lui a pas traversé l’esprit ?
PIERRE – Non, mais la balle lui a traversé la tête.
AGATHE – On y était et c’était pas beau à voir...
BAPTISTE – Et rien ne vous avait mis la puce à l’oreille ?
AGATHE – Quand il est arrivé en disant qu’il allait sortir son gros calibre… on pensait qu'il parlait d'autre chose...!
PIERRE – Quand il a dit que c’était pas non plus un gros canon… on pensait qu’il parlait d'autre chose...!
AGATHE – Quand il a prévenu qu’il allait tirer un coup… on pensait qu’il parlait d'autre chose...!
PIERRE – Quand il a averti qu’il allait se le mettre jusqu’au fond de la gorge, on était dubitatifs…
BAPTISTE – Mais vous pensiez qu’il parlait de sa...
PIERRE et AGATHE (l'interrompant) – Voilà !
BAPTISTE – Bon, c’est pas tout ça mais la grande nouvelle que je souhaitais vous annoncer va devoir attendre je crois… Je pars chercher mes affaires et je vous quitte.
Baptiste part dans la réserve.
Scène 1.2
Pierre, Agathe
AGATHE – Bon, le cercueil en fût de rhum, c’est fait ! On a quoi d’autre à tester prochainement ?
PIERRE – On a le « Municipal » fait à partir de bancs publics, le « Pédestre » fabriqué avec des panneaux de chemin de randonnée, l’« Impressionniste », édition limitée qui recycle les anciens cadres des Beaux-Arts, on a aussi le « Bâti » qui réutilise de vieilles charpentes et enfin le « Fumeur » taillé dans des pipes.
AGATHE – Ah, celui-ci devrait faire un tabac !
PIERRE – Faudra les tester rapidement si on veut passer commande avant la fin du mois. Après les modèles n’existeront plus, on va passer à la collection hiver.
AGATHE – Et c’est quoi la différence ?
PIERRE (explicatif) – L’hiver, c’est le retour des arbres de tradition, du chêne, du mélèze, du bouleau. C’est pour les retraités qui ne seront plus là l’année prochaine. Avec le froid, ils ne tiennent pas le coup. Quand vient Noël, ça sent le sapin.
Scène 1.3
Pierre, Agathe, Guillemette
Entrée de Guillemette, très joyeuse.
GUILLEMETTE – Enfin, me voilà ! Bonjour, veuillez excuser mon retard.
PIERRE (à Agathe, sans la regarder) – Vu son âge, je dirai qu’elle est plutôt en avance.
AGATHE (à Pierre, sans le regarder) – Je ne sais pas qui est mort mais visiblement ça ne l’affecte pas.
PIERRE – C’est quand la dernière fois que quelqu’un est entré aussi souriant ici ?
AGATHE – Même du temps de l’ancien proprio ça n’arrivait jamais.
GUILLEMETTE – Oh pardon, vous devez être Pierre et Agathe, c’est ça ?
PIERRE et AGATHE – Oui, c’est nous.
GUILLEMETTE – Oh je vois, Baptiste m’a tellement parlé de vous.
AGATHE – Et vous êtes ?
GUILLEMETTE – En retard, oui je sais, pas la peine d’insister.
PIERRE – Non, elle vous demande qui vous êtes par rapport à Baptiste ?
GUILLEMETTE (avec évidence) – Bah c’est simple : je suis sa fiancée !
PIERRE et AGATHE – Quoi ?
PIERRE – La fiancée de Baptiste ?
AGATHE – Baptiste a une fiancée ?
GUILLEMETTE – Comment ça ? Il ne vous l’a pas dit ?
AGATHE (comprenant) – Ah mais c’était ça !
PIERRE (comprenant aussi) – Non, il vous attendait pour annoncer la nouvelle.
GUILLEMETTE – Ah mince ! Je pensais qu’il l’avait déjà fait ! S’il vous plaît, ne lui dites pas que j’ai fait la gaffe ! Ça lui faisait tellement plaisir de vous l’annoncer.
