Les Gérontes et le petit-fils du sage-voyant

Dans un monde en proie à des crises sociales, identitaires et politiques, AXEL, un enfant tourmenté par ses visions et ses réflexions prématurées, devient le fil conducteur d’une fresque humaine et universelle. Héritiers des enseignements de son grand père, le sage voyant, AXEL est à la fois témoin et acteur des luttes qui secouent son peuple et son époque.
L’oeuvre s’ouvre sur un garçon, qui se réveille bouleversé par l’agitation de son grand père qui dort à ses côtés. Ce moment d’un rêve inaugural, à la fois simple et mystérieux, met en place la transmission qui marquera toute la vie d’axel.
Axel incarne la dualité entre l’ombre et la lumière, la décadence et la civilisation.
Dans un style mêlant dialogues philosophiques, récits poétiques et réflexions politiques, l’oeuvre invite à une introspection sur la condition humaine. Elle explore les thèmes universels tels que la folie, la résilience, l’amour, la solidarité et la justice sociale, tout en offrant une critique acerbe des systèmes oppressifs et des dynamIques de pouvoir.

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Acte I (1)

 

Les prophètes du mal  

                 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prélude

                                                                                                                                                        Le dessin des horizons apocalyptiques

Le SAGE-VOYANT et son PETIT - FILS, AXEL.

                                                                                                                                                                                           LE NARRATEUR. Le sage-voyant un homme à la stature majestueuse, même éprouvé, se lève brusquement en sursaut. Sa silhouette tremblante se découpe dans la pénombre des nuits sans sommeil. Les draps sont éparpillés autour de lui, témoin d’un cauchemar qui l’a tiré hors de ses rêves.

 

  • Dans un délire embarrassant, le sage-voyant gesticule avec ses mains luttant contre une force invisible comme pour arracher un être cher qu’on lui soustrait férocement d’entre ses main, à demi assis :

Non ! Ne t’en vas pas ! lâchez-le ! assassin ! ne te laisse pas emmener ! Reviens !  Ils vont te trucider !  

 

  • AXEL se réveille en sautillement, sous l’agitation de son grand père qui dort à ses côtés. Les battements effrénés de son cœur font écho aux cris désespérés. Tiré follement et brutalement de son sommeil, il s’assoit, une lueur d’inquiétude dans ses yeux :

Grand -père ! grand père ! qu’est-ce-qui t’arrive ? tu as de la fièvre grand-père ?

 

  • Il agrippe une épaule de son grand-père cherchant à le ramener à la réalité, à fuir cette angoisse qui enveloppe leur espace. Le SAGE VOYANT encore effaré, les yeux troublés par des visions terrifiantes, soupir profondément tentant de calmer la tempête qui fait rage en lui :

j’ai fait un rêve mon fils ! J’ai fait un rêve !

 

  • AXEL, soucieux, le regard scrutant celui de son grand-père, cherche à comprendre la profondeur de l’angoisse qui l’habite :

 

Un rêve ? quel rêve grand-père ? un rêve effarant n’est-ce-pas ! mais pourquoi cela ? c’est quoi ce rêve effrayant grand-père ? Narre-le-moi s’il te plait ?

 

  • Le SAGE VOYANT couvant de ses mains son petit-fils inquiet :

Oui, je vais te le narrer mon cher petit-fils ! écoute-moi ! ô écoute ! Je vais te conter l’ineffable. Mais, rappelle-toi bien, plus tard quand tu seras plus grand, que ta mémoire ne soit, pour rien au monde, jamais souillée ! Mes jours sont comptés et je ne serai certainement pas là demain pour te le rappeler. Alors, garde le bien ancré dans ton esprit. Je vais devoir bientôt rejoindre ton brave père dans un monde où personne n’est assez puissant pour bafouer la justice. Ça serait bien mieux pour nous deux, là-bas, que de rester ici à nous infliger une débâcle des plus humiliantes… à assister, lâches et impuissants, à un déclin des plus déshonorants !

 

AXEL :                                                                                                                                                                                                                Non, ne dis pas ça ! tu ne mourras pas si tôt grand père ! tu n’es pas si vieux que ça ! je te promets, ton histoire, je la garderai bien ancrée dans ma tête, telle que tu me l’auras confiée ! je m’en souviendrai aussi longtemps que je suis en vie ! mais, ne me dis plus que tu vas mourir je t’en prie ! maintenant vas-y ! racontes-la-moi donc cette histoire ! c’est quoi cette lourde tragédie que tu tardes à me dévoiler et qui, déjà, me donne à tressaillir de tout mon corps ?

                                                                                                                                                                                  —  Le SAGE VOYANT raconte son rêve d’un ton grave, imprégné d’une tristesse et d’une      désolation sépulcrales :

ô chair da ma chair, la voici l’histoire ! Une famille, frappée d’une malédiction, perdit ordre et équilibre. Ses membres se dispersèrent, chacun choisissant sa sphère, applaudissant un fou qui pénétrait dans leur maison. Le fou s’enfonça dans l’ombre d’une fête et n’en fit qu’à sa vilaine tête. Une seule pensée obsédait son esprit rusé et obtus. Le trône !   Il maquilla la division sous leurs niais et maniaques applaudissements. Il leurs a promis le droit chemin, l’idéal moral et le bon devenir dans la Servitude, l’hébétude, l’ingratitude, sous l’alibi de couper court avec les turpitudes. Il fit trucider, l’un après l’autre, les anges qui veillaient sur nous (pause puis encore plus tristement) il s’est intronisé.

                                                                                                                                                                                     —  AXEL tenu en haleine, souffle :

Alors ! comment ça intronisé ?! aussi facilement ! personne n’a pu l’en empêcher ?!

 

LE SAGE-VOYANT :

Si, ils ont résisté. Résolument, héroïquement, ils ont tenté de le repousser. Mais après cette lutte vaillante contre l’embuscade abominable, les uns ont choisi l’exil, et les autres se sont laissé convaincre que ce véritable fou… était un sage qui osait s’exalter au milieu d’une foule coriace, mêlée d’obséquieux, de répugnants, de serviles ignorants.

Alors, ces godiches — et d’autres, capricieux comme le vent — se sont prosternés devant lui, ont célébré ses grimaces comme des révélations. Les mois ont passé, puis les années.
Et parmi la peuplade, ceux qui étaient d’abord indifférents sont devenus serviles à leur tour. Ils ont rejoint le troupeau. Ils ont abandonné leurs visages pour des masques, troqué la mesure pour l’orgueil, accueilli le fanatisme — disciple fidèle d’une hypocrisie dure comme la pierre.
Ils ont bâillonné le sens pour n’admirer que l’apparence. Ils ont enterré la sincérité et glorifié l’artifice. Ils ont renoncé à être des personnes et se sont mis à fréquenter des fantômes.

                                                                                                                                                                                                                                             AXEL :

Mais où est passé leur courage — celui que tu m’as souvent décrit, celui qui renversait les montagnes d’injustice ? Comment ont-ils pu se transformer à ce point ?

                                                                                                                                                                                                                               Le SAGE VOYANT :

Hélas, mon fils ! La peur, telle une brume épaisse, a obscurci leur jugement. Ils ont choisi l’égoïsme, abandonnant le lien sacré de l’amour et de l’esprit familial. Et dans le tumulte de leurs conflits, Ils ont abandonné la vigilance, livré leur destin à celui qui voulait leur déchéance, celui-là même qui guettait leur chute.

                                                                                                                                                               —— AXEL (de plus en plus tendu, comme s’il marchait vers une vérité qu’il redoute)  

Et le fou, grand-père… Qu’est-il devenu, lui, au milieu de cette honteuse dérive ?

  • LE SAGE-VOYANT (le visage assombri, la voix basse comme une sentence) :

Le fou… Hélas, mon fils, il fut porté par une marée d’idolâtres : des arrivistes avides, des anciens courtisans, toute une meute d’âmes serviles qui flairaient la puissance comme les chiens flairent le sang. Alors il étendit son empire. Il plongea dans notre océan comme un prédateur repu. Il creusa les pénuries, rétrécit les espaces, fit dépérir l’artisanat et faner les métiers anciens.
Il s’installa en maître sur un trône dérobé, un divan funeste où il régna sans veille ni mesure.

Et tandis que les épreuves s’amoncelaient — plus dures, plus folles, plus lugubres beaucoup oublièrent leur humanité première. Ils se courbèrent sur leurs ventres, refermés sur leur seule survie. Ils devinrent indifférents…pire encore : complices des abus innombrables.

La soumission, mon fils, la soumission elle-même devint une religion. Le silence un dogme inviolable. Et vivre libre, une épreuve dont peu sortirent indemnes. Quant à la suite… le chaos montait si haut, si démesurément

 

  • AXEL (la voix tremblante d’inquiétude, mais ferme) :

Grand-père… Quand les choses se dressent ainsi, comme dans ton rêve —comment convient-il d’agir ?

