Les racines de notre nous
Charlotte Adama
Dans une maison d’enfance, une fratrie se retrouve face à son passé. Les souvenirs resurgissent et les tensions éclatent : Camille reproche à Alice son attachement à cette maison, et Zoé semble suspendue entre deux mondes. La mémoire est explorée comme source vive, nourrissant le deuil et l’identité.
Création
Alice : Juliette Bravais
Camille : Alphonse Roullet
Zoé : Caroline Sergeant
Mise en scène : Charlotte Adama
Charlotte Adama se forme au théâtre auprès de Philippe Person et Florence Le Corre au Lucernaire, puis avec Catherine Gandois et Laura Benson à l’Atelier Blanche Salant. Elle interprète Concepción dans Panique au Plazza de Ray Cooney, mise en scène par Didier Brengarth, et Marie dans L’Atelier de Jean-Claude Grumberg, mise en scène par Alexis Rocamora, avec qui elle fonde la compagnie de théâtre Aromacor Production en 2024. Les Racines de notre nous est sa première pièce en tant qu’autrice.
SCÈNE 1
Un salon plutôt sombre. Quelques cartons sur le côté. On doit sentir que la maison n’est plus habitée depuis des mois.
Camille — Oui, j’accepte. C’est ce qu’il faut faire, il n’y a pas d’autre issue.
Alice — Non, je refuse, c’est hors de question.
Zoé — …
Noir.
Alice, Camille et Zoé sont sur scène. Zoé sort les cartons petit à petit de la scène.
Camille — Cela fait deux ans maintenant. Il est temps. Personne ne vient plus. Tout est sombre, il n’y a plus aucune vie.
Alice — Je vais revenir plus souvent. Toi aussi. Tu pourrais emmener ma nièce. Nous jouerons comme avant, comme quand nous étions petits.
En sortant petit à petit les cartons du salon, Zoé trouve sa poupée Carabosse et commence à jouer avec, en silence.
Camille — Tu dis ça depuis des mois. Que tu vas venir l’été, profiter du jardin, l’entretenir. Et toujours rien. Tu ne sais même plus où sont rangées les choses.
Alice — Nous avons grandi ici. C’est toute notre enfance.
Camille — Tiens, si je te dis apporte-moi les assiettes. Quel placard ?
Alice — Elles sont toutes là. Nos joies, nos pleurs, nos rires, nos souvenirs. Nos précieux souvenirs avec elle. Tu l’abandonnes. Voilà, c’est ça. Tu l’abandonnes. Elle n’aurait pas voulu ça. Camille, tu m’écoutes ? Elle n’aurait jamais voulu ça.
Camille — Maman est morte il y a deux ans, Alice. Tu es la plus âgée. Tu devrais montrer l’exemple.
Alice — Tu veux tuer la vie qui a précédé.
Camille — Elle est déjà morte.
Alice — Demandons-lui.
Camille — Quoi ?
Alice — Demandons-lui.
Zoé — …
Zoé sort de la pièce avec sa poupée.
Camille — Ça aurait dû être toi. Tu seras toujours l’autre.
Alice — Qu’est-ce que tu veux dire ?
Camille — Tu le sais très bien.
Alice — Je suis votre sœur. C’est tout.
Camille — Maman et papa t’ont adoptée uniquement parce qu’ils pensaient ne pas pouvoir avoir d’enfants. Puis, nous sommes arrivés dix ans plus tard. Moi d’abord, puis Zoé. Tu n’es qu’un concours de circonstances. C’est pour ça que tu tiens autant à cette maison. Elle représente tes racines. Tu t’y es accrochée de plus en plus fort à mesure que nous grandissions. Nous, les enfants de nos parents. Comme des saules qui feraient de l’ombre à un chêne.
Alice — Ça va la psychologie de comptoir ? Pourquoi tu me détestes autant ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?
SCÈNE 2. FLASHBACK. LE JEU
Nous sommes toujours dans le salon, mais la lumière est plus joyeuse, plus chaleureuse. Les cartons ont disparu. Zoé revient.
Zoé — J’ai fait des chocolats chauds ! Avec la chantilly, comme on aime. J’ai rajouté des chamallows sur le mien, des vermicelles sur celui d’Alice et plus de chantilly pour Camille !
Alice — Merci. On allait commencer.
Camille — Allez, on commence !
Ils commencent à jouer au Uno.
Alice — Rouge.
Zoé — Bam ! + 4. (Camille pioche. Alice pose une carte.) + 2, tu pioches.
