La nuit de Jacob
Dans une mission catholique isolée du Soudan du sud, au coeur d’une région déchirée par la guerre, Thomas, jeune prêtre français, veille sur un dispensaire et un orphelinat. A ses côtés travaille Noor, une infirmière soudanaise chrétienne enceinte de huit mois, qui porte en silence le poids d’une agression dont personne ne connait l’origine. L’arrivée de Yusuf, chef musulman rebelle blessé, bouleverse l’équilibre fragile de la mission.
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Prologue — La nuit de Jacob
(Trois voix se relaient. Elles ne sont pas identifiées clairement : elles pourraient être Noor, Yusuf, l’Enfant, ou la communauté. Parfois elles se fondent, parfois elles s’opposent. Trois corps immobiles, dans la pénombre.)
Voix 1 :
La nuit est tombée.
Une nuit sans commencement, sans fin.
Une nuit qui revient, comme une blessure qui refuse de guérir.
Elle ne finit jamais vraiment.
Elle marche avec nous, d’une vie à l’autre.
Voix 2 :
Dans cette terre de poussière et d’eau rare,
chacun croit selon sa langue, ses livres, ses blessures,
mais nos mains tremblent de la même peur,
et nous murmurons des prières semblables pour le même Dieu.
Voix 3 :
L’eau coule parfois.
Elle abreuve, elle lave le sang, apaise la fièvre, fait renaître l’espoir.
Mais elle peut aussi dessiner les failles qu’on dissimule
et les vérités qu’on voudrait taire.
Voix 1 :
Dans l’obscurité, les mains tremblantes cherchent la peau de l’autre,
geste de bénédiction, ou geste de domination,
geste de soin, d’alliance, promesse ou menace… nul ne sait encore.
Voix 2 :
Nous luttons, comme nos ancêtres, depuis la nuit des temps,
contre ce qui nous dépasse
et contre ce que nous portons en nous.
Voix 3 :
Et lorsque viendra l’aube, si elle vient,
elle ne répondra à rien.
Elle révèlera seulement les visages harassés,
la trace des marques gravées dans la chair des vivants, durant la nuit,
et les cadavres abandonnés tout autour d’eux.
Nul ne saura dire si la bénédiction aura été donnée,
LES TROIS VOIX (ensemble, presque murmuré) :
Trois nuits vont passer.
Trois combats dans l’ombre,
où chacun luttera, contre l’autre,
contre lui-même,
contre ce Dieu silencieux
qui semble regarder sans intervenir.
Trois chemins qui ne mènent jamais au même jour.
Noir.
ACTE I
La nuit de la blessure (ou la nuit du loup)
(L’ange est un homme)
Acte I — Scène 1
Silence total, puis très lointain, un souffle de vent, et un tambour grave, isolé, lent. Hamza El Din – Escalay
(La pièce principale d’un dispensaire isolé dans le Sud-Soudan, qui constitue la Mission où Thomas a été envoyé quelques mois plus tôt. Thomas entre dans le silence et la pénombre. Dans le lointain, on entend des bruits sourds de tirs de mortiers. Il allume un cierge (il y a une coupure d’électricité), avant de ressortir pour actionner un vieux générateur ronronnant qui émet alors un éclairage vacillant. Il rentre à nouveau et ferme la porte, le bruit devient sourd s’aligne sur celui des tirs. Thomas erre dans la pièce, allant d’un lit d’hôpital vide, à une table faisant office de bureau, puis à une armoire où l’on devine des médicaments et de la nourriture stockés, et enfin se plante devant une grosse cruche en terre qu’il saisit pour verser de l’eau dans une bassine. A l’aide d’un quart militaire en fer, il s’abreuve, puis se verse de l’eau sur le visage pour se rafraîchir. C’est la fin de l’après-midi et il fait très chaud. Thomas reprend la bougie et se dirige vers un mur sur lequel pend un crucifix.)