                                                                                                                                                                                  

—  LE SAGE-VOYANT (lentement, comme s’il transmettait un dernier souffle de sagesse) :

Souviens-toi, ô sang de mon sang : la force ne naît ni des armes ni des trônes, elle naît de l’unité et de l’amour partagé. L’amour, plus puissant que toutes les couronnes, plus durable que tous les royaumes. Veille sur ceux que tu aimes. Empêche la division de se glisser entre vous : la division est la clef des ruines, la fissure par où s’infiltrent la discorde, le mensonge et la défaite. Garde cette vérité dans ton cœur. Sois le gardien de notre histoire, et que nulle ombre, nulle ruse du mal ne trouve passage dans vos vies.

 

 

  • AXEL (un souffle de révolte dans la gorge) :

Ô grand-père…si seulement tu avais résisté à cet instant fatal, peut-être qu’une autre issue…
une issue lumineuse…aurait vu le jour ! À présent, c’est à nous de nous arracher à cette dévastation nocturne, à cette tempête sanguinaire qui déchire tout sur son passage.

 

  • Le SAGE VOYANT se lève, porte sa main sur l’épaule de son fils. Il quitte la scène en sa compagnie en articulant :

Oui ! tu as bien raison mon grand ! Allons dormir dans le couloir ! Il y a de mauvais esprits dans ce taudis maudit !

 

  • AXEL emboîte le pas à son grand père :

Tu as raison… cette histoire me fait trembler grand-père, des pieds jusqu’à la tête ! C’est bien dommage ! je n’ai reçu aucun talent pour interpréter loyalement une pareille tragédie ! De plus, je ne suis pas censé jouer les cauchemars !

 

  • Le SAGE VOYANT disparaissant avec son PETIT-FILS :

Laissons loin derrière nous ce cagibi ! ça soulagerait le restant de notre nuit ! sinon, elle demeurera effroyable m’est avis ! et je doute qu’elle ne débouche sur une éclaircie matinale ou qu’elle n’en découd avec sa semblable !

 

 

 

 

 

 

 

Premier tableau

L’œil du sphynx se referme à jamais

Quelques mois plus tard  Le SAGE VOYANT s’éteint

 

  • Passage d’une procession funèbre portant la dépouille du brave sage voyant en répétant des vers du patrimoine kabyle célébrant la majesté du défunt, pleurant son trépas et la menace d’un nouveau monde sans sa sagesse qui les guette :

Le fondement de l’univers s’écroule,

Le monde est bouleversé,

La base sur laquelle il reposait,

Est, je pense, En ruine,

Nous les survivants,

Nous sommes dans une barque

A la surface des eaux,

Sans commandement et sans pilote (1)

Heureux celui qui repose sous ce sable

Les nouvelles de ce monde 

N’arrivent pas jusqu’à lui

Au moins, 

Il dort en paix

Nous sommes comme des bêtes de somme. 

Nous mangeons l’herbe

Qui pousse sur les fumiers (2)

Deuxième tableau

 

La déconfiture se joue du triomphe

 

  • Quelques mois après le décès du sage voyant

Echo : Je vous ai compris ! nous sommes partants ! maintenant, montrerez-nous de quoi vous êtes capables tout seul !

LE NARRATEUR. Nous sommes à l’aube d’une indépendance illusoire, un  pays enfin libéré des chaînes d’une colonisation impitoyable et séculaire. Les pieds-noirs se préparent à quitter leur ville natale, terrassés par le poids d’une crise profonde, écrasante voire opprimante.

 L’accord, soi-disant scellé entre les fougueux belligérants, promettait que les natifs vivraient libres citoyens dans leur pays de naissance, quelles que soient leurs cultes ou leurs origines. Mais ces belles promesses ne sont rien d’autre qu’un mirage, une encre sur un papier qui se dissout dans la réalité.

L’annonce de leur départ vers la métropole est tombée tel un couperet pour les uns et une délivrance pour d’autres. Une rumeur bien plus que des mots, se propageant tel un feu de forêt dans les villes et les villages. Partout où ils sont nés.

Pour la plupart, il ne s’agit même pas d’un retour au bercail. Le pays qui les a vus naître ne leur est plus familier, et l’idée de s’embarquer pour une terre qu’ils n’ont jamais foulée, les remplit d’effroi. Ils sont des étrangers dans leur propre histoire, déracinés, désorientés.

Ensuite, rester ici, dans un pays où le pouvoir se voit pris par des militaires auto proclamée prônant l’idéologie arabo-islamique, et des chefs de guerre aux ambitions dénaturées, serait un suicide.

Divisés entre deux héritages, ces futurs rapatriés vivent un cauchemar éveillé, hantés par la peur d’être rejetés, d’être considérés comme de misérables fichus migrants malvenus lorsque leurs pieds se poseront sur le sol hexagonal.

Les nouveaux décideurs, étant eux-mêmes de l’herbette, engoncés dans leur ignorance, n’ont même pas cette clairvoyance ni cette conscience de discerner le bon grain de l’ivraie. Tous sont condamnés à fuir, à se débrouiller pour renaître ailleurs, dehors, loin de cette terre qu’ils ont tant chérie.

 

Troisième tableau

 

La dérive des rivaux ULTRAS et le départ des pieds noirs

Les rivaux ultras pieds-noirs et les ultras autochtones - les modérés en partance - les filles et les garçons du jardin de l’ère coloniale.

                                                                                                                                                                                       LE NARRATEUR. La scène est peuplée d’ultras enflammés et de modérés prostrés, tous en partance. Ils portent valises, sacs et quelques précieux objets, souvenirs de leur ville natale. Dans ce climat de chaos, les garçons jouent aux billes, aux noyaux d’abricot, à la tchape et, tout aussi innocemment, les filles chantonnent en tournant en cercle tandis que d’autres jouent à la marelle.

 

Intermède.  

Les filles tournent en cercle :  

Quand Janet, Janet, Janet                                                                                                                                                                                                                         Allait aux fêtes,                                                                                                                                                                                           Elle était bien si jolie,                                                                                                                                                                                      Elle portait un chapeau de paille,                                                                                                                                                                     Un ruban de trois couleurs,                                                                                                                                                                  Blanc, bleu, rouge.

Le premier qui la rencontra lui demanda :                                                                                                                                  « Où vas-tu donc, la belle ? »                                                                                                                                                                                                           « Je vais danser la carmagnole                                                                                                                                                                   Au bal de mon village. »   

Le second qui la rencontra Lui demanda : « Où vas-tu donc, la belle ? »

« Je vais chercher mon amoureux

Au bal de mon village. »

 

Refrain :

Janet, jolie Janet,                                                                                                                                                                                             Danse avec nous ce soir,                                                                                                                                                                                                                                                                           Sous le ciel d’Algérie,                                                                                                                                                                                  Chante la vie, chante l’espoir ! 

 

Le troisième qui la rencontra Lui demanda :

« Où vas-tu donc, la belle ? »

« Je vais cueillir la rose blanche

Au jardin du village. »

   

Le quatrième qui la rencontra Lui demanda :

« Où vas-tu donc, la belle ? »

« Je vais cueillir la violette

Pour mettre à mon corsage. »

 

Refrain

Janet, jolie Janet,                                                                                                                                                                                               Tourne, tourne dans la ronde,                                                                                                                                                                       Avec nous, viens chanter,                                                                                                                                                                            Que la fête soit la plus belle au monde !   

 

La femme d’âge mûr, la voix serrée d’émotion, parlant comme on referme une époque :
Venez par ici, mes petites…Ce n’est plus la fête. Le rire s’est éteint, et l’heure du retour est venue. Aujourd’hui, vous irez toutes chez votre arrière-arrière-arrière-grand-père.
C’est là-bas, maintenant, que vos pas doivent vous conduire. Janet…emmène son chapeau, loin… très loin d’ici. Vous ne chanterez plus son nom en ces lieux. Gardez d’elle ce que votre cœur choisira : un souvenir triste…ou, peut-être, un souvenir doux. Mais souvenez-vous-en avec respect : les jours ont changé, et nous avec eux.

 

Le Narrateur. Les ultras mettent le feu à la scène, vociférant et détruisant tout ce qui est à leur portée. Des voix s’élèvent, un mélange de fureur et de désespoir. Certains, abattus, demeurent aphones. D’autres, au contraire, hurlent leur révolte et saccagent tout.

 

Voix 1 — Allez ! On vous laisse tout, bande de bougnoules ! Détruisez bien ce que nous avons construit ! parce que vous n’avez que ça dans la caboche !                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

Voix 2 — Vous n’êtes que de piètres consommateurs insatiables, toujours en état de dépendance chronique !

Voix 3 — Voyez bien ! Nous avons transformé votre gourbi en un véritable palais de fée… Amusez-vous bien dedans !

Voix 4 — prophétique, sombre : Vous le regretterez… Ce palais, un jour, s’effondrera sur vos têtes de gueux enturbannés. Quand vous l’aurez laissé se fissurer, quand il ne sera plus qu’une décharge à ciel ouvert, vous risquerez vos vies, votre honneur, et vous irez, sans mémoire, vous agenouiller devant votre propre ennemi.

