La boutique de disputes
D’étranges articles sont proposés dans cette boutique. Des retraités en manque de twist et de couettes. Un aspirateur de vent des plaines. Une vendeuse de disputes. Un marché du travail délicat et timoré. Un metteur en scène de vie. Des ronds de serviette de Cancale. Une overdose de gentillesse. Ces articles, et bien d’autres, sont rassemblés dans une série de situations frictionnelles autour du thème du travail et du non-travail.
La pièce peut être jouée telle quelle, sinon partiellement, voire dans le désordre, avec ou sans les scènes transitoires. Elle peut aussi être rêvée au cours d’une lecture.
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SCÈNE 1 : LE RETOUR DE LA CROISSANCE PERDUE
GASTON , GERMAINE
Maison d’un couple de retraités. Germaine est dans la cuisine ou le salon. Gaston entre avec un attirail de pêche et un poisson.
GASTON
Regarde c’que j’t’amène, Germaine !
GERMAINE
Oh, un branchieu ! Un magnifique branchieu d’eau douce !
GASTON
T’as vu ça ? Un branchieu en bon état de ramassage. Raide et écailleux aux yeux clairs. Je l’ai accroché dans une eau transparente comme une vitrine, avec décor de roches opalines et danses d’algues dans le courant ! (silence) C’est malheureux ! C’est bien malheureux !
GERMAINE
Beh pourquoi qu’tu dis ça ? C’est un beau branchieu tout de même !
GASTON
Oui, mais c’est malheureux parce que j’ai souvenance des écailleux que je prenais il y a lurette. (ton émerveillé) Rabougris, scrofuleux, toxifiés ! L’eau du Liron était jaune pisse, irisée de carbures, arc-en-cielée de toxines ! Là, j’accrochais les branchieux par jeu, pas pour avaler ! Si tu languais dedans, tu avais des vidanges foudroyantes, des promenades en ambulance. Maintenant, le voilà ! Effrontément avalable. Frais et salivant ! (triste) C’est pas bon signe ! Ça veut dire que les fabriques, en amont, sont pas prêtes à la relance ! Et avec ça, les bourrus, à tourner leurs pouces tout propres, à ruminer des pensées de débauchés !
GERMAINE
Misère ! Mais où qu’est donc partie la fabrication ? J’vois les gens. Y zachètent pourtant autant de trucs qu’avant. Des télés si grandes que nos yeux sont trop petits ! Des téléphones tellement perfectionnés que nos petits enfants préfèrent jouer avec plutôt que nous appeler ! Des boîtes parlantes de voiture capables de nous égarer sur des routes quotidiennes. Alors où qu’elle est partie, la manufacturation de tout ces bazars qu’on achète ?
GASTON
Tu diverticules ou quoi ? Tu fuites de la gamberge ? Elle est partie s’installer le long des fleuves qui dévalent du Tibet jusqu’aux océans, en traversant les plaines où on rit aigre. Là-bas, l’eau était trop claire, l’air trop pur ! Ça pouvait plus durer ! Maintenant, les pêcheurs du Yangtsé ou du Gange (on entend des chants joyeux de Chine ou d’Inde) sont aussi contents que nous autrefois quand ils remontent des filets pleins d’écailleux borgnes et gangrenés ! (silence) Ah les veinards !
GERMAINE
Et pourquoi c’est à leur tour d’être vernis ?
GASTON
Parce qu’ils sont dans les pays où soleil se lève tôt. Réveillés avant nous. Alors forcément, ils prennent le boulot d’abord. Et ici, ceux couchés plus tard, quand ils ont fini de s’étirer du lit, quand ils ont enfin envie de s’y mettre, tout est déjà pris. Reste à faire que des trucs d’appellation locale. Des fromages avec des pourritures qui poussent qu’ici. Des vins que le monde entier veut copier parce qu’ils trouvent qu’on les saoule bien. Des robes qui se portent qu’en cas de défilé devant un parterre cousu main.
GERMAINE
Ah les veinards du soleil levé avant le nôtre !
GASTON
C’est leur tour maintenant ! À eux les chaînes de gestes répétitifs, les bourrus ankylosés. À eux les maladies du travail ! Avant, avec les vapeurs carboniques ou dioxiques, tout le monde ici avait sa petite maladie des bronches ! Terminé ! Notre ciel est devenu non-fumeur !