PIERRE et AGATHE – On ne dira rien !
GUILLEMETTE – Quoi qu’il en soit, vous faites un très beau couple tous les deux !
PIERRE (en même temps qu’Agathe) – Quoi, nous ? Non, pas du tout ! Je ne vois pas pourquoi vous dites ça.
AGATHE (en même temps que Pierre) – En couple avec lui ? Absolument pas. Vous trouvez vraiment ?
Scène 1.4
Pierre, Agathe, Baptiste, Guillemette
Baptiste revient de la réserve.
BAPTISTE – Ah mais voilà ! J’étais certain de t’avoir entendue. Pierre, Agathe, je vous présente Guillemette. Guillemette, voici Pierre et Agathe.
GUILLEMETTE – On vient de faire connaissance.
BAPTISTE (mal à l’aise) – Ah, déjà ?
GUILLEMETTE – Rassure-toi, je n’ai rien dit.
AGATHE – Euh oui, c’est vrai, elle ne nous a rien dit.
BAPTISTE – Alors voilà, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer : Guillemette et moi allons nous marier !
AGATHE – C’est vrai ? Toutes mes félicitations !
PIERRE – Félicitations ! J’ai toujours su que ça serait elle !
GUILLEMETTE – Mais… on vient à peine de se rencontrer…
PIERRE – Oui mais quand il a rompu avec Émilie, j’avais dit « la prochaine, ça sera la bonne ». Comme quoi, j’avais raison.
AGATHE – Oh, Émilie, je l’aimais bien celle-là !
BAPTISTE – Agathe, s’il te plaît !
PIERRE – Moi c’est Stéphanie que j’aimais pas trop.
AGATHE – C’est pas elle avec qui t’as couché ?
PIERRE – Ouais, mais je ne l’aimais pas trop quand même.
BAPTISTE (surpris) – T’as couché avec Stéphanie ?
PIERRE – Oui mais tu étais déjà avec Émilie à ce moment-là !
AGATHE – Oh, Émilie, je l’aimais bien celle-là !
BAPTISTE – Agathe, s’il te plaît !
GUILLEMETTE (curieuse) – Mais sinon, qu’est-ce que tu faisais ici pendant tout ce temps si tu n’as pas annoncé nos fiançailles ?
BAPTISTE – On discutait.
PIERRE – Il testait le modèle « Antilles ».
GUILLEMETTE – C’est quoi ?
AGATHE – Un cercueil.
GUILLEMETTE (irritée) – On se marie dans deux mois, t’as toujours pas essayé de costume, mais par contre tu as essayé un cercueil ! Est-ce que tu es passé chez le fleuriste au moins ?
BAPTISTE – Écoute ma chérie, les fleurs peuvent encore attendre, nous ne sommes pas pressés !
PIERRE – Et au besoin, on vend aussi des fleurs.
AGATHE – Puis les chrysanthèmes comme bouquet nuptial, c’est original au moins.
BAPTISTE – Ne t’inquiètes pas ma chérie, ça va aller, je m’y mets dès ce soir.
GUILLEMETTE – Je sais, je sais… Mais tu sais que c’est important pour moi.
BAPTISTE – Pour moi aussi, je te rassure, je ne prends pas ça à la légère.
GUILLEMETTE (rêvant) – Je nous vois déjà à la mairie, toi et moi, côte à côte, en train de signer le registre ! En sortant, nous descendrons les marches, entourés par nos familles et nos amis qui nous lanceront des pétales de fleurs (il faut vraiment que tu passes chez le fleuriste) et ce sera le début d’une histoire commune merveilleuse.
BAPTISTE – Oui, je sais, jusqu’à ce que la mort nous sépare.
PIERRE – Ah ça, ça ne risque plus !
GUILLEMETTE – Ah bon, pourquoi ?
