La Question
Marie et André sont âgés, très âgés, mais en bonne condition. Ils sont mariés depuis si longtemps qu’ils ne comptent plus et cela n’a plus vraiment d’importance.
Marie et André ont toujours vécu dans ce village du Val de Loire. Vécus, travaillés et ils y eurent leurs deux filles.
Marie et André coulent des jours paisibles et ne sacrifient jamais à leur très précieuse habitude de venir, durant une heure en fin d’après-midi, s’asseoir sur le petit banc de la place du village.
Aujourd’hui, en ce bel été, ils sont bien assis, l’un à côté de l’autre, sans se toucher, comme à l’accoutumée.
La conversation sera longue à venir. André la débutera, mais avancera à petits pas, masquant son réel propos, par méfiance.
Mais ce qui suivra modifiera à jamais leur rapport.
Pourquoi, tout à coup, André va-t-il transformer le cours serein de leur vie ?
Pourquoi s’est-il mis en tête de poser LA question ?
Quel événement a bien pu le pousser à poser cette question ?
Est-il devenu fou ?
Et Marie ? Comment va-t-elle réagir ?
Comment va-t-elle gérer le comportement de son mari ?
Comment va-t-elle se dépêtrer de cette situation qui semble inextricable ?
André pose La Question
Marie répondra-t-elle ?
Une question ?
Une réponse ?
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Arrivée du couple qui marche lentement mais tranquillement. Ils échangent (on n’entend pas leur conversation).
Regardent autour d’eux, puis viennent s’asseoir sur le banc.
Ils resteront un petit moment sans parler. Hument l’air et la douceur de l’atmosphère. Elle surtout qui a envie de reste sans un mot, tandis que lui a une furieuse envie de parler.
Il respectera quelques instants l’envie de sa femme à demeurer muette. Pas longtemps.
Puis commencera l’échange.
- André =
PPPffiiuu, il était temps de venir ici. Après toutes ses occupations de la journée.
- Marie =
Tu crois pas que tu en fais un peu trop. On va croire que tu es débordé, à ton âge ! On a fait une course, tu as regardé la télé et moi j’ai lu. Effectivement nous sommes débordés. Je me demande si va pas falloir acheter un agenda pour noter notre emploi du temps.
- André =
Allez, moque-toi. Moque-toi. Mais moi j’attends ce moment précis, tous les jours. Tu le sais. Venir ici une heure tous les jours, c’est ma madeleine de Proust.
- Marie =
Oui, oui je sais, je sais. Depuis le temps que tu le répètes. Inlassablement. C’est le sens de ta vie. Enfin de ce qu’il en reste. Venir tous les jours que Dieu fait. Qu’il vente ou qu’il neige. Seule la pluie t’arrête.
- André =
La pluie…
- Marie =
…La pluie ça mouille, trop. Ça aussi on le sait.
- André =
Ne gâche pas mon plaisir tu veux. Effectivement, venir ici tous les jours sur les coups de cinq heures, c’est mon moment de bonheur. Et chaque instant ou de saison est différent. Les odeurs ne sont pas les mêmes, les gens n’ont plus. L’été on a du vacancier. L’automne et l’hiver on a …
- Marie =
On a personne ! Même nos deux filles ne viennent pas en hiver, c’est dire !
- André =
Elles, il n’y a pas qu’en hiver qu’elles ne viennent pas… - (un peu triste).
- Marie = (Regard dans le vide).
- André =
J’ai raison non ?...
- M = (Hausse les épaules)
… Que veux-tu que je te dise. Elles ont leur vie propre. C’est ainsi. Entre une qui court le monde avec son appareil photo, seule, et l’autre…
- André (la coupe)
… Qui court les hommes…
- Marie =
André ! Tu ne vas pas repartir là-dessus. On en a parlé des millions de fois. Tu n’y changeras rien et tu le sais tout de même. Tu veux que l’on dépeigne le tableau encore aujourd’hui ? Cela servira à quoi ? Je te la fais courte si tu veux, si ça te rassure. Nos deux filles chéries - (insiste sur le mot) - ne veulent pas entendre parler de la terre et des métiers qui vont avec. L’une est une photographe émérite qui tient de son père - (sourit et tente d’être complice avec lui) – parcourant la planète entière à la recherche de LA photo, du cliché qui restera dans les annales. L’autre est une styliste épanouie dans la capitale. Voilà résumé. Ah si j’oubliais l’une est homosexuelle tandis que l’autre adore les hommes, quand je dis adore, c’est un doux euphémisme, qui plus est, elle en change aussi vite que d’appuyer sur le bouton de déclenchement de son appareil photo. Qui plus est, elle ne déteste rien moins que la vie de couple, la vie de femme au foyer et la vie de mère.
Fermez le ban.
- André =
Quels raccourcis. Tu rationalises à loisir. Jamais tu ne me feras croire que c’est aussi simple dans ton esprit. Tu l’as simplement enfoui en toi et tu t’arranges quant à la présentation que tu en fais.