 

  • La Dame, voix modérée, apaisante, mais lourde de vérité :

Choisissez vos mots… ne leur jetez pas la faute entière. Soyons lucides.
ils en avaient assez, oui…assez de notre hauteur, de cette arrogance que nous nommions civilisation. Nous les avons rabaissés, comme s’ils n’étaient pas des nôtres. Nous leur avons ôté leurs droits, arraché leur terre, fermé les portes de l’école à leurs enfants. Nous avons pris leurs forces pour nos mines, leurs corps pour nos guerres, leurs vies pour nos victoires. Et maintenant… (elle essuie une larme) ils ne veulent plus de nous.

 

  • Une autre voix féminine, (ébranlée, candide dans sa douleur) :

Mais nous… qu’avons-nous fait pour être chassés ainsi de notre propre terre ? Pour qu’on nous ravisse notre nom, notre visage, notre identité ? C’est ici que nous sommes nés, et nulle part ailleurs ne veut de nous. N’avons-nous pas vécu en voisins paisibles ? N’avons-nous pas partagé les douceurs et les peines, même au milieu des querelles et des feux ?
Pourquoi cette injustice, alors ? Pourquoi ces crimes ? (elle pleure) Pourquoi

  • (Elle délire, elle parle dans le vent comme une possédée s’adressant aux autochtones) :

Nous sommes, nous aussi attachés et bien ancrés dans ce sol et la guerre ce ne sont pas nous qui vous l’avions faite. Et le respect qu’on se manifestait mutuellement, vous l’avez déposé où ? Voyez, voyez comme c’est affreux de mettre tout le monde dans le même panier ! Non ! Comme vous le dites si bien d’ailleurs « Kaci meure ici » Moi je ne partirai pas d’ici ! Désormais, je resterai à vie, plantée ici !  D’ailleurs, dorénavant je ne suis plus Lucie, vous devriez tous et toutes m’appeler Kaci. Et je ne le dirais jamais assez, je resterai ici ! vous, par contre, cassez-vous si vous voulez vous casser ! allez, cassez-vous d’ici !

 

  • De l’autre côté de la scène, des ultras du camp adverse ripostent aux ultras rivaux en vociférant à leur tour :

 

Voix 1 — Bon débarras ! la valise ou le cercueil ! et ne revenez surtout pas ! Si seulement une telle idée effleure intentionnellement vos têtes de taris, on sera encore là pour redoubler de férocité !

Voix 2 — le couteau sur la gorge ! et des couffins partout ! - Ronchonne un autre avant de poursuivre — Bande de criminels ! pillards ! pirates ! assassins ! vous ne règnerez plus sur nous ! On ne vous regrettera pas ! nous vous avons chassé de notre terre car vous êtes des monstres immondes ! de piètres spoliateurs qui se croyaient tout permis parce que pseudo-civilisés !

                                                                                                                                                                                                             Voix 3 — cette forteresse, vous l’avez bâtie sur des rivières empourprées de notre sang versés par vos mains sanguinaires ! Allez, maintenant, partez ! on a hâte de vous voir disparaitre comme ça, comme de la poudre désagrégée dans l’air par un vent impétueux et irrésistible ! ce sont nous ce vent !

Voix 4 — on vous les déposera là-bas ! où sont vos valises ? je m’inquiète ! allez, prenez vos caisses et partez vivants ! Autrement, on ne vous le répétera jamais assez !

                                                                                                                                                                           La scène se fige dans un mélange de chaos et de désespoir, chaque personnage incarnant la tragédie d’un avenir incertain, tandis que le tumulte des voix résonne dans l’obscurité grandissante...

ACTE I (1)

Scène première

La trame du complot

 

LE NARRATEUR. D’avion en avion, dans les nuages, BOUMBOUM et sa clique survolent TUNIS, DAKAR, LE CAIRE, OUJDA, où, au frais de la princesse, ils séjournèrent de longues années durant, toute la période des combats.

Au cœur de la ville des pharaons, BOUMBOUM fréquentait un bar situé entre une mosquée et un institut de théologie arabo-musulman, de grande renommée. Il y étudiait en roulants ses cigares et en sirotant ses bières dans une ambiance de détente, profitant d'une boisson entre amis dans des moments de relaxation. Pendant ce temps, ses soi-disant frères, tombaient comme des mouches, sous les balles, la guillotine et la torture.

Nous sommes vers la fin à Oujda, l'une des villes envoûtantes d'un pays emblématique de l'Afrique du Nord. BOUMBOUM, attablé, est entouré de son clan, se préparant à la ruée vers le sacre. L’impatience de retourner au bercail sur des chars et une artillerie lourde, acquise par des moyens détournés, le consume. C'est un conspirateur, un envieux, un revanchard, au caractère bestial et, on ne peut plus opportuniste.

Croisant ses pieds, BOUMBOUM s’adresse à ses alliés :

L’instant fatidique, tant espéré, est enfin à nos portes ! La délivrance, le retour tant attendu, est désormais une réalité. Le pays nous appelle !

                                                                                                                                                                                       Son porte-parole FEU-AU-BOUT :

Cela est vrai ! Nous devons répondre présent à l’appel de notre chère patrie.

                                                                                                                                                                     BOUMBOUM : Nous assaillirons la frontière au petit matin. L’armée, main courante, nous attend là-bas, prête à accueillir notre raid. Tout est préparé pour notre succès. Un échec serait fâcheux, inadmissible. La balle est dans notre camp !

FEU-AU-BOUT : : Le passage de la frontière est assuré, nous ne saurions connaître le revers ! Le peuple est derrière nous, entier et solide.

                                                                                                                                                                 BOUMBOUM : Les véritables guerriers, ceux qui comptent, se légueront à nos côtés. Nous frapperons nos rivaux et nous leur porterons un coup fatal. Notre stratégie, farcie d’un discours percutant, saura séduire la peuplade. Bientôt, nos partisans, se comptant par millions, nous porteront en triomphe, sur leurs épaules, dans une célébration terrifiante et féérique.

 

FEU-AU-BOUT : Il faudra faire preuve de fermeté devant nos ennemis envieux, tout en étant éloquents et charmeurs dans nos slogans pour berner nos suiveurs aimables, serviables.

 

BOUMBOUM : Nous devrons sortir le grand jeu contre les récalcitrants qui, sans aucun doute, finiront par capituler face à notre force.

 

FEU-AU-BOUT : Notre discours est jalonné de tournures envoûtantes, résonnant comme une mélodie mélancolique et nostalgique, tantôt vexante et tantôt enchanteresse dans les cœurs de nos adorateurs. La danse s'exécutera sur une toile de joie teintée d’une heureuse tristesse, une soumission digne, libre, et parfaite. On va rationaliser les paradoxes et châtier les hétérodoxes !

                                                                                                                                                                         BOUMBOUM : Nos propos sont doux comme le miel, mais nos mots les plus tragiques créeront cette coexistence confuse entre bien et mal. La démocratie, le respect des libertés individuelles et collectives, la victoire et l’avenir radieux de la oumma arabe, l’agriculture, les infrastructures, la culture, et puis l’héritage historique et notre foi en Dieu pour leur clouer le bec ! voilà nos mots d’ordre pour rallier la majorité à notre cause !

 

  • Un de ces mordus fanatiques de la mouvance islamo-arabo-baathiste :

Deux mots suffisent pour embraser et éteindre les foules à la fois ; « arabité et islamité. » En synchronisant ces deux valeurs, que l’on a toujours associées à l’honneur et à la dévotion, ils verront grandes ouvertes les portes de notre palais… ainsi que celles du paradis qu’ils convoitent tant. Ils viendront à nous. Nous jouerons les plantons. Les hérétiques n’ont pas leur place au paradis, notre foi les expédiera en enfer. Dieu n’aime que ceux qui croient en lui ! il faut rêver de lui faire changer d’avis !

 

 

BOUMBOUM :

Le rêve est un délire dangereux, source de beaucoup de compromettants et indignes dérapages. La loi interviendra pour calmer le noctambulisme et le somnambulisme diurne et nocturne. La plus part des rêveurs ne savent pas où marcher, inconscients, ils vont casser toutes nos porcelaines. On n’aura plus rien à imposer dans nos boutiques idéologiques.

 

FEU-AU-BOUT :

Ils doivent rester confinés chez eux, figés dans leur destinée, peu importe les épreuves que nous leur infligeons. De plus, nous partageons la même foi. Quiconque hétérodoxe, osera contester nos paradoxes, sera impitoyablement réduit au silence... et nous avons amplement de moyens à notre disposition, sans oublier les sourates nécessaires pour justifier nos actions (pause) et les hadiths aussi. Nous avons des Cheikhs à notre usage pour en inventer au cas où la rhétorique tombe en panne. La religion justifiera tout pour nous. C’est un de nos défenseurs le plus souverain.

 

BOUMBOUM et son clan se préparent  leur sinistre dessein, prêts à plonger dans le chaos et l’effusion de sang qui s’annoncent, pour s’accaparer le trône.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’écho

du

                                                  guet-apens

 

LE NARRATEUR. Entouré de son clan, BOUMBOUM observe le chœur qui se faufile en zigzaguant parmi eux, débitant des vers qui résonnent comme un funeste présage. Le chœur, tel un souffle collectif, annonce au public la triste nouvelle de la prise de pouvoir par cette bande d'espiègles détrousseurs.