Thomas
Seigneur, Tu m’as désigné pour être Ton serviteur ici-bas, et chaque jour Tu me mets un peu plus à l’épreuve pour que je me montre digne de porter Ton Nom et Ta Parole auprès des plus démunis, de ceux qui sont meurtris dans leurs chairs et dans leur âme, et qui affrontent les divisions et les doutes qui gangrènent ce pays. »
(À voix basse, presque liturgique)
Seigneur… Tu m’as envoyé ici, et chaque jour Tu creuses un peu plus la terre sous mes pas.
Tu dis : “Reste”.
Tu dis : “Sers”.
Alors je reste… je sers…
mais mes mains tremblent.
(Silence. Il passe la main sur son visage. Geste discret – fragile.)
Tu me confies les corps blessés, les âmes qui vacillent, les enfants qui ne savent plus à quelle famille et à quel monde ils appartiennent…
Et moi… moi… comment ne pas douter de ma voix quand je prononce Ton Nom.
(Il s’interrompt. Va jusqu’au bureau. Prend une lettre. La déplie. Il la touche plus qu’il ne la lit.)
Mon père…
Les nouvelles ne sont pas bonnes. On a dû te conduire à l’hôpital. Les toubibs misent plus sur l’espoir que sur les certitudes…
Maman m’écrit qu’il s’éteint doucement…
Chaque jour que Dieu fait, je repense à ce pays que j’ai quitté, à cette terre bordelaise à laquelle je me suis arraché, comme un vieux cep qui ne produit plus suffisamment de vin, à ce domaine plus que séculaire qui m’a vu naître, aux miens, restés sans nouvelles.
Là-bas… on s’attend à ce que je rentre.
Ici… on attend de moi que je reste.
(Long soupir. Il referme la lettre. En prend une autre, hésite avant de l’ouvrir.)
Adèle…
Adèle… Mon amie, ma sœur, ma …
Ta lettre brûle comme le sable sous mes pieds.
Tu me demandes : “Pourquoi ?
Pourquoi ce départ sans un mot, sans un regard derrière moi ?”
(Un temps)
Et pourquoi penser à toi me tourmente autant, et m’ôte jusqu’à la faculté de te répondre.
(Il baisse la tête. Voix plus intérieure.)
Je croyais fuir la tentation…
Je croyais Te servir en m’éloignant d’elle.
Mais c’est ici que son nom revient, dans chaque nuit, dans chaque prière, au milieu des cris, du sang… et de Toi.
(Il se verse de l’eau dans la bassine. Il se lave le visage lentement. L’eau retombe — gouttes nettes dans le silence. Il murmure une prière, presque mécanique.)
Garde-nous…
Protège-les…
Montre-moi le chemin…
(Un tir plus proche. Le générateur hoquette. La lumière vacille. Thomas ferme un instant les yeux — lutte intérieure.)
Seigneur…
Si Tu m’éprouves, dis-moi seulement jusqu’où je dois aller.
Noir lent.
Acte I — Scène 2 : La routine fragile
(Suite directe. Même lieu. La lumière du soir baisse.)
La porte s’ouvre doucement. Noor entre. Sa robe de nurse, ample, cache à moitié son ventre arrondi. Elle enlève sa coiffe blanche un instant pour s’éventer. Sa fatigue est visible. Elle reste debout près de la table, comme si s’asseoir serait déjà renoncer.
Noor
Thomas… le pavillon des orphelins est fermé pour la nuit.
Les plus petits ont mangé. Deux ont encore de la fièvre, mais les compresses d’eau fraîche les ont un peu soulagés.
Je repasserai tôt demain.
Thomas
Tu as encore trop tiré sur tes forces aujourd’hui.
Tu aurais dû demander qu’on t’aide.
Noor (avec un léger sourire)
Qui ? Les anges ?
Ils ne descendent plus ici depuis longtemps.
(Un tir lointain. Elle tourne la tête vers la porte, puis reprend.)
L’armée recule… on dit que les routes au nord ne sont plus sûres.
