L’École des journalistes

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Pendant que Martel, rédacteur en chef de La Vérité, flatte son banquier, ses journalistes, sans code de conduite, exposent un ministre qui projette de marier sa fille à l’ancien amant de sa femme, critiquent les œuvres d’un peintre jusqu’à nuire à sa carrière, et provoquent un conflit politique entre le président du conseil et le ministre de l’Intérieur. Une comédie satirique qui se transforme peu à peu en tragédie, exposant les conséquences des publications hâtives ou médisantes, et montrant comment le journalisme, lorsqu’il n’est plus tenu par la déontologie et verse dans la rumeur ou le sensationnalisme, se trahit et se corrompt.

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Acte premier

Le théâtre représente un salon richement meublé. Fauteuils à la Voltaire, canapés forme anglaise ; tables couvertes de journaux, de revues et d’albums. Dans le fond une grande porte à deux battants. À gauche une cheminée, à droite une porte cachée par une portière. Au milieu une table ronde.

scène I

DEUX LAQUAIS en grande tenue, livrée de fantaisie.

UNE VOIX, derrière le théâtre.

Ô journal vertueux ! je bois à ta santé !

Vive la Vérité !

PLUSIEURS VOIX EN CHŒUR

Vive la Vérité !

(On entend des rires.)

Ah ! ah !

PREMIER LAQUAIS, préparant le service du café.

Les entends-tu ? Peste ! ils ne sont pas tristes !

DEUXIÈME LAQUAIS, allumant les candélabres.

Les bons enfants, ma foi ! J’aime les journalistes !

5 Ça mange bien, ça rit, ça chante des couplets,

Et puis ça boit, ça boit ! Hein !

PREMIER LAQUAIS

Comme des Anglais.

DEUXIÈME LAQUAIS

On n’imagine pas tout ce que ça peut dire.

PREMIER LAQUAIS

Monsieur te grondera ; tu ne faisais que rire.

DEUXIÈME LAQUAIS

Ah ! dame ! si l’on doit hurler avec les loups,

10 Il est aussi permis de rire avec les fous.

C’est ce petit rougeaud, Dieu ! Dieu ! qu’il était drôle !

Il mettait sa serviette en manteau sur l’épaule,

Il demandait du poivre avec des fruits confits ;

Il déclamait des vers, et m’appelait son fils.

15 Des roses du surtout il couronnait sa tête,

En criant comme un sourd : Je suis roi de la fête !

scène II

LES MÊMES, MARTEL en habit du matin.

PREMIER LAQUAIS

Tais-toi donc.

MARTEL

Ces messieurs sont encore à dîner ?

Mais, que vois-je ? Pluchard a fait illuminer !

PREMIER LAQUAIS, voulant annoncer Martel.

Monsieur vient tard, faut-il…

MARTEL

Non pas ; je sors de table.

20 J’ai fait par parenthèse un dîner détestable !

(À part.)

Je vais attendre ici ces messieurs. Il est dur

De manger un pain sec arrosé d’un vin sûr,

Quand d’un si bon repas on était le convive.

Mais, hélas ! je dépends d’une belle… un peu… vive,

25 Qui me guette des yeux, qui me tient enfermé.

C’est un malheur parfois que d’être trop aimé.

Si l’on m’offre un plaisir, sa colère s’allume,

Je refuse… et m’échappe en cet humble costume ;

Un frac serait suspect… Pour rassurer son cœur,

30 Il faut que je sois sale et fait comme un voleur.

(Regardant autour de lui.)

Le salon de Pluchard me paraît fort passable

Pour un appartement d’éditeur responsable.

C’est fort beau ; tout ceci fait honneur au journal !

(Voyant qu’on allume le lustre.)

Mais madame Pluchard a donc ce soir un bal ?

PREMIER LAQUAIS

35 Madame ?… Elle a dîné chez une de ses tantes,

Sachant qu’il s’agissait d’affaires importantes,

Pour laisser ces messieurs libres.

(On entend de grands rires.)

MARTEL

Elle a bien fait,

Et ces affaires-là sont graves en effet.

(Les laquais sortent.)

Ô madame Pluchard, que vous êtes sublime !

40 Sainte abnégation de femme légitime !

Quoi ! vous êtes épouse, et votre digne époux

Peut donner à loisir de gais repas sans vous !

Et moi qui n’ai point fait de serments chez un maire,

Moi, je n’y puis venir, tant ma coupe est amère.

45 Ah ! c’est dans l’hymen seul qu’avec sécurité

L’homme respire enfin l’air de la liberté !

(On entend des rires.)

scène III

MARTEL, GUILBERT est introduit par un laquais.

MARTEL

Heureux…

(Apercevant Guilbert.)

Monsieur Guilbert, notre capitaliste,

Notre budget !

GUILBERT, apercevant Martel.

Martel ! le fameux journaliste !