 

Chœur,

BOUMBOUM à l’attitude sauvageonne,                                                                                                                              Rentre de son exil,                                                                                                                                                                                                         Depuis ses chars il ordonne,                                                                                                                                                                                D’assiéger toutes les villes.                                                                                                                                                                                                                                                          Par un discours monotone,                                                                                                                                                                         Il séduit quelques civils,                                                                                                                                                                         Mais la majorité entonne,                                                                                                                                                                           Tu te cachais où, pègre vile ?                                                                                                                                                                                                 Ne pense pas que tu nous impressionnes,                                                                                                                                                Tu n’es qu’un prétentieux débile,                                                                                                                                                    Mais il prit l’arme et actionne,                                                                                                                                                                    La gâchette sur des viriles.                                                                                                                                                             Tandis que les gueux DAF époumonent,                                                                                                                                             Vive BOUMBOUM le subtil,                                                                                                                                                                                                             Il s’emparât de la couronne,                                                                                                                                                                                                                                                             Trucidant des gens tranquilles.                                                                                                                                                                                 Il s’est entouré d’une milice,                                                                                                                                                                                    D’anciens vendus,                                                                                                                                                                                              Et l’espérance matrice,                                                                                                                                                                               Chez les masses a fendu.                                                                                                                                                                                                                                     Toutes désormais,                                                                                                                                                                                        Vont dépendre de lui,                                                                                                                                                                                                     Lui seul sait,                                                                                                                                                                                                                              Et le clan qui le suit.                                                                                                                                                                                                                   Ainsi accéda-t-il au trône,                                                                                                                                                                          Et fit des choix sélectifs,                                                                                                                                                                                      Et depuis lors il bourdonne,                                                                                                             Des mots répétitifs…

 

Le chœur, après avoir délivré son sombre message, s’évanouit dans l’obscurité, laissant BOUMBOUM et son clan, figés, comme pétrifiés par la puissance de cette triste vérité révélée sur eux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quatrième TABLEAU

Triomphe et installation des attentistes

                                               Lumière aveuglante 

 

BOUMBOUM – ses auxiliaires – les ralliés (anciens maquisards devenus de truands hommes d’affaires et, auxiliaires de la junte militarisée) – les DAF (déserteurs de l’armée française) au service du clan BOUMBOUM.

NARRATEUR. Quelques instants après le départ des forces de l’occupation. La scène est vide. Au fond, une porte entrebâillée d’une bâtisse où campent les miliciens putschistes.                                                                                                                                                                             

BOUMBOUM, sortant sa tête de l’entrebâillement de la porte laissée par de fougueux belligérants, scrute, les yeux écarquillés, exorbités par la malice, sa tête se tournant dans tous les sens comme un radar. Il veut s’assurer que la scène a été bel et bien déminée par les torrentueux rivaux, pour se permettre l’assaut fatal. Finalement, il entre avec ses sacripants, s’attaquant à la triste demeure. Ce jour où l’on croyait avoir irréversiblement libéré la ville de ses vieilles chaînes, la décrépitude était venue déconfire la hardiesse et renverser le triomphe des braves. »

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                           

                          

                            La joie innocente concomitante avec la tragédie du départ.

Ou

Le jardin féérique

                                                                                                                                                                                                             Intermède  

Les garçons et les filles de l’indépendance jouent des jeux rappelant avec exactitude, ceux récents des filles et des garçons de l’époque coloniale ou l’époque des pieds noirs.

                                                                                                                                                                                                     Scènes joyeuses et enflammées. 

Des garçons de l’après-guerre, étincelants et joyeux, jouent aux cerceaux, à la tchape, aux billes, aux noyaux d’abricot. Des filles ravissantes, émerveillées, se regroupent, non loin des garçons. Les unes jouent à la marelle, tandis que les autres chantent innocemment des airs glorieux que ce jardin féerique leur a bien gardés en souvenir et en âme vivifiante : 

                                                                                                                                                                                    Les filles, ravies, tournant en cercle, tapant des mains :

                                                                                                                                                                             Quand Janet, Janet, Janet,                                                                                                                                                                                             Allait aux fêtes,                                                                                                                                                                                             Elle était bien si jolie,                                                                                                                                                                                        Elle portait un chapeau de paille,                                                                                                                                                                           Un ruban de trois couleurs,                                                                                                                                                                                                                Blanc, rouge, vert.    

 

Le premier qui la rencontra Lui demanda :

« Où vas-tu donc, la belle ? »

« Je vais danser la carmagnole                                                                                                                                         Au bal de mon village. »   

 Le second qui la rencontra  Lui demanda 

« Où vas-tu donc, la belle ? »

« Je vais chercher mon amoureux

Au bal de mon village. »

 

Janet, jolie Janet,                                                                                                                                                                                                                                                                      Danse avec nous ce soir,                                                                                                                                                                                                                                                    Sous le ciel d’Algérie,                                                                                                                                                                                                                           Chante la vie, chante l’espoir  

 

Le troisième qui la rencontra Lui demanda :

« Où vas-tu donc, la belle ? »                                                                                                                                                                                                                                                          « Je vais cueillir la rose blanche                                                                                                                                                                                                                           Au jardin du village. »

 

Le quatrième qui la rencontra Lui demanda :

« Où vas-tu donc, la belle ? »                                                                                                                                               « Je vais cueillir la violette                                                                                                                                                               Pour mettre à mon corsage. »

                                                                                                                                                                                          « Janet, jolie Janet,                                                                                                                                                            Tourne, tourne dans la ronde,                                                                                                                                                                                       Avec nous, viens chanter,                                                                                                                                                                                                                     Que la fête soit la plus belle au monde !

 

 

 

 

          

                                                    ACTE I (1)

Scène II (2)                                                                                                                                                

                                                                                                                                                L’ancrage des malfrats

 

Le Narrateur. La scène est consacrée à BOUMBOUM et son armée. Tapi derrière le rideau, il s’adresse à ses alliés complices d’une offensive lâche et honteuse.

 

BOUMBOUM :

La porte est bel et bien ouverte ! Les belligérants se seraient enfuis dès qu’ils ont eu vent de mon arrivée ! Entrons ! Vite ! Faites attention ! La couleur du drapeau a changé, et l’hymne aussi !

 

FEU-AU-BOUT :

C’est vrai ? Vous le connaissez, vous le nouvel hymne ?

 

BOUMBOUM :

Pas encore, on va le découvrir par la suite ! Si l'idée vous vient de chanter, ne chantez pas ! sinon vous allez vous tromper et nous allons être démasqués ! Suivons ce vent en poupe qui souffle dans notre direction ! Il nous portera droit vers le palais royal ! Soyez vigilants ! La main invisible dont j’ai parlé s’emmêle déjà dans les coulisses, et bientôt, nous allons la tailler en miettes.

 

Les DAFs en chœur :

À l’assaut ! Vive l’indépendance ! Vive la liberté ! Vive la justice ! Mort aux séparatistes ! BOUMBOUM ! BOUMBOUM !BOUMBOUM !

                                                                                                                                                                               LE NARRATEUR. BOUMBOUM feint l'inquiétude face à la rapide reconversion et l’adhésion totale des déserteurs de l’armée coloniale au nationalisme, au dévouement pour la patrie, bref à son complot. Avec une fausse appréhension, il interroge son porte-parole à leur sujet pour s’assurer des gains du jeu :  As-tu vu comme ils me scandent déjà ? J’ai à peine ouvert la bouche et eux viennent juste d’arriver !!!                                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                     FEU-AU-BOUT                                                                                                                                                                                  N’ayez crainte ! Ces gens-là vont nous servir comme ils ont servi les colons ! ils savent le faire à la BOCCHUS (2) ! C'est un vieil héritage de père en fils, depuis une ère bien lointaine. Ils se sont toujours offerts partout. C’est dans leur sang d’être obséquieux, esclaves de luxe, en retour de quelques bas privilèges qu’ils savent manigancer à leurs galons !

BOUMBOUM                                                                                                                                                                             C’est qui BOCCHUS ? C’est un opposant ?  si c’est le cas il faut bien  faire gaffe !

FEU-AU-BOUT :

Un peu ou presque ! c’est un opposant genre COLLE-AUDOS ! un DAF de l’époque romaine ! Il a livré JUGURTHA (1) en chair et en os à l’armée de Giulio César. Ce fut un DAR au lieu d’un DAF, Défenseur de l’Armée Romaine.

                                                                                                                                                                                 BOUMBOUM :                                                                                                                                                                                 Tu es fort en géographie FEU-AU-BOUT ! tu n’arrêtes pas de m’étonner !                                                                                                                                                                                                                                

FEU-AU-BOUT :                                                                                                                                                                                       Non c’est de l’histoire ! çà, ce n’est pas de la géographie !

BOUMBOUM :                                                                                                                                                                            Ah, bon ! JUGURTHA, ce n’est pas de la géographie ? Et GIULIO CESARI ! ce n’est pas non plus de la géographie, ça aussi ?                                                                                                                                                                                                                                         

FEU-AU-BOUT :                                                                                                                                                                                              Non ! c’est l’empereur romain qui a capturé Jugurtha des mains de ce BOCCHUS ! il l’a laissé mourir de faim et de sévices dans une prison tristement célèbre à Rome !

