Jean ! (ou, une descente au Pays-Morts)
Jean un jeune poet de 19 ans, se rend au Pays-Morts pour ramener son amant Leonard. Pour ce faire, il doit faire la paix avec les Trois Moires et surmonter les epreuves qu’elles lui imposent. Un choeur de femmes mortes guide son voyage.
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ATROPOS : La seule preuve que vous avez vécu, c'est que vous avez aimé.
[le Chœur des Femmes entre. musique.]
CHŒUR : Femmes, femmes,
de Pays-Morts
les femmes, les femmes,
elles accouchent
femmes, femmes, femmes
– naissance du monde
les femmes, les femmes
elles donnent naissance à la terre
elles donnent naissance à la terre
elles retournent la terre
– les femmes.
ATROPOS : Chansons.
CHŒUR : Les femmes chantent.
ATROPOS : Elles chantent, encore...
CHŒUR : Les femmes chantent.
ATROPOS : Moi, je ne chante pas.
CHŒUR : Les femmes chantent.
ATROPOS : Aujourd'hui, j'embrasserai le monde. Je n'y suis pas habituée. Je vais prendre les âmes dans mes bras et les réconforter, leur promettre qu'il y a autre chose que ça et qu'un jour, tout redeviendra normal, que cette situation n'est qu'une métaphore, une comparaison d'autre chose. Mais je ne sais pas non plus quelle est cette autre chose.
CLOTHO : Des espoirs morts, ma sœur.
LACHESIS : Personne n'espère plus rien ici, ma sœur.
ATROPOS : Je n'aime pas mentir, mes sœurs.
CHŒUR : Filles du Temps
tricoter, tisser
les femmes tricotent, tissent
les femmes, elles créent
les femmes confectionneront les vêtements de vos enfants
les femmes ont confectionné votre dernière tenue
tricoter, tisser.
ATROPOS : Ces chansons me dérangent.
CHŒUR : Tricoter, tisser
jusqu'à ce que le fil atteigne
à cette âme brillante
tricoter, tisser, ne vous fatiguez pas
tricoter jusqu'au matin.
CLOTHO : J'aime leurs chansons.
LACHESIS : Je n’ai pas d’avis sur ça.
CHŒUR : Tricotez.
CLOTHO : Je tricote.
CHŒUR : Tissez.
LACHESIS : Je tisse !
CHŒUR : Et toi là
qu'est-ce que tu fais là
avec les ciseaux dorés là
une ombre toujours sombre
et indescriptible ?
que penses-tu faire là
avec le fil d'or ?
ATROPOS : Je vais leur ôter la vie.
CHŒUR : C'est abominable...
ATROPOS : Pour moi, c'est mon travail.
CHŒUR : Tricotez et tissez
accroche-toi à tes fils, serré
attachez-les aux étoiles
donne-lui une chance
personne ne mourra aujourd'hui, Moires
aujourd'hui, aucun fil ne sera coupé
une âme descend dans les Pays-Morts et
son cœur bat
sans doute
très fort.
CLOTHO : Une âme ?
LACHESIS : Quelle ?
ATROPOS : Quelle âme ?
CHŒUR : Une âme vivante,
une âme comme ça n'est pas venue
depuis l'Antiquité,
héros ou poète, ou les deux,
ce garçon tient une lanterne
il est silencieux,
avec les cheveux emmêlés
il regard sans voir,
il sourit sans voix,
le Pays-Morts,
c'est vraiment trop peu pour lui
les femmes, voici Jean
les filles, filles du Temps,
les Moires, voici Jean
son coeur
bat.
Alors,
accueillons-le
maternellement.
[les Femmes sort. leurs chansons s'éteint. impulsion.]
ATROPOS : Pourquoi est-il ici ?
CLOTHO : Ici-qui ?
ATROPOS : Lui-ici.
CLOTHO : Qui-ici ?
ATROPOS : Ici-lui.
CLOTHO : Qui ?
ATROPOS : Lui !
CLOTHO : Mais qui ?
ATROPOS : Cet jeune homme.
CLOTHO : Qui est cet jeune homme ?
LACHESIS : Il a l'air humain...
ATROPOS : Comme une âme.
LACHESIS : Comme une âme fraîche.
ATROPOS : Les âmes fraîches sentent bon.
CLOTHO : Je ne sens rien.
ATROPOS : Un cœur bat.
LACHESIS : La perturbation prévaut.
CLOTHO : Le silence prévaut.
ATROPOS : Il y a une perturbation dans le silence.
CLOTHO : Mais je ne comprends pas, je ne sens rien.
LACHESIS : Tu n’entends pas ?
CLOTHO : Entendre quoi ?
LACHESIS : Son cœur.
[son cœur fait un bruit assourdissant, comme une horloge à pendule, qui ne s'arrête pas. il crée des tremblements de terre et des glissements de terrain qui ébranlent les fondations faibles du Pays-Morts. Le Pays-Morts ressemble à une belle aube silencieuse où le ciel naît, mais le paysage est terne. cela ressemble à une machine sale et en difficulté. les femmes dansent en arrière-plan jusqu'à ce qu'elles soient hors de vue. les Moires sont bouleversées. les Moires ne savent pas quoi faire. les Moires abandonneront pour le moment leur travail. rien n'est comme prévu.]