Camille veut contrer en ajoutant un + 2 à son tour.
Alice — Non, tu n’as pas le droit.
Camille — Depuis quand ? On a toujours joué comme ça.
Alice — Ce n’est pas dans les règles.
Camille — Bien sûr que si !
Alice — Tu veux qu’on relise la notice ?
Camille — Oh ! toi et tes règles…
Alice — Elles sont là pour une bonne raison.
Camille — J’arrête de jouer, voilà. Je perds tout le temps, de toute façon.
Zoé — Camille, arrête, reviens. Ne le prends pas comme ça. On va dire qu’on a le droit. Reviens.
Alice — Non, les règles sont les règles. C’est dingue, ça.
Zoé — Alice, s’il te plaît. J’ai envie de continuer de jouer. C’est pas important, tout ça. Allez !
Alice — OK, Camille, reviens t’asseoir. D’accord pour les + 2. Cela sera plus marrant comme ça. Allez, viens.
Camille revient s’asseoir. Il pose son + 2 sur la pile. Alice pioche. Ils se sourient et continuent de jouer.
SCÈNE 3. FLASHBACK. ENTERREMENT DE BARTOK
Ils sont les uns à côté des autres. Ils regardent le sol devant eux.
Alice — Zoé, tu veux dire quelque chose ?
Camille — C’est ridicule. Vous ne voulez pas aller au cinéma, plutôt ?
Alice — Camille, s’il te plaît. Dix minutes.
Zoé — Il y a deux ans, tu es arrivé dans notre famille. Tu nous as acceptés tels que nous sommes. Nous avons beaucoup joué ensemble.
Camille — C’est bon, t’as fini ? On y va ?
Zoé — Qu’elles étaient mignonnes, tes petites oreilles ! Je pouvais te regarder pendant des heures tourner dans ta roue. Tu étais le meilleur des hamsters. Tu vas nous manquer. Repose en paix, Bartok.
Camille — Qu’est-ce que tu fais ?
Zoé — Je lui ai fait un dessin pour qu’il se sente moins seul.
Zoé pose le dessin au sol devant elle. Elle commence à chanter, puis Alice et Camille l’accompagnent. (Proposition : Loin du froid de décembre, du film d’animation Anastasia.)
SCÈNE 4. FLASHBACK. UN REPAS D’ANNIVERSAIRE
Alice et Zoé — Joyeux anniversaire !
Camille souffle ses bougies. Zoé offre un cadeau à Camille.
Zoé — Tiens, c’est pour toi.
Camille — C’est quoi ?
Alice — Ouvre, voyons, tu verras.
Zoé — Vite !
Camille ouvre son cadeau hâtivement.
Camille — Mais non ! Des places de théâtre ?
Zoé — Oui !
Alice — On y va tous ensemble. Les parents viennent aussi !
Camille — Je n’en reviens pas. On va voir Elsa Lepoivre sur scène ?
Zoé — Oui ! Dans deux semaines !
Camille — Elsa Lepoivre ?
Zoé — Au Français.
Alice — Dans Juste la fin du monde.
Zoé — Il ne faudra pas oublier de faire une photo !
Camille — Je suis tellement content ! Vous êtes incroyables. Merci.
Alice — On n’a pas tous les jours vingt ans !
Camille — Je n’en reviens pas. Merci beaucoup !
Zoé — Ça fait quoi d’avoir vingt ans ?
Camille et Alice — …
Camille et Alice préfèrent quitter la pièce au lieu de répondre. Zoé se retrouve seule sur scène avant de partir également.
SCÈNE 5. FLASHBACK. LE SPECTACLE
Alice et Camille reviennent. Ils portent des accessoires vestimentaires incohérents, comme s’ils avaient fouillé à la hâte une vieille armoire.
Alice — J’ai installé les parents et les invités dans le salon. Il ne manque plus que nous.
Camille — Je ne retrouve pas les paillettes. Je voulais maquiller Zoé.
Alice — On n’a plus le temps.
Zoé entre dans la pièce avec un chapeau bien trop grand pour elle.
Zoé — Vous en pensez quoi ?
Camille — Il est bien trop grand.
Zoé — Je l’ai trouvé dans le placard de maman. Tout au fond.
Alice — Tu es très belle, Zoé. Tu as ton texte ?
Zoé — Oui ! J’ai dessiné des petits cœurs dessus. Regarde.
Camille — Vous êtes prêtes ?
