ENTRÉE PUBLIC / PARTIE DE TENNIS
Une chambre d’enfant des années quatre-vingt-dix. Tout le mobilier est blanc et recouvert de stickers de ces années-là : un bureau, une chaise de bureau à roulettes, un lit, une bibliothèque, un aquarium posé sur un coffre à jouets, un petit tableau Velleda, un drap tendu qui fait écran, un piano pour enfant avec un magnétophone posé dessus et un micro pour enfant. Le sol est recouvert de jouets et d’objets divers. L’état du plateau correspond à celui de la fin du spectacle. Pendant toute l’entrée du public, on entend des cigales.
Solal porte une tenue de tennis blanche, maculée de taches variées. Il porte une montre. Son visage est recouvert de yaourt. France Gall arbitre une partie de tennis en langue des signes. C’est un double. Plusieurs jeux s’écoulent pendant que le public s’installe. Pendant les changements de côté, tous les personnages viennent faire une pause sur le banc : Solal, sa mère, son père, Michel Berger (qui parle avec l’accent marseillais) et France Gall. À la fin de l’entrée du public, France Gall signe « Balle de match ». Solal prend sa raquette, enfile des bandeaux de sport sur ses poignets et son front, et va se mettre en place pour servir. Le son des cigales est de plus en plus fort.
Solal, au magnétophone — Quoi ?
(Un temps.)
Carrément !
(Un temps.)
OK !
(Un temps.)
C’est bien ce que je compte faire !
Solal sert.
Noir.
RENCONTRE AVEC LE PUBLIC
Sur le drap est diffusé le reportage FR3 du 03/09/92 annonçant la mort de Michel Berger. Quand le reportage est terminé, la lumière se rallume et le mot « Fin » est projeté sur le drap.
Solal — Bonsoir à tous. Merci d’être restés. Est-ce que vous avez des questions ? Quelque chose qui vous a choqués ou émus par rapport au spectacle que vous allez voir ?
Pas de questions ? Bah non, évidemment… (Pour lui-même.) Réfléchis ! Réfléchis ! Il vient de te le dire ! (Il réfléchit.) Excusez-moi, j’ai juste un truc à faire, j’en ai pour deux secondes, bougez pas. Enfin, vous pouvez bouger, mais restez là.
(Il attrape le magnétophone et s’enregistre.)
Solal ?
(Temps.)
Solal ?
(Temps.)
Sors des toilettes !
(Temps.)
Si !
(Temps.)
SI !
(Temps.)
Écoute, je comprends ce que tu vis, je sais…
(Temps.)
Si, si, je sais : il y a tant de vagues et de fumée qu’on n’arrive plus à distinguer le blanc du noir, ni l’énergie du désespoir, c’est ça ?…
(Temps.)
T’es là ?
(Temps.)
… Mais ton avenir reste gris, je sais, je sais, mon petit chat… Écoute-moi bien : j’ai 28 ans, 4 mois et 3 jours de plus que toi. Je ne vais pas te mentir, évidemment… évidemment, je ris encore pour des bêtises comme un enfant… mais pas comme avant. Et c’est comme ça, c’est… c’est…
(Temps.)
On ne peut pas échapper à la fin, je viens d’essayer et ça marche pas. Alors fais-moi confiance, va prendre ta raquette et joue ce match.
(Temps.)
Oh ! tu m’écoutes ?
(Temps.)
Non, de l’autre côté.
(Temps.)
Et oublie pas la crème solaire, ça crame sur le terrain.
(Temps.)
C’est bon, je pense que ça suffit, là… Un dernier truc : essaie de vivre, essaie d’être heureux, ça vaut le coup.
(Temps.)
Non, je dis : essaie de vivre, essaie d’être heureux, ça vaut le coup.
(Temps.)
ALLEZ, VA JOUER CE MATCH !
(Temps.)
VAS-Y, JOUE !
(Temps.)
JOUE !
(Solal sort une cassette blanche du magnétophone, l’embrasse, la met dans sa poche puis se dirige vers le public.)
