La maladie de la vie
La vie d’Arnold, de sa première console de jeux vidéo, jusqu’à sa disparition. Qui est Arnold ? Une crapule ou un bienfaiteur ? Tantôt employé zélé, tantôt escroc des sentiments. Secourable malgré lui, méchant par conviction, Arnold s’adapte parfaitement aux tirages de cheveux des situations et aux zones de turbulence du langage. Arnold remarque peu à peu sa réitération régulière et soupçonne le pilotage de ses exploits par une sorte d’affabulateur.
(Chaque scène peut être jouée indépendamment de l’ensemble.)
Lire le texte intégral
PRÉAMBULE
ARNOLD – Vais vous raconter mon histoire. Certains douteront de ma bonne foi. Pourtant, tout est authentifiable, parce que verbalisé. Si vous croyez pas mon existence, pouvez me toucher. (Il tend un bras, s’approche du public.) Pouvez me pincer, me gifler. Aïe ! Oh ! Ça va, oui !
Alors ? C’est-y pas vrai que je suis là devant vous ? Hein ? Alors !
Bon… que fallait-il dire après ? Ah oui ! Si je raconte mon histoire en douze épisodes, ce n’est pas dans l’idée de me rendre original. C’est afin de bien vous prémunir des dangers que vous courez en inconscience. Et si mes frasques vous amusent, ce sera déjà ça. Repartirez pas plus sinistres que maintenant. (Regard sérieux sur le public.)
Alors ça commence par mon enfance. Je vais me faire tout petit devant vous.
Voilà. Ça va démarrer. Pensez à bien éteindre vos soucis. Ne les laissez pas clignoter ou vibrer en vous.
Ah oui, j’oubliais ! Cette histoire est déconseillée aux scénaristes et aux grammairiens. Les autres, tenez-vous si possible éloignés du gouffre glacial de l’incrédulité.
Voilà. Les lumières vont baisser leurs éblouissements, et apparaîtra le premier conciliabule.
SCÈNE PREMIÈRE : LES ENFANTS NE SONT PLUS CE QU’ILS ÉTAIENT
Arnold enfant, vêtu en treillis militaire, assis par terre, joue à un jeu vidéo guerrier.
Son père et sa mère discutent.
MATERNELLE – Il n’y a plus d’enfants ! Aujourd’hui, même petits, ils en voient plus que nous. Ils n’ont plus de rêves enchantés. Ils parlent comme les pires des grands, et comme eux, se réveillent fatigués par le manque de sommeil.
PATERNEL – L’autre jour, Arnold me dit : « Qu’est-ce que tu crois ? Que not’ planète est seule à tourner en rond sur elle-même, l’endroit d’ici pareil à l’endroit d’hier au même moment ? Pas du tout ! Regarde les étoiles éparpillées dans le grand désordre noir tout là-haut ! Eh bien, y’a autant de planètes à se tourner autour, mais personne les voit ! Ça t’en bouche ton ouvroir à gosier, hein ? Ça se trouve, là-haut, t’as plein d’autres Arnold, avec une carapace ou une trompe, mais qui sont déjà présidents directeurs ministériels ! Et moi, encore avec vos compotes et vos ours en peluche ! J’en peux plus d’être vot’p’tit ! Je démissionne de ma petitesse ! Dès demain d’après aujourd’hui j’s’rais grand ! » Et voilà ! Maintenant, il fait tout en plus grand !
ARNOLD, devant sa console de jeu. – T’sa mère ! Y m’a niqué ! M’en fous, j’ai une aut’ vie !
PATERNEL – Où a-t-il été trouver ce langage ?
MATERNELLE – Autrefois, c’était à l’école. Aujourd’hui, les conversations digitales sont des récréations infinies, sans surveillant général, sans retour en classe.
Aujourd’hui, avec Gôgueule, ils peuvent voir des minous de femmes en trois secondes. Moi, j’ai compris à dix-huit ans seulement que j’en avais un !
PATERNEL – Je voulais revivre un peu mon enfance à travers lui. Retrouver mes joies premières devant mes jouets colorés. Retrouver mon émerveillement devant les tueries des actualités, qui nous font maintenant bâiller. Je voulais retrouver mes sanglots étouffés contre les seins de ma mère. (Il plaque brusquement sa tête contre la poitrine de sa femme.)
MATERNELLE – Mon ami, reprenez-vous, nous ne sommes pas seuls !
PATERNEL – Je m’égare. Oui. À cause de lui, qui veut se faire plus grand que son âge, je ne retrouve pas mon enfance ! (Chagriné de façon puérile.) C’est comme si elle disparaissait une seconde fois ! (Il trépigne.) C’est pas juste !
MATERNELLE – Sais-tu que notre Arnold surveille tous les jours sur l’intrainette l’augmentation de son livret d’épargne ?
PATERNEL – Quoi ? Il prépare sûrement un sale coup ! Il va finir par nous délocaliser ! À son âge, on ignorait la valeur de l’argent. On pensait qu’une auto valait cinq cents carambars. Un jour, contre un sac de billes, j’ai vendu ma grand-mère à un camarade, parce que je n’aimais pas ses baisés moustachus.
MATERNELLE – Oh ! Oh ! Oh ! Comme c’est charmant !
PATERNEL – Ah non, il n’y a plus d’enfants !
ARNOLD, à son écran. – Tiens, prends ça dans ta gueule ! T’as voulu me baiser, beh prends ça !
MATERNELLE – Si éclate une guerre de grossièretés, il saura bien nous défendre !
PATERNEL – Au fait. Pour son anniversaire, il veut une mitraillette. Mais une qui tire des vraies balles. Qui font des trous corporels.