Alice, Camille et Zoé s’installent devant le public pour démarrer un spectacle. Ils prennent un temps pour regarder le public avant de commencer. Chacun chante une phrase, l’un après l’autre. (Proposition : Je ne suis pas bien portant de Gaston Ouvrard.)
SCÈNE 6. FLASHBACK. ENTERREMENT BIS
Changement brusque de lumière. Alice, Camille et Zoé se tiennent dans la même position que précédemment. Zoé est légèrement en retrait. Elle les regarde.
Alice — Maman nous a demandé de prendre la parole. Tu aurais eu vingt ans aujourd’hui. Quelle ironie ! Cela devait être écrit ainsi.
Camille — Tu aimais rire et jouer. Tu étais chaque matin notre rayon de soleil. Tu détestais quand on se disputait, avec Alice, mais tu avais le don de nous réconcilier. De nous unir. Demain, tout sera différent.
Alice — Demain, tu ne m’appelleras pas. Tu ne me raconteras jamais ton déménagement, ton mariage, ton divorce, ta dernière folie ou encore ton premier CDI.
Camille — Demain, tu ne chanteras pas. Tu ne chercheras pas, pendant des heures, tes paillettes et ton pull moche. Oh oui ! Il était moche, ton pull.
Alice — Il y a tellement de choses que nous n’avons pas eu le temps de te dire.
Camille — Tu salueras grand-mère. Mamie, on te la confie. Ils ont de la chance, là-haut, de t’avoir.
Alice — Mais ne mets pas trop le bordel, quand même. Oh ! et en fait, si ! Mets le bordel, petite sœur.
Camille et Alice se mettent à chanter. (Proposition : Loin du froid de décembre.)
Zoé leur sourit.
SCÈNE 7. VENDUE
Retour sur l’ambiance de la première scène, avec les mêmes lumières. Les comédiens se remettent dans la même position qu’au début de la pièce.
Camille — Je ne te déteste pas, c’est comme ça. Cette rage en moi. Comme si elle avait pris racine depuis qu’elle n’était plus là. Cela a été si soudain. Elle était pleine de vie. On n’a même pas fêté son vingtième anniversaire. Cette rage, elle est en moi. Elle m’envahit, je ne la contrôle pas quand elle sort. Et tu es là. Donc c’est toi qui prends. Je te vois, je pense à elle, et mes mots dépassent ma pensée. Elle me manque tellement…
Alice — Camille ? Je ne te déteste pas.
Camille — Moi non plus.
Un panneau « VENDUE » est affiché en arrière-plan.
FIN
Les donuts
Sabine Beaufils
Trois femmes confrontent leurs expériences. Elles se demandent ce qu’est le talent, pourquoi on arrive ou pas à travailler dans un métier artistique. Et même : jusqu’où peut-on aller pour être choisie, et les comédiennes sont-elles interchangeables ?
Et si la solution était l’entraide et la sororité ?
Création
Émilie : Sabine Beaufils
Joëlle : Sylvie Gortheau
Chloé : Sandra Fabbri
Mise en scène : Sabine Beaufils
J’aime jouer avec les mots : les mots que j’écris et les mots que je dis. Le cinéma est ma grande passion, et je la date de ma rencontre avec François Truffaut sur un écran géant à huit ans. Alors je suis devenue auteure et comédienne. Puis le spectacle vivant est aussi entré dans ma vie. J’ai écrit et j’interprète le seule en scène Mon Grand Homme, consacré à une vie en connexion avec mon cinéaste de prédilection. Et avec l’Atelier Bruno Banon, j’expérimente des pièces courtes, dont Les Donuts.
Des chaises alignées comme dans une salle d’attente. Une table sur le devant avec du pain de mie, de la confiture, des gobelets et une bouilloire électrique.
Deux femmes (la cinquantaine) font une petite danse joyeuse, avant de reprendre leur souffle.
Émilie — Je commence dans deux mois ! (Riant.) Ils m’ont choisie ! Et la réponse qui venait pas… C’était affreux, cette attente.
Joëlle — Haut les cœurs ! C’est génial !
Émilie, timidement — S’ils m’ont choisie, ça veut dire que j’ai du talent !
Joëlle — Bien sûr que tu as du talent. Eh ben, toutes les copines vont être folles de jalousie !
Émilie — Je vais pouvoir souffler. Les fins de mois, maintenant, ça va être « même pas peur » !
Et c’est reparti pour une petite danse joyeuse.