BOUMBOUM :                                                                                                                                                                      Dans ce cas alors, ce serait moi l’empereur romain dans cette géo ah, j’allais dire dans cette histoire bien ficelée ! et ce JUGURTHA, C’était aussi un esclave ?                                                                                   

FEU-AU-BOUT :                                                                                                                                                                         Non ! JUGURTHA, c’est comme LE CHAT-BANNI et ses compères. JUGURTHA, c’est un CHAT-BANNI des temps romains.

BOUMBOUM :

Ça alors ! je ne veux pas de Jugurtha dans mon effectif (pause) ni de ses compères ! Nous ne recrutons que de braves BOCCHUS qui sauront nous livrer des rustres Jugurthas !

                                                                                                                                                                             FEU-AU-BOUT :                                                                                                                                                                                                       Pour ne pas se mentir, BOCCHUS c’est le COLLE-AU-DOS  de l’époque romaine.

                                                                                                                                                                                       BOUMBOUM :                                                                                                                                                                                                                       COLLE-AU-DOS ? c’est qui alors ?!

FEU-AU-BOUT : 

C’est BOCCHUS en chef mais de notre époque ! c’est lui qui nous livrera les JUGURTHAS et tous ceux qui sèment la zizanie, le CHAT- BANNI et sa suite de soi-disant anciens maquisards !

LE NARRATEUR. On entend souffler un vent furieux, accompagnant un écho du jeune colonel

LE CHAT-BANNI, redoutable opposant à BOUMBOUM.

 

  • Écho du CHAT-BANNI accompagnant le souffle d’un vent impétueux, une voix y émerge :

Ils se plantent, comme vous, là où ça engrange des dividendes et des postes de commande ! Ils aiment, comme vous, s’aplatir à d’indignes honneurs, se tâcher de sordides promotions, tout ça en simulant la loyauté et l’héroïsme. Comme dans un théâtre !

BOUMBOUM fou furieux :   Vous avez entendu ?! Ô mon Dieu ! Vous avez entendu, je vous dis ?

                                                                                                                                                                            FEU-AU-BOUT :

Entendu !!! J’ai entendu quoi ?

                                                                                                                                                              BOUMBOUM :

Ce que je viens d’entendre ?! l’insolent qui vient de parler ! quelqu’un se cache derrière ce rideau. C’est Jugurtha ! C’est à vous ou c’est à moi qu’il s’adresse ?

FEU-AU-BOUT :

Non c’est LE CHAT-BANNI notre ancien allié !

                                                                                                                                                             —  BOUMBOUM s’inquiète : 

C’est du pareil au même ! que veut-il ? n’avez-vous pas dit que ce CHAT-BANNI est le Jugurgutha de notre époque ?

FEU-AU-BOUT :

Il veut la peau des COLLE-AU-DOS et la nôtre avec ! en plus ce n’est pas Jugurgutha, c’est Jugurtha ! ce n’est pas le bon moment pour Jugurguter !

                                                                                                                                                                        BOUMBOUM :                                                                                                                                                                                                          Les COLLE-AU-DOS !!! C’est qui encore vos COLLE-AU-DOS  ?

                                                                                                                                                                                    FEU-AU-BOUT :

Ce sont les BOCCHUS modernes ! Ils choisissent toujours le camp des GIULIO CESARI ! COLLE-AU-DOS, c’est un de leurs représentants, de leurs symboles !

                                                                                                                                                          BOUMBOUM :                                                                                                                                                                                      Encore ! et c’est qui lui GIULIO CESARI  ?

                                                                                                                                                                                                     FEU-AU-BOUT :                                                                                                                                                                                                       Lui ? c’est un peu de vous et un peu de nous ! on se départage  la trône !

                                                                                                                                                                                  —  L’écho du CHAT-BANNI revient :

Ils adorent être dominé pour le pouvoir que leur confère leur dominateur de dominer d’autres à leur tour. Et vous comptez bien faire cela avec nous, n’est-ce pas ? vous osez cette ambition si lâche et si indigne de l’homme                                                                                           

 

  • BOUMBOUM déconcerté, s’adresse de nouveau à son porte-parole avec paranoïa :

Vous avez entendu FEU-AU-BOUT, comme ce vent insiste ? C’est une atteinte à la souveraineté de l’État ! Déjà ?! ça commence à déranger ! déjà les jaloux commence à s’exhiber ! je l’ai bien subodoré ! on dirait que mon charisme ne les effraie pas ! Quelqu’un serait en train de fomenter contre nous et voudrait nous surprendre ! il nous suit et je le vois partout ! Je crains que ça ne soit quelqu’un de ceux-là qui me scandent à chacune de mes apparitions ! ces BOCCHUS comme tu les appelle. Ah ! j’ai des doutes !

Pensez-vous que ce soit une aubaine pour nous de recruter des gens de la lignée des BOCCHUS, comme ça ? S’ils sont au service du plus fort, c’est-à-dire, imaginez que moi, Giulio César, je voyage ou je tombe malade, ils vont se retourner contre moi ! je n’aurai même pas droit à un paracétamol ! Mais bien sûr, une fois affaibli, II vont balancer dans le camp adverse ! si la situation s’inversait en faveur de… comment il s’appelle déjà…

                                                                                                                                                                                        FEU-AU-BOUT : Jugurtha !

                                                                                                                                                                       BOUMBOUM : Ah, oui ! Jugurtha ! Ils retourneraient l’arme contre moi pour usurper mon trône.

FEU-AU-BOUT :

BOCCHUS uni à Jugurtha !!! cela vous ne pouvez même pas le rêver dans votre sommeil ! il souffle un vent sonore BOUMBOUM. C’est peut-être lui qui vous rapporte ces horribles et fausses informations ! Non, ne délirez pas ! Nos BOCCHUS ont intérêt à nous servir. Leurs ennemis, je veux dire les prétentieux Jugurthas de notre époque, leurs jurent vengeance.

Ils ne nous tourneront pas le dos ! Ce n’est pas possible qu’ils nous tournent le dos ! Qui les protégera après ? Ils sont entre le marteau et l’enclume. Il y a zéro espoir qu’ils s’allient ailleurs si ce n’est qu’à nous. Honnis de la population, et les soi-disant Guerrero. Les tartares qu’ils ont tant servis, tant vénéré, les ont foutus à la porte, ils les ont abandonnés à leur piètre sort. Ils ne sont rien sans nous aujourd’hui. Notre ennemi ne se liera jamais à eux. Vous pouvez en être sûr ! et nous, nous avons besoin du savoir qu’ils ont acquis au service de l’armée coloniale pour asseoir les fondements de la nôtre toute neuve et toute sophistiquée grâce à leur apport.

 

BOUMBOUM :

Encore ! les tartares !!! c’est qui ?

 

FEU-AU-BOUT :

C’est le vieil occupant !

 

BOUMBOUM :

Désormais, on est cerné de partout ! Il faudra d’abord que j’ouvre  une enquête !

 

FEU-AU-BOUT :

Contre le vent ?!

 

BOUMBOUM :                                                                                                                                                           Non ! contre celui qui se cache derrière le vent ! vous croyez que c’est le vent qui a parlé ?

                                                                                                                                                                                               — FEU-AU-BOUT en driblant :

Je ne sais pas ! Cela pourrait être le cas ! N'ayez crainte ! Le vent ne parle pas, il souffle ! Vous semblez redouter les nouvelles recrues ‘pause’ et le vent aussi. Vous oubliez que nous sommes les seuls à leur offrir l'occasion d'échapper au spectre de la vengeance qui les guette dans l’immédiat. C’est plutôt une cerise sur le gâteau que d’avoir avec eux un ennemi et un idéal commun. C’est le vent que vous redoutiez qui vous fait imaginer partout les BOCCHUS ! en plus à l’époque il n’y avait qu’un seul, maintenant ça foisonne des BOCCHUS ! pour nous, BOCCHUS, c’est plutôt un Bonus !

 

  • BOUMBOUM toujours en proie à son appétit d’opportuniste insatiable.

Soit ! Soit ! si cela est vrai, ça devrait confirmer l'adage selon lequel « l'ennemi de mon ennemi est mon ami » Mais pensez-vous que cela soit possible de notre temps ? ou qu’il faille aussi se méfier des adages ? sinon, de pareils BOCCHUS, je les veux bien dans mes rangs ! surtout que c’est moi Giulio César dans cette histoire, ça ne peut qu’être logique d’avoir des Bocchus pour le tonus !  Comme  on  dit,  l’histoire est  un  éternel recommencement !

 

FEU-AU-BOUT :

Il faudra qu’on leur donne des ailes, afin qu'ils puissent s'élever avec le vent qui vient de vous parler. Notre dictature est la plus moderne et est la plus séduisante que l'histoire ait connue. Les adages de nos rivaux peuvent être dangereux, ils en connaissent beaucoup, mais ils ne nous mettront pas à genoux. Au contraire, nous pourrions nous en servir à notre guise pour nourrir la violence nécessaire au maintien d’un état souverain héritier de notre combat pour les libertés individuelles et les libertés collectives. Nous saurons les contrecarrer et les tourner à notre avantage adaptant chaque adage à la circonstance qui lui convienne pour l’honneur de nos camarades tombés au champ d’honneur !  

