L’effacement
L’Effacement raconte la quête d’un fils, Pierre, qui, après la mort de son père, découvre avec sa fille Claire que la mémoire familiale a été façonnée par un récit incomplet. En triant les affaires du défunt, ils exhument des photos, des traces et des silences qui révèlent une vérité oubliée : Jeanne, la mère de Pierre, a été progressivement éclipsée par la personnalité brillante et envahissante de son mari André.
La pièce alterne entre présent et passé, dévoilant l’histoire d’amour, de séduction puis d’effacement d’une femme vive, intelligente, dont la voix s’est peu à peu tue.
Au fil des scènes, père et fille reconstruisent ce qui a été perdu, redonnant à Jeanne sa place, son histoire et sa lumière.
Une œuvre sur la mémoire, la transmission, et la manière dont certains destins disparaissent derrière d’autres.
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Scène 1 — retour D’OBSEQUES
(Un salon modeste. Des fleurs de condoléances sur une table. PIERRE, 60 ans, défait sa cravate noire. CLAIRE, 30 ans, sa fille, retire ses chaussures avec un soupir de soulagement).
CLAIRE : J'ai jamais vu autant de monde à un enterrement.
PIERRE : Ton grand-père connaissait la moitié de la ville.
CLAIRE : Le maire qui pleure…. Quand même ! Le maire !
PIERRE : Normal ! Ils jouaient aux cartes ensemble tous les jeudis depuis quarante ans. (Il s'assoit lourdement.) (Un temps) Tu n’as pas soif ?
CLAIRE : Je meurs de soif. Ne bouge pas, papa. Je te sers un verre d’eau. (Elle fouille, trouve des verres, une carafe qu’elle remplit. Ouvre un placard). T’es sûr ? On fait vraiment ça aujourd’hui ? Tu te remets à peine de la perte de Papi.
PIERRE : Si, si, je t’assure, Claire. Je crois que j’ai vraiment besoin de faire quelque chose de physique, là. (Il lui fait une petite bise sur le front). Merci de ton soutien, ma grande. Il ne t’en veut pas, Cédric ? Il ne t’a pas beaucoup vue cette semaine.
CLAIRE : Je crois que ça lui fait des vacances (Elle rit de sa blague).
(Ils boivent en silence. Quelques secondes de temps suspendu)
CLAIRE : Bon. C’est pas tout ça ! Allez, au boulot. On commence par quoi ?
PIERRE : Par ce qui nous tombe en premier sous la main.
CLAIRE : C'est pas une méthode, ça, papa.
PIERRE : T’en a une autre ?
CLAIRE : Non, tu as raison. Bon, je commence alors. (Elle commence à fouiller) On est bien d’accord, papa, hein ? On cherche uniquement les objets souvenirs, pour toi et nous ?
PIERRE : Oui ma fille.
CLAIRE : OK papa. (Elle remue quelques piles d’objets, sort une chope de bière improbable, fait la moue). Il avait de drôles de goûts, papi. Perso, je garde pas ! (Elle continue sa fouille. Elle sort du meuble une boite de fer cabossée) Oh papa, regarde : elle ne te dit rien, cette boite ?
PIERRE : Fais voir (Il semble étonné. Il la prend, il la soupèse et en regarde la décoration). Oh que si ! bien sûr que je la connais ! Mais je croyais qu'elle était perdue. (Brusquement, il s’arrête, comme s’il allait se mettre à pleurer. Il détourne le visage).
CLAIRE : Papa ? Ça va ? (Elle le secoue gentiment par l’épaule)
PIERRE : (Il se ressaisit). Je ne croyais pas que ça allait me faire ça. Excuse-moi.
CLAIRE : Assieds- toi. Et bois donc ton verre d’eau. Faut qu’on se bouge, sinon, moi aussi je vais me mettre à pleurer. (Elle ouvre la boîte. Dedans : des vis, un niveau, etc… et un mètre pliant). Regarde : on aurait pu construire un village avec ses fonds de tiroir. (Elle fouille dans la boîte et en ressort un mètre pliant.) J'adorais quand il sortait ça. On avait toujours l'impression qu'une chose très sérieuse allait commencer. Il prenait un air pénétré ….