Joëlle — Il y a dix ans, moi aussi j’ai failli remporter le jackpot. Et puis ils ont délocalisé le projet et je suis restée sur le carreau.
Émilie — Faut qu’on l’aime, notre métier, hein ! (Un temps.) Je pensais pas que ça arriverait si tard, maintenant que j’ai passé cinquante ans. C’est une carrière tardive !
Joëlle — Y a pas de logique. La seule constante c’est que, d’une manière générale, les hommes ont beaucoup plus d’opportunités.
Émilie — Oh oui ! Tellement plus ! Alors que… Ça me fait penser à ce que m’a dit une amie, l’autre jour, avec un petit clin d’œil : « Je crois qu’ils sont moins bien que nous ! » J’ai trouvé ça plutôt bien vu. Et étonnant venant d’une femme qui a l’âge de ma mère.
Joëlle — Ton amie, elle a sûrement brûlé son soutien-gorge dans les années soixante-dix !
Les deux femmes rient à cette évocation.
Arrivée d’une troisième femme (la petite trentaine), qui débarque en courant presque.
Chloé — Ah ! salut, Joëlle ! Décidément, on se retrouve sur les mêmes plans en ce moment ! Émilie, t’es là toi aussi ? Ça s’est pas vu que je suis en retard ? (Rassurée par un geste de Joëlle.) Ouf ! Il manquerait plus qu’on me compte mon petit quart d’heure de retard si jamais on fait des heures sup. Pourvu qu’on fasse des heures sup ! (À Joëlle.) Tu m’avais dit que le gros Pascal, il t’engageait jamais.
Joëlle — C’est vrai ! En même temps, il m’a appelée seulement hier soir. Sûrement une annulation, ou alors c’est qu’il avait vraiment besoin d’une petite brune rigolote !
Chloé — Dire qu’avant, il vendait des fringues sur les marchés… ou des pizzas, je sais plus.
Émilie — Des pizzas ! Et maintenant, il décide si on bosse ou pas.
Joëlle, à Émilie — Tu lui dis, à Chloé ?
Émilie — Je vais jouer dans le prochain film de Ransac. Je serai la mère de Marion Dorel !
Chloé — Combien de jours ?
Émilie sort son portable qui vibre. Elle se met à l’écart pour répondre. On entendra « Bonjour, Jean-Noël » et quelques mots chuchotés de temps en temps.
Joëlle — C’est vrai que c’est ça le plus important ! Elle a vingt-deux jours. Elle doit être quasiment de toutes les scènes. (Un temps, face public.) J’en suis malade. J’étais même pas sur le coup ! Il me sert à quoi, mon agent ? (Un temps.) Tiens, je lui ai pas demandé si le rôle était intéressant. On s’en fout, de toute façon. Un rôle, ça se refuse pas !
Chloé — Évidemment qu’on s’en fout. (Après un temps.) La vache, vingt-deux jours ! J’espère qu’elle va nous pistonner sur son film, hein ? On est ses copines ! (Un temps, face public.) Pourquoi c’est pas à moi que ça arrive ? Je mémorise un texte dix fois plus vite qu’elle ! Et pas seulement parce que je suis plus jeune ! (Un temps.) Elle t’aurait pas dit le nom de la prod ?
Joëlle — Non. Pourquoi ?
Chloé — Je dois pouvoir trouver le nom de la prod en cherchant un peu sur Internet ! (Elle dégaine son portable et commence à pianoter.) Elle a bien dit Marion Dorel ? Merde, la 4G passe pas !
Joëlle — Toi, alors, t’exagères ! Tu t’en rends même pas compte ! Vous êtes pas dans la même case, vous pouvez pas jouer les mêmes personnages !
Chloé — T’as raison, je suis trop bête. Je pense qu’au boulot, à ce qui va tomber ou pas à la fin du mois. Et le plus souvent, c’est un jour qui tombe. Ou deux. Mais alors vingt-deux !
Émilie raccroche et vient s’asseoir.
Joëlle et Chloé remarquent son visage défait.
Joëlle — Qu’est-ce qu’il y a ? C’est tes enfants ? Il est arrivé quelque chose à ta fille ?
Émilie — Mon agent… Il y a un changement… Ils me veulent, ça c’est bon, mais le réalisateur ou le scénariste, il sait pas… Enfin, quelqu’un a décidé que mon personnage devait avoir un problème de poids. Un gros problème de poids. Pour montrer sa souffrance ?!