                                                                                                                                                                                     BOUMBOUM :

C’est bien raisonnable. Cela commence à me paraître fort juste et plus judicieux les paradoxes !

                                                                                                                                                                                        FEU-AU-BOUT :

Ne soyons pas maladroits. Accueillons-les pour renforcer nos rangs. Leur apport nous reviendra d’un profit inestimable. Nul ne pourra nous disputer le trône. Faisons preuve de générosité envers eux !   

                                                                                                                                                               BOUMBOUM :

Ah, oui, en effet ! Je vais dès lors, promouvoir tous ceux et toutes celles qui puissent servir de rempart contre l’invasion des Jugurthas. Les BOCCHUS, je vais leur accorder le soin de commander certaines zones de notre armée. Je ne veux ni passifs ni craintifs dans mes rangs ! J'ai besoin d'hommes vigoureux, créatifs, audacieux, actifs et sur la défensive. Comme BOCCHUS chez moi, GIULIO CESARI ! La ruse est essentielle pour moi... comme en temps de la guérilla. La plèbe jubilera devant notre éloquence et notre détermination à consolider son triomphe auquel nous avons collaboré pendant la guerre !

                                                                                                                                                                                        LE PORTE-PAROLE :

Collaboré !!! pendant la guerre !!! Laquelle ?   

                                                                                                                                                                          BOUMBOUM :

Celle qu’on n’a pas faite, je voulais dire celle qu’on a faite derrière les bâches disent nos ennemis, les ingrats et parmi eux le désormais vieil ami LE CHAT-BANNI ! ils n’arrêtent pas de ressasser Oujda et l’Egypte. Jaloux de tous les défis et des échelons que nous avons gravi ! Allons de ce pas le chasser ce gueux, ses alliés avec !   Il va donc falloir que le chat cesse de miauler ! ils croient que ce n’est pas fatiguant d’aller d’avion en avion ! que voyager c’est facile !

                                                                                                                                                                                    Feu-au-bout :

C’est qu’ils n’ont pas été éprouvé, comme on dit, ne ressent la braise que celui qui lui marche dessus.

——————————————————————————————————————                                                                                                                                                                                                                

                                                                                                                                                                        LE NARRATEUR. La tension monte sur scène, alors que BOUMBOUM, pris  dans un tourbillon d'incertitude, scrute son entourage, craignant que le vent de la révolte pourrait bien tourner contre lui.

A l'apogée de la Kabylie, là où s'épanouissent les vestiges d'un ancien maquis, la beauté résiliente des paysannes se heurte à la brouille cruelle des maquisards. BOUMBOUM, figure de tyrannie, dirige une armée d'anciens camarades, désormais devenus des voyous de hauts rangs, en costume cravate aux côtés des DAF.         

 

 

 

  • A l’instant où ces courageuses paysannes s’éclipsent, leurs voix s’élèvent sur un air vivifiant, célébrant l’amour et les joies mondaines devançant la tragédie.

                                                                                                                                                                                    Intermède

                                                                                                                                                                                              Des femmes kabyles, traversent la scène, fredonnant des chants joyeux de la Kabylie.

                                                                                                                                                                                O toi, de qui j’ai multiplié la joie,

Viens et réjouis-toi avec moi,

Rends-moi la joie que je t’ai donnée,

Depuis longtemps, depuis si longtemps,

Nous étions dans les champs de l’ombre,

Mais voici que l’astre vient de naitre,

Déjà se répand sa lumière,

La lumière de la pleine lune (1)    

 

Elle est tombée dans la danse,

Nul de nous ne sait son nom,

Une amulette d’argent,

Se balance entre ses seins,

J’ai vendu pour elle,

Un champ d’olivier,

 

   

Elle s’est jetée dans la danse,

Anneaux tintant à ses chevilles,

Avec des bracelets d’argent,

J’ai vendu pour elle,

Un verger de pommiers

 

Elle est tombée dans la danse,

Sa chevelure s’est échappée,

J’ai vendu pour elle,

Mon champ de cerisiers,

 

Elle s’est jetée dans la danse,

Un sourire la fleurissait,

J’ai vendu pour elle,

Tous mes orangers.    (2) 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène III (3)

La Kabylie où l’effusion du sang des braves

Le Narrateur. L’arrivée des combattants, poussés par le devoir de défendre leur territoire, se teinte d'une effusion de sang, prélude à une tragédie inéluctable. Les tyrans s’avancent, drapés dans leur arrogance.

                                                                                                                                                                    BOUMBOUM :

Hâtez-vous, braves soldats ! Nettoyez cette scène ! Rendez hommage à nos martyrs initiateurs de notre nouvelle république démocratique et populaire, À nos compagnons d’arme qui ont offert leur vie pour les libertés individuelles et les libertés collectives, tirez sur tout ce qui vibre ! Aucune âme ne doit échapper à la purge ! Nous avons la chance d’avoir un dieu à nos côtés, Nous vaincrons les forces de mal à nouveau !

Le Narrateur. Des tirs résonnent, déchirent la nuit, des corps s’effondrent dans un ballet tragique, les morts se comptent par dizaines, parmi les justes. Des soldats Kabyles, l’âme alourdie, pénètrent sur scène, traînant les cadavres de leurs frères d’armes, chantant le mauvais sort.

Chant Kabyle par les maquisards portant les corps de leurs camarades martyrs.                                                                                                                      Ma mère,                                                                                                                                                                                                                 Ô ma mère très douce,                                                                                                                                                                                                                        Mon esprit est tordu comme un sarment,                                                                                                                                      Quand je me suis éveillé à moi-même,                                                                                                                                                 La foule était déjà dispersée,                                                                                                                                                                             Et j’ai connu ma solitude,                                                                                                                                                                                                               Derrière les montagnes                                                                                                                                                                                                                   Le soleil est tombé,                                                                                                                                                                   Vers le passé                                                                                                                                                                                                       Les ponts sont coupés. (1)

Le surlendemain de la purge

                                                                                                                                                                                                            Lamentations de deux paysannes sur les tombes de leurs maris martyrs.

 

Première voix.

Mon cœur est toujours malade,

Malade à cause des hommes de mal,

Ils se glorifient des œuvres des autres,

De cuivre vil,

Ils fondent des bijoux d’argent,

Ils ne plantent pas,

Ils déracinent (2)

 

Deuxième voix :                                                                                                                                                                                                             

                                                                                                                                                                                     Voici que mon cœur est couvert d’ulcères,

Pour d’autres blessures il n’y a plus de place,

Les sources de ma vie sont taries,

Nous nous aimions par-dessus tout au monde,          

Nous étions soudés l’un à l’autre,

 

De la trahison nos cœurs fuyaient l’ombre,   

Mais tel est le vouloir des anges,   

La malédiction est inscrite sur mon front,

Aurais-je détruit un sanctuaire ? (3)

   

Scène IV  (4)

                                                      La joie de BOUMBOUM

LE NARRATEUR. Contemplant le sol qu'il revendiquait avec une ferveur tumultueuse, BOUMBOUM se tenait là. Sa détermination est palpable, prête à affronter quiconque oserait s'opposer à lui, car toute résistance était perçue comme une menace envers les intérêts d’une caste et d’infime peuplade déjà à la solde sous le joug des dirigeants, dont les DAF faisaient partie intégrante et bientôt dominante.

                                                                                                                                                                                     —   S'adressant à son public, BOUMBOUM déclare :

Grâce à ton dévouement, à ton attachement sans faille, ô peuple de tous les miracles, parmi tous, nous avons déjoué l’infâmie d’un groupe d’insignifiants sans culte ni origine. Je tiens à saluer l'esprit indomptable de nos guerriers, qui ont infligé à nos ennemis une défaite cuisante et notre triomphe mémorable. Nous avons été plus forts et plus vigilants ! Le nombre de victimes dans leurs rangs témoigne de notre puissance inébranlable. Qu’ils brûlent en enfer.

Notre pouvoir est inaltérable, notre langue inimitable, notre voie inévitable, notre demeure imprenable. Notre résolution à protéger la populace de ces vautours qui planent à ras de notre ciel est la seule voie viable, et elle demeurera intacte jusqu'à ce que justice soit rendue aux contribuables.  "Il reste quelques voix dissidentes, quelques esprits égarés qui s'accrochent à leurs mauvaises habitudes et refusent de se joindre à notre noble cause. Nous leur avons offert la chance de survivre, mais ils ont choisi l'anathème. Par conséquent, ils ont été maudits à jamais. Ils ont rejeté notre clémence, car ils désirent que nos chemins divergent. Eux, ils souhaitent vendre cette citadelle aux enchères, tandis que nous aspirons à redonner vie à cette terre mourante."