LACHESIS : Il n'a pas sa place ici.
ATROPOS : Pouvez-vous entendre son cœur ?
CLOTHO : J'entends quelque chose...
ATROPOS : Alarme.
CLOTHO : Je l'entends...
ATROPOS : Alarme.
CLOTHO : J'entends son cœur !
ATROPOS : Alarme.
LACHESIS : Son cœur est assourdissant.
ATROPOS : Alarme !
CLOTHO : Son cœur cherche.
ATROPOS : Alarme !
CLOTHO : Son cœur est un vagabond.
LACHESIS : Ça sonne fort.
ATROPOS : Son cœur bat.
LACHESIS : Sans doute.
CLOTHO : Absolument.
LACHESIS : Sans relâche.
CLOTHO : Indéniablement.
ATROPOS : Son cœur ne doit pas battre.
LACHESIS : Bannissez le cœur qui bat.
CLOTHO: Aucune âme vivante n’est descendue au Pays-Morts depuis l’Antiquité.
ATROPOS : Les vivants ne descendent plus au Pays-Morts.
LACHESIS : Il tient son cœur. Et une lanterne.
ATROPOS : Ne parle pas de lui.
CLOTHO : Il a un nom tu sais.
LACHESIS : Nous parlons de Jean.
ATROPOS : Ne parlez pas de son cœur.
LACHESIS : Nous parlons du cœur de Jean.
ATROPOS: Je vous demande, je vous commande, de ne pas parler du cœur de Jean.
CLOTHO : Nous sommes toutes également importantes.
ATROPO : J'ai toujours été plus importante que vous.
LACHESIS : Tu nous mets en colère.
CLOTHO : Voyez ! Jean et son cœur.
[le cœur de Jean brille comme une constellation au-dessus de leurs têtes et illumine momentanément le Pays-Morts. les femmes agitent leurs jupes en criant alarme, alarme, alarme. son cœur bat. les Moires parle pour le cœur de Jean. Jean aime quand les autres personnes parlent de son cœur. mais Jean lui-même, ne parle jamais de son cœur.]
ATROPOS : Est-il un héros ou un poète ?
CLOTHO : Ce n'est pas pareil ?
ATROPOS : Ils ont de l'audace.
LACHESIS : Seuls les cœurs des poètes brillent.
CLOTHO : Je ne parle pas. Moi non plus. Non, je ne parlerai pas. Je ne parle pas non plus. Je ne parle pas du cœur de Jean. Je refuse de parler de son cœur. Je ne parle pas. Je ne parle pas. Moi non plus.
ATROPOS : On ne peut s'empêcher de parler du cœur de Jean.
CLOTHO : Séparez-vous !
LACHESIS : Comment ?
CLOTHO : Changez.
LACHESIS : Mais comment ?
CLOTHO : Transformez vous-mêmes.
LACHESIS : Allez aux chemins différents.
ATROPOS : J'en ai marre de ceux qui descendent ici effrontément, avec un grand cœur effronté, à grands pas retentissants d'audace et de courage effronté, dans l'espoir d'obtenir ce dont ils ont été privés.
CLOTHOS : Mais, ils sont courageux...
LACHESIS : Obtenir quoi exactement ?
ATROPOS : Je ne peux pas dire ce mot.
CLOTHO : Nous séparons, nous changeons, nous transformons. Soyons tous les choses différents.
ATROPOS : Le cœur effronté s’approche.
[vent de changement. tout est réchauffé par la chaleur de Jean. sans aucun doute, Jean est vivant. les Femmes se ressaisissent. la vitalité de Jean dérange, effraie mais fascine aussi. les Moires changent, paniquent, trébuchent, crient, courent, se cachent et elles partent pour l'instant.]
CHŒUR : C'est l'heure du jugement.
JEAN: J'ai que dix-neuf ans. J'ai vécu plus de vies que vous tous. Aujourd'hui, j'ai assisté à un enterrement. C'était l'aube et six hommes en costume blanc portaient un cercueil recouvert de soie rouge. C'était une procession vers l'église et la mère de Léonard regardait une volée d'oiseaux survolant le cimetière. Alors, un bruit se fit entendre venant de quelque part, et les hommes portant le cercueil trébuchèrent de terreur, l'un d'entre eux riant même à travers son uniforme blanc. Cela me paraissait étrange. Très étrange. N'est-ce pas ? Je m'appelle Jean. Vous êtes les morts. Vous êtes tous morts. C'est le Pays-Morts. Et rien n'est tel que je l'avais imaginé.
[le cœur de Jean bat de manière assourdissante pour trouver son chemin vers le Pays-Morts. Jean est un petit garçon. jusqu'à hier, Jean jouait à des jeux étranges. Jean joue encore à des jeux étranges, mais d'une manière différente. c'est pourquoi il essaie de recréer la mort.]
JEAN : Maintenant, je vais raconter les faits. Cela me réconforte, de rassembler les faits des situations, de les évaluer, de les énumérer et de les réciter à voix haute. Alors. Moi, je suis Jean. C'est un fait. Je sais que je suis Jean depuis le jour de ma...