Chloé — C’est peut-être un coup d’une autre comédienne, qui a peur que tu lui fasses de l’ombre ! (Un temps.) Faut être gros comment pour souffrir ?
Émilie — Plus quinze kilos.
Chloé — La vache ! Enfin, pardon…
Les trois amies rient de nervosité.
Joëlle — Mais ils te veulent ? C’est pas une excuse pour faire marche arrière ?
Émilie — Mon agent dit que non. Il fait que répéter que c’est le rôle de ma vie.
Chloé — Putain ! Tant que c’est pas signé, c’est pas fait !
Joëlle — Il les veut, ses dix pour cent, ça c’est bon pour toi !
Émilie — J’ai bossé comme une malade pour les essais. Trois longues pages de texte, quand même. J’ai même payé un coach. Alors c’est quoi, être le personnage ? Pour moi, le vrai challenge, ce serait de devoir me remettre au sport pour perdre trois kilos. Mais en prendre quinze ? Sérieusement ?
Chloé — Et les fringues de tournage que tu pourras même pas réutiliser s’ils te les donnent !
Regards consternés d’Émilie et de Joëlle.
Joëlle — C’est un deal : quinze kilos, vingt-deux jours de tournage. Alors tu prends le package ou tu le prends pas !
Chloé — Moi je me propose si tu renonces. Je mémorise vite, et prendre des kilos ça me pose aucun souci. Vraiment !
Joëlle — Moi pareil ! (Un temps.) Mais toi, Chloé, tu peux pas jouer la mère d’une fille de vingt-cinq ans !
Chloé — Alors que toi, tu peux !
Joëlle — Attends, on déconne ! Personne nous l’a proposé, ce casting. On n’a jamais été en compétition avec Émilie sur ce coup !
Émilie, se levant, un peu diva — Arrêtez de vous disputer mon rôle ! Je vais le faire ! Je peux pas renoncer à vingt-deux jours payés en rôle. Vingt-deux jours à faire vraiment partie de l’équipe du film. À manger avec eux à la cantine et pas à l’autre bout avec les figurants. Et à être invitée à leur fête de fin de tournage !
Émilie s’assied, heureuse, regardant fièrement ses camarades.
Chloé, après un temps — Mais qu’est-ce que ça va t’apporter pour après ?
Joëlle — On va plus te proposer que des rôles de grosse !
Chloé — Tu parles d’une fin de carrière !
Joëlle — Surtout qu’il y a pas de rôles de grosse ou presque pas ! Et rien non plus après cinquante ans, de toute façon ! Ou alors c’est pour jouer les mamies confiture… Merci pour le personnage complexe !
Chloé, entre ses dents pour qu’Émilie n’entende pas — Ils veulent peut-être juste une comédienne plus jeune. (Joëlle la fustige du regard. Chloé va se faire tranquillement une tartine de confiture. Les deux autres la regardent la dévorer puis retournent chacune dans ses pensées.) L’histoire date un peu mais… Quand DiCaprio a dû prendre des kilos pour le film sur Hoover… (Regards d’incompréhension d’Émilie et Joëlle.) Quoi, vous l’avez pas vu ? Le film sur Hoover, le directeur du FBI. C’est un Clint Eastwood, quand même ! Enfin, peu importe, moi j’ai lu que le beau Leonardo, il a eu beaucoup de mal. (Ménageant son effet.) Jusqu’au jour où il est passé aux donuts.
Regard intrigué puis plein d’espoir d’Émilie.
Joëlle — Leonardo l’a fait ?
Émilie — Leonardo… (Émue) La classe ! Le tournage commence dans deux mois, disons neuf semaines… Ça fait un peu moins de deux kilos par semaine… C’est jouable. Ça résout pas la question de pourquoi prendre tous ces kilos, mais oui, c’est jouable !
Chloé — Moi je crois qu’ils ont vraiment peur qu’on fasse de l’ombre à leurs actrices bankables !
Émilie — Oui, c’est une piste… (Un temps. Face public.)Y a aucune considération pour les petits rôles. C’est pas le talent qui fait qu’on travaille ou pas. C’est un tas de raisons bizarres qui nous échappent totalement. Pour avoir une chance de réussir, il faut accepter de dire oui à tout ce qu’ils demandent. Et pour moi, aujourd’hui, c’est prendre quinze kilos. Les filles, va falloir m’aider ! Sur la table régie, on n’a que pain de mie et confiture, mais demain faut me trouver la bonne adresse pour les donuts. Je compte sur vous !