En fait… le 2 août 1992, le jour de la mort de Michel, j’avais 6 ans, 11 mois et 20 jours. Je passais mes vacances dans la maison voisine de la sienne, à Ramatuelle, près de Saint-Tropez. Je me souviens très bien de ce jour-là. Je me souviens des pompiers, de la police, des journalistes, des fans qui sont arrivés par dizaines… C’est ce jour-là, je crois, que je suis sorti de l’enfance. Ce jour-là que j’ai réalisé qu’on pouvait mourir. C’est devenu très concret, sans doute parce que c’était une mort très brutale, que personne ne s’y attendait. J’ai tout à coup pris conscience du concept de finitude des choses. Et c’était horrible ! J’ai réalisé que tout pouvait finir. Tout. La récré, les glaces, les gâteaux, les dessins animés, les week-ends, les colos, mais aussi l’amitié, l’amour, la vie bien sûr… et l’enfance. Tout a une fin, et c’est très angoissant.
D’autant plus que je suis devenu père, récemment ; alors, j’avais déjà peur de ma propre mort, de celle de mes parents, de mes frères, de ma femme bien sûr, de ma belle-famille, de mes amis, de la famille de mes amis… maintenant, en plus, j’ai peur de celle de mon fils et cette peur dépasse toutes les autres. Je ne suis pas prêt à devenir grand-père…
Bref, depuis la mort de Michel, cette idée de la fin m’a toujours obsédé et depuis je n’arrive pas à m’en défaire : je suis angoissé en permanence. Je passe mon temps à essayer de déjouer la fin. C’est pour ça que j’ai essayé de commencer ce spectacle par la fin : je me suis dit que peut-être qu’en commençant par sa conclusion, eh ben ce serait fait, on évacuerait la fin et que donc la fin du spectacle ne serait finalement pas vraiment la fin puisque ce serait déjà fait. Vous voyez ? Et en même temps, si je commence par la fin, la fin devient le début et inversement et il y aura donc automatiquement une autre fin à cette fin qui est mon début. Ça ne peut pas marcher, on ne peut pas lutter contre la fin. Donc j’ai pas le choix, maintenant, faut que je reprenne tout depuis le début.
(Il regarde sa montre.)
Sauf que là je viens de perdre dix minutes en essayant de commencer par la fin… Donc si je recommence depuis le début à partir de maintenant, j’aurai dix minutes de retard à la fin… Et ça c’est pas possible, je me suis promis que le spectacle durerait une heure vingt, il faut que je m’y tienne. Il nous reste une heure dix à passer ensemble ! La fin du spectacle, c’est dans une heure dix et pas une minute de plus. Désolé !!!
En plus, moi, maintenant, je dois jouer un spectacle d’une heure vingt en une heure dix… Super ! Donc je vois pas comment faire autrement… Faut que je joue certains passages en accéléré. Accéléré, ça risque d’aller vite… J’ai une idée : comme certains passages risquent d’être un peu speed, pour éviter de vous perdre, je vais vous donner la structure du spectacle, c’est plus prudent. Alors, le spectacle s’organise en trois parties. La première partie : le début, qui parle de la fin. La deuxième partie : le milieu, qui parle du début. Et enfin, la dernière partie : la fin, qui parle du milieu. Voilà ! Comme ça, au moins, on a tous les mêmes repères.
Allez, cessons de perdre du temps, c’est parti pour le début. T’es prêt, Michael ? Prêt, feu, partez !
Solal range et lave le plateau pour recommencer le spectacle depuis le début. Sur l’écran, on assiste au rembobinage des vidéos du spectacle. Avant la fin du film, il sort en coulisse.
Noir
I. LA FIN
1. Connaître sa fin
Solal rentre, vêtu de la même tenue de tennis, cette fois toute propre.
Solal — Bonsoir. Bonsoir à tous. Merci d’être venus si nombreux. Entamons directement la première partie du spectacle qui va parler de… (Il tourne la tête vers l’écran où apparaissent les mots « La fin ».) la FIN.
Le problème numéro un à propos de la fin, c’est qu’on ne sait jamais quand ni comment elle arrive. Pour prendre l’exemple de la reine des fins, la mort, si on savait d’entrée de jeu quand et comment on allait mourir, on ferait tout pour éviter sa propre mort. Si par exemple je sais que je dois mourir le 2 août 2033 écrasé par une Renault 21 en sortant de chez moi, eh bien, le 2 août 2033, je sors pas de chez moi.
En même temps ce ne serait vraiment pas de bol d’être écrasé par une Renault 21 en 2033. Il n’y en aura plus beaucoup, j’imagine, des Renault 21, en 2033. Il en restera combien ? (Il sort un feutre Velleda de sa poche.) Faisons le calcul !
(Il se dirige vers un petit tableau d’enfant et fait le calcul.)
Si mes souvenirs sont bons, la firme Renault a commercialisé depuis...