MARTEL, à part.

Je n’ose en cet état paraître devant lui,

50 Je suis trop laid… Ah bah ! c’est la mode aujourd’hui.

On ne s’habille plus pour aller dans le monde.

(Regardant Guilbert, qui est assez mal mis.)

Et d’ailleurs…

GUILBERT, à part.

Parlons-lui du grand journal qu’il fonde.

Prouvons à ce Geoffroi, malgré ce qu’il écrit,

Qu’un homme de finance est un homme d’esprit.

MARTEL, à part.

55 Le gros Mondor, je crois, me fait des prévenances ;

Prouvons-lui qu’un auteur se connaît en finances.

GUILBERT, à Martel.

Pluchard nous fait attendre, il m’avait dit pourtant

Que nous pouvions ici nous rejoindre un instant,

Pour causer à loisir de sa belle entreprise.

60 Que fait la Vérité ce soir ?

MARTEL, à part.

Elle se grise.

(Haut.)

Le premier numéro doit paraître demain.

GUILBERT

La vérité nous guide une plume à la main !

MARTEL, à part.

Oh ! oh ! le financier se lance dans l’image ;

L’intention me plaît, c’est pour me rendre hommage.

(Bas au laquais qui vient de relever le feu.)

65 Dites à ces messieurs de ne pas se presser,

Et de parler plus bas et de ne rien casser.

(À part.)

Ce bruit l’alarmerait… la finance est peureuse.

(Haut.)

Le plan de ce journal est une idée heureuse.

J’ai bien chiffré l’affaire et la crois sans défaut ;

70 Mais ce sont des soutiens comme vous qu’il nous faut,

Car ce n’est pas l’argent, c’est le crédit qui manque.

GUILBERT, à part.

Oh ! oh ! notre Geoffroi se lance dans la banque,

Venons à son secours.

(Haut.)

Vous avez mon secret.

Dans ce nouveau journal je prends un intérêt ;

75 Mais ma position… mon gendre au ministère…

Vous comprenez…

MARTEL

Très bien.

GUILBERT

J’agis avec mystère.

Par moi vous obtiendrez plus d’un renseignement,

Mais vous en userez vous-même prudemment.

D’une indiscrétion on chercherait la source,

80 Et je ne pourrais plus…

MARTEL, à part.

Spéculer à la Bourse.

GUILBERT

Vous donner des avis avec autorité ;

Et tout doit être vrai dans notre Vérité.

J’ai là le prospectus, il est fait à merveille.

(Il va pour lire le prospectus.)

UNE VOIX, derrière le théâtre.

La vérité se trouve au fond de la bouteille.

85 Buvons, du vin, du vin !

PLUCHARD, derrière le théâtre.

Servez du vin du Rhin.

GUILBERT

C’est la voix de Pluchard, il paraît fort en train.

Ceci n’annonce point une chère frugale.

MARTEL, au supplice.

Ce sont des… Marseillais… que notre ami régale…

(À part.)

Scandaliser ainsi son banquier, l’étourdi !

(Haut.)

90 D’aimables Provençaux… mais cerveaux du Midi.

Ce prospectus vous plaît ; vous disiez, ce me semble,

Qu’il était convenable ?

(À part.)

Ils vont venir, je tremble !

GUILBERT

Oui, j’en suis très content. Il est de vous, je crois.

MARTEL

De moi.

GUILBERT

Je veux encor le relire une fois.

(Il parcourt des yeux le prospectus. On entend rire. Après avoir lu.)

95 Fort beau !… je vous prédis un succès magnifique ;

Journal bien informé, savante polémique,

Un rédacteur en chef grave, adroit, respecté,

Car moi je tiens beaucoup à la moralité.

MARTEL, à part.

Diable ! que dirait-il s’il savait qu’à cette heure

100 Une nymphe en courroux ravage ma demeure ?

(Haut.)

Mais je vois qu’il vous faut des sages éprouvés,

Et j’ai bien peur…

GUILBERT

Comment ! Pluchard les a trouvés.

Oui, Pluchard m’a promis des jeunes gens très sages,

Qui sauront respecter le monde et les usages ;

105 Qui, se sentant goûtés par un public instruit,

Sauront être amusants sans scandale et sans bruit.

(On entend casser des assiettes et des rires forcenés.)

MARTEL

Les maudits Provençaux !

GUILBERT

Ils rompent nos oreilles.

Que leur mistral fameux les emporte…

MARTEL

À Marseilles.

GUILBERT

La Vérité, monsieur, c’est un titre excellent ;

110 Mais qu’on y soit fidèle. Ah ! point de faux-semblant !

La vérité, toujours.

MARTEL

Bon, vous parlez en maître.

Pour la dire toujours, il faudrait la connaître.