D’un seul élan, les trois filles se ruent sur le pain et la confiture pour se faire des tartines.
Chloé, sans état d’âme, à Émilie — C’est quoi, déjà, la boîte de prod ?
La musique de Bernard Herrmann, Le Jour où la Terre s’arrêta – Prélude, commence aussitôt.
On entend une voix masculine à travers le crachotis du talkie-walkie : « On passe à la séquence suivante. On va avoir besoin de tous nos zombies. Alors les derniers zombies, on vous attend tout de suite à l’habillage figuration. En piste, les artistes ! »
FIN
Sexfriend
Carole Castaldi
En cherchant à se protéger de la souffrance, ne finit-on pas par souffrir davantage ?
Antoine a une façon bien à lui de gérer les relations humaines. Tout est sous contrôle : une amie pour le sexe, une autre pour l’affection. Ses certitudes et son équilibre vont voler en éclats lors d’une visite impromptue.
Création
Alice : Sabine Beaufils
Camille : Carole Castaldi
Antoine : Bertrand Dingé
Mise en scène : Sandra Fabbri
Toutes mes formations et expériences professionnelles — du droit à la philosophie, en passant par l’art dramatique et la sophrologie — reflètent mon profond intérêt pour l’être humain, dans une quête incessante pour le comprendre. Je m’intéresse à la façon dont il pense, vit, respire, s’adapte, crée, souffre et fait souffrir, se protège, sombre, traverse, surmonte, espère, tombe amoureux, s’attache, se détache, trahit…
Un homme lit, assis sur un fauteuil, au centre de la pièce. Quelqu’un frappe à la porte. Il sursaute, regarde sa montre, ouvre la porte.
Une femme. Il recule. Il ne sait pas s’il doit la faire entrer ou partir. Il la laisse dans l’entrebâillement de la porte. Elle force le passage.
Camille — Je te dérange ?
Antoine — Tu ne peux pas débarquer chez moi, à l’improviste.
Camille — Pourquoi ?
Antoine — Pourquoi ? D’habitude, on programme nos rendez-vous… alors… je ne vois pas pourquoi, soudainement, tu décides de venir me voir ?!
Camille — Je marchais dans le quartier. J’ai pensé à toi, alors je suis montée.
Antoine — La vie est simple pour toi ! Je vais te demander de partir. Je t’aurais bien dit d’aller dans la chambre te déshabiller, mais tu sais bien que j’aime prendre mon temps…
Camille — Je fais semblant.
Antoine — Semblant de quoi ?
Camille — Je fais semblant d’être ce chien docile. Je rapplique quand, toi, tu le décides. Mais la situation ne me convient plus.
Antoine — Je n’ai pas le temps, tu dois partir.
Camille — Tu me jettes comme une malpropre ?!
Antoine — Je ne te jette pas, non. Je te dis que là, tout de suite, tu arrives au mauvais moment.
Camille — Tu t’exprimes avec tellement de froideur… Je ne te reconnais plus.
Antoine — Pardon, excuse-moi. (Il la prend dans ses bras.) Tu reviendras à un autre moment. On s’envoie un message, comme d’habitude.
Une femme arrive, plus âgée que Camille. Elle enlace Antoine, lui caresse le dos, reste un long moment dans ses bras. Antoine reste les bras ballants. Camille ne les lâche pas du regard.
Alice — Vous êtes sa nouvelle sexfriend, je suppose ?
Camille — Pardon ?
Alice — Vous n’êtes pas la première, vous ne serez pas la dernière !
Antoine — Elle s’appelle Camille… Camille…
Camille — Antoine, tu m’expliques ?
Alice — Une entrée en fanfare dans le drame ! (Elle éclate de rire.)
Camille — C’est tellement humiliant !
Alice — Mais non ! Ce qu’il y a d’humiliant, c’est d’avoir accepté le contrat. Elle est là, l’humiliation.
Antoine — Laisse-la tranquille !
Alice, moue moqueuse — Je me tais.
Camille — C’est dingue d’être accueillie de cette façon ! (En dévisageant Alice qui sourit.) Par cette… cette… personne… C’est ta mère ?
Antoine — Non, non… Une amie.
Alice — Oui, une très bonne amie.
Antoine, faisant comme si Alice n’avait rien dit — Sans vouloir te vexer, Camille, nous avons décidé tous les deux de ne pas être en couple, de ne pas nous engager l’un envers l’autre. Tu as signé le contrat. Reviens à la source :...