GERMAINE
Et là-bas ? Ont-ils aussi des bals, comme à notre époque glorieuse ?
GASTON
Évidemment ! Ils ont même des chansons yé-yé, mais dans leur langue et avec moins de couettes.
GERMAINE
Ont-ils aussi des jeunesses communistes, comme nous, quand nous étions riches ?
GASTON
Et comment ! En Chine, ils sont même tous communistes, c’est dire s’ils sont riches ! Ils sont si riches qu’ils achètent nos dettes avec les sous que leurs ouvriers gagnent pas. Comme chez nous avant, leurs paysans partent en exode dans leurs villes, vont habiter dans des grands ensembles pareils à ceux qu’on dynamite ici. Et ils écoutent du Jean Ferrat.
GERMAINE
Pas vrai ?
GASTON
Oui, enfin, le Jean Ferrat de là-bas.
Il chante le refrain de La montagne en chinois, sur un accompagnement de karaoké.
GERMAINE
Ah, les veinards !
GASTON
Et ici, on peut manger notre déveine ! (Il montre le poisson.) Nos bourrus sont en pleine santé, mais débauchés.
GERMAINE
Ah, c’est bien malheureux !
GASTON
Ce matin, j’ai fait un bout d’autoroute en heure de pointe. Pas un seul bouchon ! Même pas un ralentissement ! Avant, t’avais des kilomètres cul-à-cul à regretter d’aller et venir. T’étais obligé d’écouter la radio ou de trouver des rimes immatriculatives : Dordogne ivrognes, Moselle poubelle, Mayenne rieuse, Isère misère, Ardèche je sèche, Loire j’arrête de boire, Morbihan tête d’âne. Maintenant, tu hésites sur quelle voie rouler, vu que celle de gauche est vide, celle du milieu aussi. Sur la droite, y’a juste un camion de tomates espagnoles pas mures et sans goût qui va redescendre vide, vu qu’on a rien à vendre aux Andalous !
GERMAINE
Encore heureux que les pays du soleil levé tôt continuent à turbiner, sinon, on aurait rien à nous mettre et rien à acheter.
GASTON
Et eux, ils arrivent à polluer bien plus que nous. C’est bien simple, ils polluent comme quatre ! Mais ça nous retombe dessus quand même. L’autre jour, aux infos, ils ont annoncé qu’avec ce qu’on mangeait de notre planète, avec ce qu’on salissait partout sans nettoyer après, il nous faudra trois autres planètes si on veut continuer à bien faire ! On sera en insuffisance avec une seule si tu continues à arroser tes œillets et à acheter du bœuf.
GERMAINE
Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
GASTON
Trois planètes je te dis !
GERMAINE
J’ai pas du tout envie de déménager sur une autre planète !
GASTON
Pardi ! Parce que tu crois qu’on va te demander ton avis ! Tu iras gréée ou forcée, sur ces autres planètes ! Sinon, tu seras condamnée à l’insuffisance, en pénurie. Et tu t’étoufferas dans tes anciens gaz d’échappement !
GERMAINE
Quelle histoire ! (Elle s’assied, perturbée.) En voilà une nouvelle ! Déménager sur une autre planète ! À notre âge ! Je suis bien ici, j’ai mes habitudes. Mon potager. La veuve Émile, qui est bien sympathique, malgré qu’elle se plaint tout l’temps. Le marché du mercredi matin, quand ils commencent à brader les courgettes. Ah, ça va me faire tout drôle ! Et comment ce sera là-bas ? Si ça se trouve, la poste sera à des kilomètres ! Sans généraliste. Sans pharmacie. Et si c’est déjà habité, comment qu’on sera reçus ? Ça fera des tas d’histoires, avec des autochtones aux yeux de grenouille qui voudront garder les meilleurs coins à eux. Et nous, des colons à qui ils jetteront des pierres et des crachats ! Ah non, ça me plaît pas du tout cette histoire !
GASTON
Il faut voir le bon côté des choses. Là-bas, quand on y sera, on sera en reprise, en réactivité. À nouveau dans la croissance glorieuse.
GERMAINE
Vrai ? On aura à nouveau des chansons yé-yé, comme autrefois ? Et des jeunesses communistes ? Et des grands ensembles ?