Les rebelles approchent… ou se cachent… personne ne sait trop.
Thomas
Ils rôdent, oui.
Comme des ombres qui attendent la nuit pour prendre forme.
(Silence. Noor chancelle un instant. Thomas fait un pas vers elle.)
Thomas
Noor…
Noor
Ce n’est rien… juste… un vertige…
(Elle doit s’asseoir. Thomas l’aide, délicatement.
Son geste ralentit sur sa nuque — geste symbole. Puis il se ravise.)
Thomas
Tu devrais te reposer un peu. Ta journée a été longue.
(Un temps)
A moins qu’il n’y ait pas que ça ?
Noor
Je n’en ai plus pour longtemps…
Un mois… peut-être moins.
(Thomas garde le silence. Il savait. Il n’a jamais osé poser la question.)
Thomas
Je n’ai jamais voulu te forcer à parler…
Mais je suis là, tu le sais.
Pour toi.
Pour l’enfant.
Noor (avec pudeur, droite, digne)
Merci, Thomas. Je sais que je peux compter sur vous.
(Court silence.)
Thomas
Ta famille… elle pourra t’aider quand le jour viendra ?
Et… le père… il sait ?
(Noor détourne les yeux. Elle serre ses mains sur son ventre.)
Noor
Je ne suis pas certaine que cet enfant connaisse un jour son père.
Thomas (Il cherche à comprendre, naïf, bienveillant.)
Ah… Il est retenu par la guerre ?
Il combat pour son pays ? Il est blessé ?
Sa vie est en danger ?
Noor (une ombre traverse son regard)
Oui… on peut dire ça.
C’est… un combattant.
(Un silence lourd. Le ronronnement du générateur.
Soudain Noor sursaute, pousse un petit cri et pose la main sur son ventre.)
Noor
Attendez…
Il bouge… plus fort…
Je crois que le temps approche. Il est impatient de sortir
(Respiration courte. Pas de panique — mais une peur intérieure.)
Je redoute ce moment…
Pas la douleur… pas celle-là…
Je la connais déjà.
(Elle ferme les yeux. Sa voix se brise doucement.)
Ce que je crains…
c’est de revoir son visage dans la mémoire de mon corps.
(Silence. Thomas comprend. Il pâlit. Il approche une main — hésite — puis la pose doucement sur la nuque de Noor. Geste d’apaisement, fragile, ambigu.)
Thomas
Tu n’es pas seule.
(Noor garde les yeux fermés. Une larme tombe.)
Noir court.
Acte I — Scène 3 : L’arrivée de Yusuf
La lumière baisse encore. La nuit est tombée. Le grondement des tirs se rapproche. Un bruit sec : des pas précipités, des voix étouffées dehors.
On frappe — non, on cogne. La porte s’ouvre brusquement.
Yusuf apparaît, regard dur. Turban safran poussiéreux, manteau usé, fusil en bandoulière.
Il saigne au flanc. Deux silhouettes armées restent dehors, hors champ, invisibles mais palpables.
Thomas se raidit. Noor ne bouge pas.
Le temps suspend sa respiration.
Yusuf (basse, contrôlée)
Fermez la porte.
(Un milicien referme. La pièce se rétrécit, devient enclave.)
Yusuf
Je ne suis pas là pour longtemps.
Je viens… négocier. Votre Mission bénéficiera de ma protection tant que je serai là, à condition qu’elle obéisse à mes règles.
(Il serre les dents. La douleur remonte, il lutte pour rester digne.)
Thomas
Vous êtes blessé.
Yusuf
Oui.
Et c’est pour ça que vous êtes… indispensable.
(Il jette un regard circulaire, jauge le lieu, le crucifix, l’eau, la bassine.
Son autorité est calme, dangereuse.)
Thomas
Nous ne prêtons pas serment aux armes. Nous n’obéissons qu’à la mission qui nous est confiée : soigner, accompagner, réconforter. Et ici, tous ceux qui ont...