PIERRE : (Il rit) Oui, avec lui, tout devenait cérémonie. J’aimais bien ça, quand j’étais môme, ça me faisait rire. (Il prend l’air pénétré que prenait papi et se met à mimer, en faisant semblant de mesurer sa fille avec le mètre pliant, ce qui donne quelque chose de très aléatoire- jouer sur l’effet comique) Mesurer …. Analyser (il vérifie très sérieusement la mesure sur son mètre pliant). Décider. Agir. Mettre en œuvre. Evaluer. (il compte les lettres sur ses doigts en épelant) M.A.D.A.M.E. Madame ! Il resservait sa formule à tout propos. (Il va chercher un tablier qui pend sur le porte manteau et le tend à sa fille). Tiens, si j’en crois mes mesures, c’est à peu près ta taille. Tu vas te salir.
CLAIRE : (Elle prend le tablier mais ne le met pas : il est manifestement bien trop grand. En faire un effet comique) Il savait tout faire ! Le bois, le jardin... (Ici, début de ping-pong verbal, tonique, ludique)
PIERRE : La plomberie, les mobylettes
CLAIRE : Les cages à lapins, les terrines
PIERRE : (Rieur) Ah non ! Là, par contre, je t’arrête ! Pas les terrines : trop salées, ou fades, en alternance.
CLAIRE : Tu as raison, papounet. Je retire les terrines ! (Ils sourient). Par contre côté bricolage, rien à redire ! J'adorais être avec lui dans l'atelier. L'odeur surtout. Le bois coupé, la colle... Et lui qui disait toujours "regarde bien, et retiens surtout, ça te servira". Il aimait transmettre. Tu as eu de la chance d’avoir un pareil papa. Tu as dû apprendre un tas de choses avec lui.
PIERRE : Tu sais, ma fille : un papa et un papi, ce n’est pas forcément pareil. Ta tante et moi, on n’a pas eu ta chance. Il n’avait pas souvent assez de temps pour nous. (Un silence. Pierre se lève, va vers une photo encadrée sur le buffet).
CLAIRE : Tu veux dire quoi, là ? Il vous délaissait ?
PIERRE : Pour bricoler, il avait toujours le temps. Mais pour jouer ou lire une histoire, il « déléguait » à mamie. Regarde ! Il avait passé un mois à construire ça. (Il lui montre une photo, elle la prend et regarde) Vise la superbe cabane de jardin !
CLAIRE : Il était doué, quand même.
PIERRE : Oui. Il l’avait construite pour le matériel de jardinage. (Un temps. Il lève les bras, et les laisse retomber avec une moue amusée). Il ne jardinait pas ! Alors il nous l’a laissée. On y a vécu mille aventures, ta tante et moi !
CLAIRE : Je parie que vous en aviez fait un saloon, ou un repaire de pirates.
PIERRE : (Il rit) Tu as raison. On voit que tu connais bien ta tante ! Aucun risque qu’elle transforme ça en maison de poupées, hein ? C’est pas son genre !
CLAIRE : Je l’adore, ma tata. Quelle aventurière, celle-là. Même maintenant ! La vie ne l’a pas changée. Oh. (Elle reste immobile un instant, montre une autre photo). Regarde celle-là ! Je suis dessus avec papi.
PIERRE : Tu devais avoir 5 ou 6 ans.
CLAIRE : Je me souviens drôlement bien de ce jour-là. C’était la fête du village. Papi me faisait croire qu'il connaissait tout le monde. (Un temps.) Il s’amusait à me présenter à tous les gens qu’on croisait. J’étais super fière ! (un temps) Je crois qu’il m’aimait bien.
PIERRE : Je confirme : il t’adorait.
CLAIRE : Qu’est-ce qu’il était gentil avec moi ! Il me montrait comment planter un clou droit, tenir un marteau, reconnaitre une plante malade "rien qu'au regard". (Elle mime, en se mettant les deux doigts dans les yeux)
PIERRE : Il était très fier d’avoir des choses à t’apprendre.
CLAIRE : Ou alors, lui qui aimait bien qu’on l’admire, peut-être que j'étais surtout son public préféré ? (Elle rit).
PIERRE : (Taquin) Vilaine ! On ne se moque pas des morts ! (Un temps. Badin) Ceci étant, t’as peut-être pas complètement tort ! (Il joint les mains et regarde au ciel, comme pour implorer un pardon, mais sur le ton de la plaisanterie). Pardon papi. A peine as-tu tourné le dos que voilà qu’on se permet de te critiquer. (Un...