GASTON
Oui, forcément ! Tout sera construit très vite en forme de cubes à habiter les uns sur les autres. On appellera not’ chien Trotski, et le soir, not’ seule distraction sera d’aller au bal en mobylette volante.
GERMAINE
Alors dans ce cas, je veux bien !
Elle bouge les jambes.
GASTON
Qu’est-ce que tu fais ?
GERMAINE
Je révise mon twist. Je voudrais pas passer pour une nulle en twist, sur la planète de rechange.
Il l’accompagne sur un air de twist.
GASTON ET GERMAINE
Vivement le retour de la croissance !
SCÈNE 2 - LA MAIN D’ŒUVRE DE RÉSERVE
CASIMIR, NORBERT, VICTOR, GILOU, ROSA, chercheurs d’emploi, Mme DELIGNE, responsable du bureau de placement
Une file d’attente devant un bureau de placement.
Un jeune homme en costume de ville, avec un attaché-case, rejoint la file.
CASIMIR
Regardez, encore un nouveau !
NORBERT
Ah zut ! Ça en finira donc pas ?
CASIMIR
Regardez-le, tout gonflé de confiance en lui. Il veut nous piquer not’ place, c’est sûr.
NORBERT
Faut pas se faire doubler. On était là avant. On a priorité.
CASIMIR
Hep ! Vous, le nouveau, n’essayez pas de gruger ! Ici, on se range par ordre d’ancienneté. C’est la coutume.
VICTOR
(Arrogant.) M’étonnerait. Devez être là par ordre de nullité, le moins nul ici-même. Verrez que quand viendra mon tour, j’obtiendrai tout ce à quoi vous n’êtes plus bons.
LES AUTRES
Oh !
CASIMIR
Les nouveaux, ils disent tous ça. Et après quelques semaines d’inemploi, de courriers sans suite, ils rentrent sagement dans le rang sans crâner.
VICTOR
Quelques semaines ? Certainement pas. Je veux une place aujourd’hui. J’ai une famille à nourrir !
CASIMIR
Ben voyons ! Vous avez encore une famille. Moi, il y a longtemps que je n’ai plus les moyens d’en avoir ! Je l’ai laissée dans un dépôt-vente. Rosa, tout devant, voilà cinq ans qu’elle attend d’être prise à l’essai !
VICTOR
À l’essai de quoi ?
CASIMIR
À l’essai. En sursis en tant que travailleur dans les temps et les objectifs imposés. Quand l’essai est réussi, ils vous changent en personnel déterminé. Sinon, ils vous disqualifient et vous renvoient dans la file.
VICTOR
Quand viendra mon tour, verrez que moi, on me prendra pour de bon sans m’essayer, au vu de mon pedigree. (Il montre les motifs de sa cravate.) Et dans trois semaines, je serai à nouveau indispensable.
CASIMIR
C’est ça ! Y’a pas assez d’offres, qu’on vous dit ! C’est un entonnoir. Et vous êtes au début du goulet d’étranglement. Les premiers arrivés seront les premiers servis.
VICTOR
C’est idiot. Ça devrait être les plus volontaires.
CASIMIR
On est tous volontaires.
VICTOR
M’étonnerait ! Si vous essayez pas de doubler les autres, vous n’êtes pas si volontaire !
CASIMIR
Si vous étiez vraiment indispensable, vous ne seriez pas là ! Imposteur !
VICTOR
Je vous certifie que j’étais indispensable ! Mon patron a dit qu’il était cordialement désolé, mais qu’il devait sauver les dividendes avant l’équipage. À sa place, j’aurais fait de même.
GILOU
Dites ! Dites !
CASIMIR
Balivernes ! Moi, j’étais tellement indispensable, que mon entreprise a sombré après mon départ !
GILOU
Dites ! Dites ! C’est quoi être indispensable ?
CASIMIR
Indispensable, c’est mieux qu’employable. L’indispensabilité, c’est le plus haut grade de l’emploi. Mais c’est risqué, très risqué. Il faut tenir en équilibre sur un fil, au-dessus de la dépendance au travail et au-dessus du burn-out. Beaucoup ne tiennent pas et tombent dans le zèle abusif.
GILOU
Qu’importe ! J’aimerai connaître ça un jour !
CASIMIR
(Main sur l’épaule, solennel.) Tu es encore jeune. Tu as le temps d’en voir d’autres !
VICTOR
(Qui tente de...