                                                                                                                                                                                                  "La tâche de déloger ces traîtres vous a été confiée, ô gens courageux et virils, vous avez accompli ce devoir avec une discipline digne des successeurs de nos martyrs, vous êtes les héritiers de la révolution et gardiens de notre patrimoine plusieurs fois séculaire. C'est la promesse tenue envers nos frères d'armes !  Comme vous le voyez, ayant succombé aux combats, ils ne peuvent pas être parmi nous en ce moment"

  • À ces mots, les DAF échangent des regards moqueurs, tandis que BOUMBOUM, feignant d'essuyer ses larmes de crocodile avec son jouet en mouchoir, continue de sévir :

Qu'ils soient fiers de nos exploits et de l'avènement de notre nouvelle république démocratique et populaire, avec les libertés collectives et les libertés individuelles sur lesquelles nous nous sommes mis d’accord et pour lesquelles ils sont tombés en martyrs attachés à leur sol... ils devraient aussi jouir, ces libertés leur appartiennent aussi.

 

  • Ovations délirantes par les idolâtres.

Boumboum  pète. D’autres  ovations retentirent, et, dans un geste théâtral, il laissa échapper un autre  éclat sonore, accueilli par un autre tonnerre d'applaudissements.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chœur, 

Des personnages censés être en mutation,

Déambulent autour d’un jardin.

LE CHAT-BANNI  jeune en ébullition,

Accoste d’un geste soudain,

Des vieux de la révolution,

Hé, vous-là !

Braves maquisards,

Vous êtes assis

Sur vos bancs

Là tous peinards

Et n’êtes même pas au courant !!!

Des derniers événements…

Ses amis du maquis le coupent et lui ripostent,

Justement nous venons de l’apprendre sur ce poste !

Vous parlez de la purge Kabyle ?!

Nous l’avons bien su et sommes restés immobiles !

Nous sommes tous des lâches enfin,

Nous avons laissé faire un piètre faquin,

À l’heure de la guerre il partit bien loin,

Et de sa personne il prit tout le soin,

Il attendit le temps que revienne le calme,

Et pour s’introniser il enfila ses palmes.

Des membres ayant encore le sang bouillonnant,

S’élevèrent bien haut pour clairement lui dire non !   

                                                                                                                                                                                Voix du petit peuple qui remplit la scène en manifestant   

Nous n’acceptons plus, 

Ni guerre ni répression,

Et le monstre qui nous provoque,

Paiera l’addition,

Sept ans et demi ça suffit,

Ô cerveaux infects,

Ô cerveaux bouffis,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène V (5).

Une ère est close

 

LE NARRATEUR. La scène est scindée en deux. À gauche, BOUMBOUM et sa meute. à droite, le restant de ses opposants encore en vie. Chaque groupe s'anime tour à tour, chacun prenant la parole, séparément, en alternant. Le groupe de l’opposition discute de la situation déjà tragique dans son carrée.

Les voix rivales.

Voix 1 — Dans quel pétrin sommes-nous tombés ? Dans un ultime sursaut, au cœur de cette épreuve décisive, ils ont atteint le point culminant de leur machination habilement orchestrée. Auparavant, ils s’étaient retirés, se drapant d’un prétexte fallacieux, celui de poursuivre des études tout en feignant de soutenir la révolution depuis l’exil.

Voix 2 — Les voilà, désormais maîtres de la scène ! Jamais ils n'ont connu les affres du combat. Ils ont patiemment attendu que des âmes vaillantes défrichent le chemin, puis, tel des renards rusés, ils ont sauté sur la carcasse, ils ont investi les lieux, escortés de chars et d'un bataillon conquis par leurs intrigues mystérieuses.

BOUMBOUM, lui, n'est pas seul… derrière lui, Ce Moyen-Orient, avec son culte dénaturé et ses traditions altérées. Il s'empare de notre patrimoine, de notre culture, de notre terre pour les bannir par la complicité de ses manipulateurs ! Bientôt, ils détourneront toute cette population de sa réalité, insufflant dans leurs esprits, comme une drogue, leur langue de bois perfide ! Et BOUMBOUM sera l’icône tragique de cette histoire, un héros qui fera trembler les cœurs par son inhumanité sans égale dissimulée derrière le spectre de révolutionnaire !

                                                                                                                                                                                             LE CHAT-BANNI : Un héros de pacotille ! comment peut-on craindre un pareil cachotier ? C’est un guide guidé, qui n'est que le pantin de ses maîtres  proxénètes bassistes d’un Moyen-Orient qui, déjà, est en train de se mêler de ce qui ne le regarde pas !   Arabisez, arabisez, arabisez ! voilà tout ce qu’ils veulent !

Voix 3 — Il vont nous infliger une maladie incurable ! une hernie cérébrale ! Il faudra les raser avant qu’ils  ne nous rasent ! C’est notre identité qui est mise sur un échafaud !

 

  • Dans la partie B de la scène.

                                                                                                                                                                            — BOUMBOUM, chauffé à blanc, s’adresse au public :

Je dénonce ! Je m’en offusque ! Des langues zélées, endoctrinées, beuglent à l'instant même, répandant le bruit d’une attaque inéluctable et impérative, d’une razzia contre moi ! Contre ce peuple brave et désarmé, épuisé par les guerres ! Et maintenant, LE CHAT-BANNI nous arrange une honteuse démonstration de haute trahison en refusant de nous soutenir. Lui et son clan, manipulent dangereusement la situation. Cela risque de se propager si ce vent-là, celui qui a soufflé tout-à-l’heure, resouffle de nouveau ! si ce courant se renforce, les conséquences seront désastreuses ! Voilà pourquoi nous sommes tous réunis ici ! il faudra l’arrêter, ce vent !

 

  • Partie A de la scène.  

                                                                                                                                                                              Voix 3 —Tout a fendu comme du beurre dans l'allégeance. Les DAF lui rendent bien des services, par leur opportunisme et leur duplicité d’obséquieux dominateur, lui, ne pouvait pas trouver meilleur allié !

 

LE CHAT-BANNI : Il le doit surtout à nos anciens compagnons qui ont troqué leur combat pour des calembredaines (...) c’est eux qui l’ont épaulé !  tout seul, qu’aurait—il pu faire ?

 

  • Partie B de la scène.

 

  • BOUMBOUM en proie à l'agitation, interroge ses acolytes :

Voyez-vous ? C'est la jalousie qui les ronge ! Ils désirent tous me renverser ! LE CHAT-BANNI, mon camarade d'hier, prend leur défense et, pire encore, il me menace ! Vous l'avez entendu, n'est-ce pas ? Cette fois-ci, ne me dites pas que c'est le vent qui a parlé !

                                                                                                                                                             —   FEU-AU-BOUT attise le feu de la répression chez BOUMBOUM :

Cela est vrai, ils aspirent à tout nous prendre, à nous dépouiller, si nous n’y  prenions garde ! Il faut les écraser sinon ce seront eux qui nous écraseraient !

 

  • Partie B de la scène (les opposants)

                                                                                                                                                                          Voix 3 — (…) ce ne sont pas des calembredaines, mais de grosses fortunes et d'énormes profits qu’ils sont en train de rafler. Au moment où les masses se trouvent affaiblies par la guerre, sans aucun espoir pour leur misère, ils ne se préoccupent plus que d'eux-mêmes et de leurs carrières.

                                                                                                                                                                                       Voix 4 — Des intrus malvenus ! des brebis galeuses ! Un jour de malheur s'abat sur notre contrée. Il est impératif de rester aux aguets, d’attaquer même, il faut nous défendre ! il faut venir à la rescousse de notre mère patrie ! c'est urgent ! c’est désormais une nécessité, la menace qui plane sur cette terre est sans précédent !

 

  • Plus loin BOUMBOUM, courroucé, menace devant le public en ressassant :

Il y a sur cette terre sainte, arrosée de sang de braves hommes et de femmes, une région qui se croit au-dessus des autres. Ce sont des impies qui l’habitent. Ils nous traitent de brebis galeuses et d’intrus malvenus. Une peuplade étrange et arriérée. Leur dialecte est d'une époque révolue et constitue un déni de notre langue sacrée, une insulte à notre patrimoine culturel et mystique.  Ils veulent nous l’imposer, il veulent nous diviser, ils ont mis le feu dans notre oriflamme et ont brulé notre saint coran !

                                                                                                                                                                   —  Plus loin l’opposition s’avance pour en découdre avec le clan à BOUMBOUM prenant le public à témoin.

                                                                                                                                                                         

 

 — Le vent s’adresse à BOUMBOUM et ses acolytes :

Ils ne sont redevables qu’envers eux-mêmes. Leur liberté, ils l’ont conquise par eux-mêmes, ils la doivent à leurs souffrances, à leur dévouement, pas à vous.  Celui qui n’est pas content, qu’il aille prolonger ses vacances au proche orient.

                                                                                                                                                                                            —LE CHAT-BANNI défie :

L’armée a le devoir de protéger, non de contrôler ni de réprimer. Il n’y aura jamais de place pour les DAF ! Ils méritent un bel châtiment pour ce qu’ils nous ont fait endurer pendant la guerre ! ils ont attendu que l’on vienne à bout de souffle, que nos combats se terminent, que nous déposions les armes et que nous rentrions victorieux au bercail, pour nous attaquer avec l’appui de nos ex camarades. Ces opportunistes convertis en trimards, plus que jamais décidés à s’allier avec le diable pour gouverner, pour s’enrichir, pour dominer ! C’était cela le but derrière leur participation dans la lutte armée.