MATERNELLE – Fichtre ! Et que veut-il en faire ?
PATERNEL – Il veut zigouiller sa maîtresse.
MATERNELLE – C’est certainement à cause de tes gènes de chasseur-cueilleur. Dans votre famille, vous avez toujours été des chasseurs-cueilleurs-baratineurs. Alors que dans la mienne, nous sommes éleveurs-agriculteurs-taiseux de parent en enfant depuis celui qui a commencé.
PATERNEL – Penses-tu ! Aujourd’hui, avec ces jeux, tous les gamins ont une formation accélérée de soldat-tueur ! L’autre jour, nous étions devant le manège de la Grand place. Un magnifique manège ancien, avec des chevaux de bois vernis et une calèche. Je lui propose un tour. Qu’est-ce que j’avais dit là ! Il répond : « Arrête, déconne pas, me fais pas monter sur c’truc ! Si un pote me portraiture, ça fera le tour des portables de l’école et je s’rais grillé-foutu ! Tue-moi, papa, plutôt que me faire monter là-dessus ! »
MATERNELLE – Ça va trop vite ! Les enfants n’ont plus le temps de rester enfantins !
PATERNEL, qui soulève un bras d’Arnold, puis l’autre. – Regarde son envergure, à six ans ! Il est passé du nourrisson pleurnichard à cette taille en seulement quelques mois. Je me demande ce qu’ils mettent dans leurs bouillies. Il me donne déjà ses pantalons trop petits pour lui !
Arnold consulte un message sur son téléphone portable.
MATERNELLE, effrayée. – Six ans ! Quelle taille aura-t-il dans dix ans ?
PATERNEL – J’espère qu’il ne poussera plus, sinon, il faudra le rendre. Nous n’avons pas été préparés à nourrir un géant. Nous porterons plainte contre la clinique, pour tromperie sur diagnostic prénatal.
ARNOLD – M’an ! Y’a Théo, mon copain de c.m.1 qui m’envoie un texto. Y veut que j’vienne avec lui au bowling. J’peux m’man ? Hein, j’peux y aller ?
MATERNELLE – C’est loin, mon chéri ! Comment irez-vous ?
ARNOLD – Dans la voiture à Théo.
MATERNELLE – Il a une voiture Théo ?
ARNOLD – Beh ouais. Il a eu l’permis la semaine dernière. J’peux y aller ?
MATERNELLE – D’accord, mais soyez prudents. Et ne tirez pas les cheveux des serveuses, comme la dernière fois !
PATERNEL – Dis, mon grand, papa voudrait savoir. Que veux-tu faire plus tard ?
ARNOLD – Ce que je voudrais faire ?
PATERNEL – Oui, comme métier ?
ARNOLD – Quand je s’rai adulte, je veux être travailleur en bureau, avec beaucoup de dossiers, des piles de dossiers. J’veux prendre les transports souterrains tous les jours. Et regarder la télé tous les soirs en mangeant. Le samedi, remplir un caddie entier de frites et de glaces au supermarché. Le dimanche, je veux me promener en forêt, sentir l’odeur pourrie de la terre et admirer les arbres en disant : « C’est beau ! » J’veux une femme qui rouspète parce qu’elle fait la cuisine et le ménage et parce que je la surprends pas. J’veux aller au bord de la mer deux semaines par an et attraper des coups de soleil là (Il désigne ses épaules et son buste.). Aller au ski une semaine par an et attraper des coups de soleil là (Il désigne son visage.). Et jouer au loto chaque semaine. Comme ça, si je gagne, j’attraperai des coups de soleil toute l’année.
PATERNEL – Il est adorable !
MATERNELLE – A-do-rable !
ARNOLD – Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ?
PATERNEL – Tous les enfants de ton âge veulent pareil que toi. Et c’est bien normal de rêver ça à ton âge. Brave petit !
ARNOLD – Rêver ? Pourquoi rêver ? Je pourrai pas avoir tout ça ?
PATERNEL – Plus tard, tu comprendras pourquoi c’est très difficile d’avoir une si belle situation. Très peu y arrivent. Même les meilleurs en récitation n’y arrivent pas forcément !
ARNOLD – Alors pourquoi dire que c’est bien de le rêver si je peux pas l’avoir ?
MATERNELLE – Mon petit, on te laisse rêver pour ton bien. Ce sont les rêves qui font grandir.
ARNOLD – On me ment, c’est ça ? En vrai on me ment depuis tout petit ? Monde pourri ! Pour la peine, j’vais me torcher la gueule avec Théo et on montrera nos zizis au Mac Burger ! (Il claque la porte violemment.)
MATERNELLE – Ahlala !
PATERNEL – Déjà la crise de l’adolescence !
MATERNELLE – On n’a pas fini d’en baver !
SCÈNE INTERMÉDIAIRE N°1
ARNOLD, toujours en enfant. – Mes vieux en ont bavé ! Pas l’temps de tout raconter. J’abrège. C’que je préférais, petit, c’était les vacances. Mes parents passaient la journée en caleçon et faisaient la tournée des apéritifs du camping. On s’allongeait sur du sable qui sentait la poissonnerie. Des oiseaux blancs lâchaient sur nous des grandes crottes, comme de la Chantilly, en riant dans le ciel. Alors quand on en trouvait un blessé, on le finissait à coups de tatane. (Sourire méchant.)
SCÈNE DEUXIÈME : LE MARIN NON-PÊCHEUR
Un pêcheur à la ligne (Léon, le père d’Arnold) est assis au bord d’une jetée.
Un homme en ciré...