Les fleurs et les semences
Rose et Marguerite revienne dans la maison familiale après le décès de leur mère. C’est l’occasion de revoir Sophie, leur amie d’enfance et André, l’ami le plus proche de la famille qui n’a jamais arrêté de s’occuper du jardin. En fouillant le passé de cette maison, c’est toute leur vie qu’elles vont voir basculer. Quels secrets renferme cette grande armoire qui abrite les souvenirs les plus enfouis ?
Une comédie dramatique familiale douce amère où l’humour vient adoucir la gravité du sujet.
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ACTE 1
SCÈNE 1/1 – Marguerite – Rose
Marguerite entre la première. Elle porte un grand carton. Elle s'arrête, regarde autour d'elle, pose le carton au sol sans ménagement. Rose entre juste après, une petite valise à la main. Elle s'arrête sur le seuil imaginaire, presque intimidée.
ROSE
Inspirant fort
Rien n'a changé. Même l'odeur. Un mélange de cire d'abeille, de lavande séchée et de ...
MARGUERITE
… de renfermé. C'est l'odeur du deuil, Rose. Ou de la poussière. Généralement, les deux vont ensemble.
ROSE
Tu es obligée d'être aussi poétique dès l'entrée ?
MARGUERITE
Ouvrant grand les bras vers la pièce.
Regarde-moi ce domaine. C'était notre paradis trois mois par an, et maintenant c'est juste ... des pièces à vider avant que le notaire ne s'impatiente. Allez, pose ta valise. On n'est pas à l'hôtel.
ROSE
Pose sa valise, s'approche de Marguerite.
Je n'arrive pas à me dire qu'elle ne va plus débarquer de la cuisine avec son grand chapeau de paille et ses mains pleines de terre.
MARGUERITE
Eh bien non, elle ne débarquera pas. Ou alors, elle devra se débarrasser des quatre mètres cubes de terre dont les fossoyeurs l’ont recouverte.
ROSE
Marguerite !
MARGUERITE
Quoi «Marguerite» ? Si j’imagine son grand chapeau de paille, dans dix minutes, je pleure comme une madeleine. C’est ça que tu veux ? (Un temps.) Par contre, les factures d'eau et d’électricité des trois derniers mois, elles, sont bien là. (Elle tape sur le carton). On commence par quoi ? L'armoire ?
ROSE
Regarde l'armoire
Elle me faisait peur quand j'étais petite. Je croyais qu'il y avait un monstre dedans.
MARGUERITE
Le seul monstre là-dedans, c'est le goût de maman pour les rideaux et les nappes en vichy.
Elle s'approche de l'armoire, se retourne, avance vers le public et regarde un point imaginaire, censé être un miroir, se fige. Rose s'approche aussi. Elles se tiennent côte à côte, face au public, immobiles.
Dis-moi que c'est un effet d'optique.
ROSE
Quoi ?
MARGUERITE
On dirait deux gouttes d'eau. C'est terrifiant. J'ai l'impression de me regarder dans un miroir qui a mal vieilli.
ROSE
Je te rappelle que je suis la plus jeune. C'est moi le miroir d'origine, toi tu es la version usagée.
MARGUERITE
Une version usagée qui a mieux tenu le choc des divorces, alors. Regarde-nous. Quarante ans passés, célibataires, de retour au point de départ. Si on nous avait dit ça à l'été 98...
ROSE
Elle sourit
Tu te souviens ? En 98, on pensait qu'on épouserait des surfeurs et qu'on vivrait en Californie.
MARGUERITE
À la place, tu as épousé un comptable et moi un prof de maths, et on vit en pleine cambrousse. (Elle ouvre brusquement les portes de l'armoire). Allez, au boulot.
L'armoire déborde de vieux objets : draps, boîtes, albums photos. Rose plonge les mains dedans et en sort un objet incongru : un énorme pistolet à eau en plastique fluo, à moitié décoloré.
ROSE
Le visage illuminé
Oh regarde ! Ton arme de destruction massive de l’été ’98.
MARGUERITE
Ne me dis pas qu’il y a encore de l’eau de cette époque dedans ?
ROSE
Fait mine de la viser
Alors, on fait moins la maline là, hein ?
MARGUERITE
Se protège le visage par réflexe puis prend le pistolet par le canon
Arrête ça !
ROSE
Retourne à l’armoire et fouille à nouveau
Et ici, ton super baladeur 2000 !
MARGUERITE
L'œil brillant
Donne ça ! Il fonctionne encore ?
ROSE
Non, la bande est coincée dedans. (Elle le donne à Marguerite.)
MARGUERITE
Elle regarde par la petite fenêtre de l’appareil
Une cassette des succès de 1998… Aerosmith… Morissette… Cher… Dommage qu'elle soit foutue. Ça, c'est encore une de tes maladresses.
ROSE
Tu ne vas pas recommencer à tout me mettre sur le dos ?