AGATHE – Eh bien figure-toi que ça fait deux semaines que personne n’est mort.
BAPTISTE – Comment ça ?
PIERRE (presque plaintif) – Disons qu’on n’est pas en manque de clients, car il y a toujours quelqu’un de prévoyant qui vient faire un devis ou une personne bien intentionnée qui vient acheter une plaque ou des fleurs pour redécorer une vieille tombe, mais depuis deux semaines, personne n’est venu pour un véritable décès.
GUILLEMETTE – Une personne normale devrait plutôt s’en réjouir.
BAPTISTE – Oui mais vois-tu, pour Pierre et Agathe, pas de morts, ça signifie pas d’affaires. Et à défaut d’un cercueil, c’est l’agence qu’ils pourraient fermer.
GUILLEMETTE – En parlant d’affaire, il faudrait que j’aille préparer ma plaidoirie. Il n’y a peut-être plus de morts mais il y a toujours des criminels à juger.
BAPTISTE – Allez, on vous laisse, à la prochaine !
Baptiste et Guillemette sortent.
Scène 1.5
Pierre, Agathe
AGATHE – C’est vrai ça, on n’en a pas parlé mais comment on va faire si plus personne ne meurt ?
PIERRE – Sérieusement, t’y crois vraiment à cette histoire ? Les gens n’arrêtent pas de mourir du jour au lendemain !
AGATHE – Alors comment tu expliques que nous n’ayons eu aucun nouveau mort depuis deux semaines ?
PIERRE – Ça arrive de temps à autre, sûrement. On n’est pas dans une grande agglomération non plus, il y a beaucoup moins de monde. Et moins de monde, ça fait moins de morts. Et puis d’ailleurs c’est faux, tu ne lis pas les journaux ?
AGATHE – Non, j’ai arrêté. La guerre, la famine, la pollution… C’est d’une tristesse.
PIERRE – Justement, c’est ça qui fait les affaires ! Le journal, c’est le bulletin de nos clients potentiels !
AGATHE – Je sais mais ce n’est jamais chez nous ! Ce genre de trucs, c’est toujours pour la concurrence, ça c’est triste !
PIERRE (qui commence à lire le journal) – Tiens, regarde ! Rien que sur la journée d’hier : une tuerie dans le Colorado, un pont effondré en Italie et un accident ferroviaire en Inde. C’est peut-être pas pour nous mais c’est bien la preuve que les gens continuent de mourir !
AGATHE (dubitative) – Là-bas, peut-être, mais ici, je ne suis plus sûre.
PIERRE – Qu’est-ce qu’il te faut de plus ?
AGATHE – Que quelqu’un franchisse cette porte et je saurai que la mort est de retour !
Scène 1.6
Pierre, Agathe, La Mort
Adèle entre, habillée en chemise hawaïenne et en tenant des valises.
ADÈLE (LA MORT) – Bonjour chers voisins, je suis de retour !
AGATHE (déçue) – Et mince ! Fausse pioche !
ADÈLE – Ah bah merci, ça fait plaisir !
PIERRE – Ne l’écoutez pas chère voisine et parlez nous plutôt de vos vacances. C’était dépaysant ?
ADÈLE – Des paysans, oui, il y en avait partout des paysans !
AGATHE – Vous étiez où déjà ?
ADÈLE – Dans la Creuse. Je me suis reposée, je me suis détendue, je me suis vidée la tête et j’en avais bien besoin. Deux semaines à ne pas penser au travail et à respirer l’odeur de la nature. Bref, je n’ai rien foutu pendant deux semaines ! En même temps, dans la Creuse, il n’y a pas grand chose à faire, ce n’est pas très vivant.
PIERRE – Nous aussi quand on creuse, c’est que ce n’est pas très vivant !
AGATHE – En tout cas, on s’est occupés de vos plantes comme vous nous l’avez demandé, comme si c’étaient les nôtres.
ADÈLE (lucide) – Dans la mesure où vous n’avez...