Chaque objet aux regards présente deux côtés,

Monsieur ; chaque principe a ses deux vérités,

115 Dont l’obligation tour à tour se démontre.

Si vous plaidez le pour, je plaiderai le contre,

Et je crains qu’arrivés à la péroraison,

Nous n’ayons tous les deux…

GUILBERT

Tort.

MARTEL

Ah ! bien pis, raison.

Quand deux hommes ont tort chacun dans leur système,

120 Quelque autre peut venir résoudre le problème ;

Mais quand des deux côtés le droit se trouve égal,

Il en résulte un choc à tous les deux fatal.

À qui rendre justice et donner préférence ?

Nous avons tous raison, c’est ce qui perd la France.

125 Ceux-ci, fiers du passé, vivent du souvenir ;

Ceux-là, rêveurs ardents, font tout pour l’avenir.

Les uns veulent garder tout le vieil édifice,

Les autres au progrès l’offrent en sacrifice,

Et chacun fait pour vaincre un inutile effort.

130 On s’entendrait déjà… si quelqu’un avait tort.

GUILBERT, avec ironie.

Je vois que vous jugez heureusement les choses.

MARTEL

Oui, monsieur, nos malheurs n’ont que de nobles causes.

Le mal n’existe pas chez nous, il n’est dans rien,

Et notre seul fléau…

GUILBERT

C’est…

MARTEL

C’est l’abus du bien.

135 Mais cet abus fatal détruit tout sans ressource.

Par lui le fleuve pur est souillé dans sa course :

Le ciel dorait ses flots, et le sang les rougit ;

Il coulait en chantant, en roulant il rugit ;

Au lieu de féconder la terre, il la ravage,

140 Et le peuple à jamais déserte son rivage.

Ainsi nous avons fait haïr par leur abus

De belles vérités dont nous ne voulons plus.

Nous avons abusé des vertus les plus grandes :

Les autels ont croulé sous nos lâches offrandes :

145 Nous sommes aujourd’hui sans prière, sans foi,

Pour avoir abusé de la divine loi.

Le trône a succombé par excès de puissance ;

La liberté mourut en devenant licence ;

Et la presse, monsieur, nouvel astre du jour,

150 Pour avoir trop brillé, va s’éteindre à son tour.

Si nous sommes tombés, c’est par excès de gloire ;

Nous avions abusé même de la victoire.

Ah ! nous regretterons un jour, pauvres Français,

Tous ces trésors perdus, perdus par nos excès.

GUILBERT

155 Je pense comme vous, nous manquons de mesure ;

Mais le temps nous instruit, et cela me rassure.

MARTEL, allant écouter au fond du théâtre.

Ils viennent, c’en est fait

GUILBERT

Il doit être fort tard.

MARTEL

Oui… neuf heures…

GUILBERT

Déjà ! Veuillez dire à Pluchard

Que je suis obligé de faire une visite

160 Indispensable.

MARTEL

Bien… allez vite… allez vite.

GUILBERT, revenant.

Veuillez lui dire aussi que tout est convenu.

MARTEL

Oui.

GUILBERT, revenant encore.

Mais dans peu d’instants je serai revenu.

(Il sort.)

scène IV

MARTEL, seul.

Il est parti, parti, très parti, je respire !

Vénérable banquier, je souffrais le martyre !

165 S’il avait reconnu les convives, grand Dieu !

À l’argent du journal il fallait dire adieu.

Avant tout, éloignons ce fâcheux trouble-joie ;

Il prétend revenir, faisons qu’on le renvoie.

(Il sort.)

scène V

EDGAR DE NORVAL, PLUCHARD, JOLLIVET, GRIFFAUT,
BLONDIN, DUBAC, AUTRES JOURNALISTES,
PERSONNAGES MUETS, ensuite MARTEL.

(Entrée bruyante des convives ; Jollivet, très gris, s’avance comme un roi de mélodrame, appuyé sur Griffaut et Dubac ; Blondin s’élance sur le devant de la scène en faisant des entrechats et des pirouettes. Rire général.)

TOUS

Ah ! ah ! ah ! c’est charmant !

PLUCHARD

Ah ! bravo, Jollivet !

GRIFFAUT, quittant Jollivet.

170 Ah ! ah ! avez-vous vu, messieurs, comme il buvait !

TOUS

Honneur à Jollivet !

JOLLIVET

Quel bruit insupportable !

Oh ! vous n’entendez rien au culte de la table.

Après dîner, messieurs, j’aime à me recueillir.

(Les convives se dispersent dans le salon ; les uns causent assis sur les divans, les autres lisent des revues et parcourent des albums. De temps en temps Blondin s’amuse à danser. On sert le café.)

EDGAR, causant avec Pluchard.

Chaque jour les Bédouins viennent nous assaillir

175 Aux environs d’Alger ; mais nos colons sont braves.

GRIFFAUT, mettant du sucre dans une tasse de café.

Pluchard, je m’y connais,...

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