MARGUERITE
Mais non. Tiens, pour te prouver que je ne suis pas rancunière, je te l'offre mon baladeur. Tu n'arrêtais pas de me le piquer. Là, tu pourras même le poser sur ta table de nuit … mais les piles ne sont pas comprises.
ROSE
Sort des albums photo et en feuillette un
Oh, regarde, avec nos couettes.
MARGUERITE
Regarde les photos
Quelle horreur. Et maman qui nous obligeait à aller à l’école comme ça !
ROSE
Elle voulait nous faire passer pour des sœurs jumelles.
MARGUERITE
Mais non. Elle voulait qu’on ressemble à Fifi Brindacier.
ROSE
Fifi Brindacier était rousse, je te rappelle.
MARGUERITE
Referme l’album
Bon, tu embarques ces albums si tu veux. Il est temps qu’on se mette au boulot si on veut avoir fini aujourd’hui.
ROSE
Je ne t'ai jamais connue si généreuse, Maguy !
MARGUERITE
Ah non ! Pas Maguy ! Sinon je t'appelle Rosette.
Rose retourne fouiller dans l'armoire. Elle en sort un bulletin scolaire à la couverture cartonnée défraîchie.
ROSE
Oh non ! Dis-moi que ce n'est pas ce que je crois.
MARGUERITE
Quoi donc ?
ROSE
Brandissant un carnet
Ton bulletin scolaire de 3ème secondaire.
MARGUERITE
Range ça immédiatement !
ROSE
Feuilletant, ravie
«Marguerite est une élève sérieuse et appliquée, mais elle devrait se détendre un peu.» Ça, c'est du Monsieur Feraud tout craché.
MARGUERITE
Et qu'est-ce qu'il disait de toi, Monsieur Feraud ?
ROSE
Semble faire un effort de mémoire
« Rose est charmante … mais dissipée. Gagnerait à prendre exemple sur sa sœur. »
MARGUERITE
Voilà. Toute mon enfance résumée en une phrase : prendre exemple sur moi.
ROSE
Tu trouves ça drôle, toi ? Moi j'ai passé douze ans à être « la sœur de Marguerite qui a de bonnes notes ».
MARGUERITE
Tu exagères.
ROSE
Même pas. J’étais le cancre et toi le génie.
MARGUERITE
Pffftt, tu dis vraiment n’importe quoi.
ROSE
Souviens-toi des fêtes de famille. Tout le monde s’émerveillait de tes résultats. Moi, j’étais la petite rigolote.
MARGUERITE
Je ne savais pas que ça te pesait à ce point.
ROSE
Fataliste
Bof. On s'y fait.
Un temps. Marguerite s'approche, s'assied à côté d'elle.
MARGUERITE
Non, dis-moi. Sérieusement.
ROSE
Tu sais ce que c'est, grandir à côté de quelqu'un qui réussit tout sans effort ? Toi tu savais où tu allais. Moi j'avais l'impression de courir après un train qui était déjà parti.
MARGUERITE
Je ne savais pas où j’allais, j’avais l'air de savoir. Je faisais semblant.
ROSE
Tu faisais drôlement bien semblant, alors.
MARGUERITE
Je ne voulais pas décevoir les parents. Et puis, toutes les deux, on fait semblant, Rose. Toi, la première.
ROSE
Pourquoi tu dis ça ?
MARGUERITE
Ce côté «Rose la dissipée qui s'en fiche». Franchement, tu y as cru toi-même, à cette étiquette-là ? Moi je t'ai toujours trouvée plus courageuse que moi. Tu partais, tu essayais, tu te plantais, tu recommençais. Moi je n'ai jamais rien osé.
ROSE
Tu dis ça pour me consoler.
MARGUERITE
Je dis ça parce que c'est vrai. Qui est partie vivre six mois en Australie à vingt ans sans parler un mot d'anglais ?
ROSE
J'étais surtout partie à cause d’un chagrin d'amour.
MARGUERITE
Et qui est revenue avec un accent à couper au couteau et qui voulait nous obliger à manger du kangourou ?
ROSE
Vous en avez mangé quand même.
MARGUERITE
Papa a discrètement jeté sa part dans le jardin.
Elles rient. Un temps de complicité.
ROSE
Repose le carnet sur ses genoux
Est-ce que tu crois que maman en préférait une plutôt que l'autre ?
MARGUERITE
Quelle idée. Que vas-tu chercher là ?
ROSE
Qui était celle qu'on félicitait aux réunions parents-professeurs ?
MARGUERITE
Je crois qu'elle nous aimait différemment. Ce n'est pas pareil.
Un silence. Rose repose le carnet, se lève, va fouiller de nouveau dans l'armoire. Elle en sort une boîte de Monopoly, le couvercle à moitié décollé.
ROSE
Oh là là. Regarde ce que je trouve.
MARGUERITE
Le Monopoly ! On y a joué des centaines de fois.
ROSE
Ouvre la boîte.
Il manque la moitié des...