Le Germe

Une ancienne lycéenne est convoquée par une femme du rectorat dont la fonction mystérieuse intrigue autant qu’elle inquiète. Celle-ci lui réclame un dossier qu’elle lui aurait volé au lycée bien des années plus tôt. S’engage alors un face à face mordant et plein d’humour. Mais derrière ce dossier se cache une étrange affaire ; plusieurs élèves ont brusquement quitté le lycée à cette époque. Peu à peu les deux femmes découvrent que cette histoire oubliée pourrait révéler des vérités qu’aucune d’elles n’était prête à entendre. Ou à oublier.

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LE GERME

 

EDITH, 55 ans. Issue d'un milieu bourgeois. Ancienne haute fonctionnaire, habituée aux procédures, aux dossiers, aux mots précis. Elle maîtrise tout — ou tente de tout maîtriser. Elle est inquiétante sans chercher à l'être.

 

JODELLE, 45 ans. Issue d'un milieu populaire. Elle a travaillé toute sa vie, a du répondant, de l'intuition et une mémoire étonnante des gens. Elle parle vite, utilise des expressions imagées, donne des surnoms à tout le monde et mélange parfois les expressions.

Pour le besoin de la vraisemblance, les années et les âges peuvent être modifiés.
La pièce est proposée découpée en scènes mais on n’est pas obligé de les marquer par un noir.

 

SCÈNE 1 — LA PORTE

 

Une pièce nue. Une table ou un bureau. Deux chaises. Une porte métallique. Pas de fenêtre.

Sur la table : une carafe d'eau, deux verres, une enveloppe épaisse, un magnétophone.

Une horloge.

 

Jodelle est devant la porte. Elle tire sur la poignée.

 

JODELLE
C'est fermé.

Silence.

Elle tire encore.

 

JODELLE
Je vérifie. On ne sait jamais.

Elle tire une troisième fois.

JODELLE
Bon.

Elle se retourne.

JODELLE
C'est confirmé. Nous sommes enfermées.

Edith est assise, parfaitement immobile.

EDITH
Asseyez-vous.

JODELLE
Vous pourriez au moins dire bonjour.

EDITH
Bonjour.

JODELLE
Non, non, non, pas comme ça. Vous me balancez un bonjour télécommandé sans accusé de réception. C'est maintenant que vous le dites ?

EDITH
Vous sembliez préoccupée par la porte.

JODELLE
Je suis toujours préoccupée par les portes quand elles ne s'ouvrent pas.

EDITH
Asseyez-vous.

JODELLE
Je préfère rester debout. J’ai le droit. Si je reste trop longtemps assisse ça me donne des esquarres aux fesses et je ne tiens pas à enlaidir mes jolies fesses. Ça va, vous, de ce côté-là ?

 

EDITH
Comme vous voudrez.

Silence.

JODELLE
Vous savez que, normalement, quand on donne rendez-vous à quelqu'un, on lui dit pourquoi ?

EDITH
Oui. C’est ce qui se fait.

JODELLE
Et quand on l'enferme, non ?

EDITH
C'est différent.

JODELLE
Ah.

Elle regarde autour d'elle.

JODELLE
Vous avez raison, c'est même beaucoup plus convivial. Comme la déco. Ça a dû vous couter une fortune pour créer cette ambiance à la fois élégante, chaleureuse et totalement à chier.

Edith ne réagit pas.

JODELLE
Vous êtes toujours comme ça ?

EDITH
Comme quoi ?

JODELLE
Style porte-manteau récupéré à la casse et redressé à coups de marteau.

EDITH
Vous voulez dire raide ?

JODELLE
Vous êtes assise comme si quelqu'un allait vous photographier pour votre carte d'identité.

EDITH
C'est ma posture.

JODELLE
Eh ben, changez-la.

Silence.

EDITH
Vous n'avez pas changé.

JODELLE
Pardon ?

EDITH
Vous êtes toujours aussi directe.

JODELLE
On se connaît ?

EDITH
Oui.

JODELLE
Je ne crois pas. Je suis très physionomiste et une tête de poisson mort comme la vôtre ne s’oublie pas.

EDITH
Vous aviez quinze ans.

JODELLE
Quoi ?

EDITH
Quand nous nous sommes rencontrées.

JODELLE
Non.

EDITH
Si.

JODELLE
Je me souviendrais de vous.

EDITH
Vous vous souvenez mal.

JODELLE
C'est pratique parfois.

EDITH
C'est humain.

JODELLE
Ohlala ! Ne commencez pas avec les grandes phrases… la composante centrale de notre liberté, de notre rapport à la vérité et de notre construction morale et tout le fourbi. Vous ne m’avez pas fait venir pour me donner un cours de philo ?

Edith prend une photographie dans l'enveloppe et la pose sur la table.
Jodelle s'approche. Regarde.

Long silence.

JODELLE
Ah.

EDITH
Oui.

JODELLE
Le lycée Saint-Augustin.

EDITH
Oui.

JODELLE
Moi.

EDITH
Oui.

JODELLE
Et vous.

EDITH
Encore oui.

JODELLE
Vous aviez quel âge ?

EDITH
Vingt-six ans.

JODELLE
Vous faisiez quoi dans un lycée à vingt-six ans ?

EDITH
Je travaillais.

JODELLE
Ça, je m'en doute.

EDITH
Pour le rectorat.

JODELLE
Ah.

Elle regarde à nouveau la photo.

JODELLE (souriant)
Vous étiez déjà habillée comme ça.

EDITH
Comme quoi ?

JODELLE
Comme une gardienne de prison.

Silence.
Edith reprend la photographie.

EDITH
Vous êtes toujours aussi insolente.

JODELLE
Et vous toujours aussi susceptible.

EDITH
Je ne suis pas susceptible. Je n’ai jamais été susceptible.

JODELLE
Vous venez de reprendre une photo parce que j'ai insulté votre veste.

EDITH
Je n'ai pas repris la photo.

JODELLE
Vous l'avez reprise.

EDITH
Je l'ai déplacée.

JODELLE (ricane)
Voilà.

EDITH
Voilà quoi ?

JODELLE
L’agacement qui s’infiltre...

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Posté le 14 septembre 2026 par Gerard Levoyer

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