- Marie =
Non, non et NON, André, je ne rationalise nullement. Je te retranscris en très édulcoré une réalité – (se reprend) – La réalité. Mais de là à dire que je passe à autre chose d’un claquement de doigts, ce n’est pas ce que je dis, tu le sais. Simplement, je ne vais pas me fâcher avec mes filles, que j’aime par-dessus tout, en raison de leurs choix ou orientations. Choix qui les concernent qu’exclusivement où nous n’avons pas le droit de citer. Je n’ai pas mon mot à dire toi non plus. Contrairement à toi je refuse de lutter, surtout pour lutter dans le vide, puisqu’elles ne changeront pas d’avis, alors…
- André =
Je te reconnais bien là. On contourne, on esquive, mais surtout on n’affronte pas. Tout dans le douceur, dans le soft comme on dit de nos jours.
- Marie =
Tu m’amuses. Certes je déteste aborder les choses frontalement, encore que… Seulement si je sais le combat perdu d’avance, et en l’occurrence, il l’est. Elles te l’ont expliqué année après année et jamais elles n’ont varié d’un iota. Donc… C’est bien un combat perdu d’avance. Maintenant, est-ce que cela me fait plaisir, la réponse est dans la question.
- André =
Oui et bien moi j’ai décidé de ne pas me taire.
- Marie =
Pour ce que cela sert !
- André =
Facile ! Trop facile, faut écraser, faire comme si et avaler toutes les couleuvres. D’ailleurs c’est plus des couleuvres à ce stade, ce sont des boas. Donc NON ! Je n’ai toujours pas avaler, n’avalerait pas, ça me crispe cette histoire. Je ne m’en remettrai jamais je crois. Je veux résister.
- Marie =
Oh la la la André… Tu ne vas pas ressasser ces situations jusqu’à la fin des temps. Nous avons eu de très longues conversations avec elles deux, séparément, et rien n’y fait. Il serait temps de lâcher l’affaire. Nous ne serons jamais grands-parents, elles ne travailleront jamais ici. Voilà, point ! Après ce que je ressens est une autre histoire. Et je suis heureuse quand elles annoncent leurs venues. C’est aussi simple que cela.
- André =
C’en est même simpliste…
- Marie =
Si tu veux André, si tu veux. Mais à nos âges, les journées sont faites de petit rien. De petits bonheurs qui n’ont probablement l’air de rien, mais tout compte. Et la venue des filles, pour moi, ce sont mes petites douceurs. Je te ferais remarquer que c’est toujours passionnant de les entendre se raconter, expliquer ce qu’elles vivent et comment elles vivent. Tu ne pourras pas me dire le contraire.
- André = (Maugréant)
Sur le dernier point, je n’ai jamais dit le contraire. Sauf que contrairement à toi, je n’ai pas renoncé. Et non je ne me fais pas une raison de leurs choix et du fait qu’elles ne veuillent pas d’enfants. Moi j’ai toujours été habitué à une meute…
- Marie = (Goguenarde)
Chez nous c’était une micro meute ? Nous étions 4 ! Tu parles d’une meute.
- André =
Je me comprends. Et je parlais de ma famille. Nous étions toute un clan, une tribu immense. Mais ne me coupe pas. Je voulais dire qu’au moins pour l’une d’entre elles, l’adoption est une solution.
- Marie =
Mais tu es têtu comme une mule dis-moi. Elle t’a expliqué, elle aussi qu’elle ne voulait pas de môme. Elle n’est jamais chez elle et elle aspire comme sa sœur à la liberté. Au passage, elles ressemblent terriblement à leur père, les deux filles. Deux fillettes qui lui ont mangé la laine sur le dos en son temps hhuummmm….
(Joyeuse).
- André =
Ah bah voilà, nous avons identifié l’origine du mal. Papa gâteau aura perverti l’esprit de ses enfants.
- Marie =
Ouh la, attention terrain glissant, voire miné. Bon nous allons donc changer de sujet puisque ce n’est absolument pas ce que j’ai dit. J’ai tenté de t’expliquer les choix – IRRÉMÉDIABLES – de nos gamines. Que j’ai décidé de ne plus m’en mêler. Que cela ne me plait pas particulièrement. MAIS, que je préfère conserver cela en moi et les accueillir avec tout l’amour que je leur porte. En espérant qu’elles viendront le plus souvent possible afin de profiter un peu d’elles. C’est tout.
- André =
Et on voit le résultat
– (Renfrogné).
- Marie =
Si tu veux, si tu veux…
- André = (Crispé)
Ecoute, je te le répète, je ne m’y ferais jamais.
- Marie =
Je rectifie, tu ne t’y es jamais fait !
- André =
Ne joue pas sur les mots et le temps. Je refuse cette situation, voilà tout. Dans mon esprit, dans mon caractère, par rapport à mon histoire, ma famille, l’habitude d’être en bande toujours, tout le temps, je ne peux pas admettre.
- Marie =
Sans vouloir te contrarier, je doute que tu aies vraiment le choix.
- André =
Peut-être. C’est un point de vue. Mais ce n’est pas une raison pour se taire. J’ai le droit de dire ce que je pense.
- Marie =
Voilà pourquoi les filles viennent peu et encore moins l’hiver.
- André = (Surpris)
C’est quoi le rapport avec l’hiver ?
- Marie =
Rien …
- (Faussement amusée)
C’était pour essayer de te détendre sur ce sujet pour lequel tu ne pourras rien changer.
- André...