 

  • Plus loin LES PUTSCHISTES avancent vers la partie de la scène où sont rassemblés les opposants puis en décousent :                                                                                                                                

FEU-AU-BOUT                                                                                                                                                                                                            Vous êtes une menace pour notre union, notre patrie, notre patrimoine, notre foi... et surtout pour la sécurité de chacun de nous, celle de notre grande famille qui mérite bien mieux que vous !

                                                                                                                                                                                    —  L’AILE RELIGIEUSE de BOUMBOUM se mêle pour le fortifier :

Il n’y rien à craindre ! Nous sommes unis, comme rapporté dans le livre saint « L’exemple des croyants dans leur union et leur altruisme est comme celui d’un corps sain, si un de ses organes souffre, tout le corps en pâtit »  Comme le dit le Hadith !

                                                                                                                                                                                            FEU-AU-BOUT raillant :

c’est le Hadith qui le dit ou bien c’est le livre saint ?  Sois claire !

                                                                                                                                                                                        L’AILE RELIGIEUSE :

C’est la même chose ! quand l’un dit l’autre confirme !   c’est ça la politique !

                                                                                                                                                                                 —La partie B en découd avec BOUMBOUM en avançant vers la Partie de la scène qu’il occupe avec ses alliés.

                                                                                                                                                                                      Voix 7 — vous menacez de mater notre rébellion pacifique. Pourquoi vous n’étiez  pas venu pendant la guerre ?

 

  • COLLE-AU-DOS, DAF en chef, défie la voie opposée en se tournant vers BOUMBOUM:

Nous serons livrés à l’anarchie, nous déclinerons et nous porterions aussi notre part de responsabilité si nous laissions ces prétentieux prendre la relève. Nous avons laissé faire cet oiseau de mauvais augure. Il doit être soigné, et lui, il a complètement perdu la raison (prononce le DAF faisant allusion à LE CHAT-BANNI)

                                                                                                                                                                     —  Un truand en fixant LE CHAT-BANNI :

Il ne fallait pas attendre aujourd’hui, nous avons beaucoup trop tardé à le faire ! nous vous avons déjà loupé ! Ça ne sera plus le cas cette fois-ci !

 

LE CHAT-BANNI aux TRANSBANDITS :

Oui le colon vous gênait. C’était l’obstacle à votre ambition de régner. Il fallait aider à le dégager pour lui succéder aux rênes du pays. Nous restons mobilisés, nous avons le soutien de tous ceux et toutes celles qui, hier, ont combattu à nos côtés, qui étaient de bonne foi et qui n’ont pas changer de camp. Croyez-moi, nous sommes loin d'être une minorité ! et vos DAF le payeront cher !

COLLE-AU-DOS :

Il faudra marcher sur nos cadavres, nous autres ! Notre détermination est intacte ! Vous verrez comme cela va être compliqué pour vous et pour ceux que vous prétendez défendre ! Je vous conseille de rendre les armes et de baisser les bras ! Nous n’aurons aucune pitié pour vous ! et vos piètres compagnons petit colonel de bimbeloterie ! vous me le paierez de votre vie !

 

 

LE CHAT-BANNI :

Nous, non plus ! tous les vrais guerriers de notre époque sont dans nos rangs !

                                                                                                                                                                                    COLLE-AU-DOS :                                                                                                                                                                       Qui trouvera la motivation pour retourner dans le maquis ?  Les gens sont épuisés et complètement désespérés. Vous n'avez plus de munitions.

  • Voix d’un opposant chuchotant dans l’oreille de CHAT-BANNI :

Zut ! Nous leurs avons rendues nos armes le lendemain du cessez-le-feu. Et maintenant, tout est entre les mains de ces opportunistes. Tout est conspiration. C'est le Proche-Orient qui tire les ficelles de cette tragédie. On aurait dû rester sur nos gardes nous aussi, avant que ne survienne ce drame. Les spectateurs vont en avoir  plein les yeux

 

LE CHAT-BANNI : Oui, c’est une erreur d’avoir cru que c’était acquis… définitivement . Encore une fois, des ennemis émergent de nos flancs. Désormais, cette histoire ne veut pas prendre fin ! et voilà nos BOCCHUS qui repoussent comme de l’ivraie dans cette pleine lâchée aux orties !

 

  • La voix des tyrans séparément des opposants.

BOUMBOUM s’adresse à COLLE-AU-DOS :

Oui, adjugé ! J’ai toujours redouté ce vil personnage. Nous l’avons déjà envoyé se battre dans le désert sans munitions pour qu’il périsse loin des yeux, loin du cœur. Ni vu ni connu. Mais il nous a fait de la peine, et nous l’avons fait revenir.  Mais il m’a l’air immortel, ce rustre. Il faut en finir avec lui par tous les moyens !

 

LE NARRATEUR. LE CHAT-BANNI et ses compagnons dissidents, révoltés par l’ascension de ces déloyaux DAF, s’éloignent, laissant des échos à ce personnage qui se goinfre d’adversité et à ceux qui l’escortent. Les DAF suivent les dissidents, proférant insanités et menaces. Dans cette atmosphère de complots, d’abus et de harcèlement flagrants.

 

 

  • Un DAF, invoque devant les opposants qui quittent la scène, par ses intimidations :

Ne vous en faites pas ! Nous savons prendre notre revanche, nous aussi !

 

Un autre DAF au public : Et vous, allez les rejoindre dans leur brousse ! Battez-vous  contre nous ! Battez-vous à leurs côtés ! Montrez-nous votre audace ! on verra  de quoi vous êtes capables ! « Vous aurez des figues et des olives en récompense ! »

                                                                                                                                                                    — (Dixit COLLE-AU-DOS,  défiant le public avec moquerie)

 

  • La foule de DAF éclate d’un rire vulgaire, répétant avec le même sarcasme :

Ô des figues et des olives… des figues et des olives ! Vous serez bien servis si vous survivez ! Mais il faudra ramener de grands paniers pour la cueillette !

 

  • Un autre DAF ajoute :

Hier, vous nous avez chassés des mains de notre colon allié, aujourd’hui c’est nous qui vous chassons. Œil pour œil, dent pour dent ! Nous sommes partout où il y a une cause juste !

 

  • Furieux, LE CHAT-BANNI laisse entendre :

Ne vous inquiétez pas ! On vous a tous vus ! Vous êtes partout où elle est, pour la combattre, la bonne cause ! Pour provoquer son déclin et celui des justes qui se soucient de sa survie ! Oui, parce que vous êtes d’éternels vendus !

 

  • LE CHAT-BANNI s’éloigne, outré par l'incivisme de ces putschistes.

 

 

  • BOUMBOUM (irrité) :

vous avez entendu la menace ? Ils veulent la guerre ! Ils  veulent me renverser !

 

  • Les DAF à tour de rôle séduisent Boumboum :

 

Voix 1 — Oui, colonel, nous avons tout entendu ! faisons-leur la guerre !

Voix 2 — Nous sommes là pour empêcher cette conspiration !

Voix 3 — Nous allons vous venger, colonel ! c’est une occasion pour s’en débarrasser !

Voix 4 — Nous allons déconstruire tout cet assemblage absurde et insensé !

 

  • COLLE-AU-DOS, DAF en chef, toujours aussi engagé qu’à l’époque coloniale :

Laissez-le-moi ! je vais l’humilier, ce goujat ! Je vais l’éliminer, ce têtu qui joue au guerrier !

                                                                                                                                                                          Les DAF en chœur :

Allons de ce pas le châtier !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène VI (6)

Le CHAT—BANNI sacrifié

 

LE NARRATEUR. Quelques jours plus tard, BOUMBOUM, escorté de ses militaires, traîne LE CHAT-BANNI vers un supplice infâme.                                                                                                                                                                                                        

Le décor s’ouvre sur une forêt sauvage — une lande maudite où seuls les loups connaissent les sentiers. Les DAFs amènent, enchaîné, le jeune colonel qui osa opposer un veto au marchand de guerre. On lui arrache toute légitimité pour avoir refusé leur projet pernicieux : déraciner une famille dont le seul crime fut d’être autochtone et fière de son héritage.                                                                                         

On jette le pieux insurgé au pied d’une forêt sombre, témoin muette du complot qui se resserre sur lui.

(Entrée des putschistes trainant le CHAT—BANNI enchainé)

Chœur stasimon I

Ô Forêt des Ultimes Secrets,
toi qui portes l’ombre                                                                                                                                                   comme d’autres portent la couronne,
ouvre tes branches,
et recueille en ton ventre,                                                                                                                                                                               l’homme qu’on t’apporte.                                                                                                                                                                                                 Car voici venir
celui qu’on traîne vers la nuit,
celui dont les pas, enchaînés,
résonnent comme un glas dans les ronces.                                                                                                                                                Le tyran avance
et la sève se fige.
Un souffle de loup parcourt l’air,
comme si la nature elle-même
refusait de voir ce qui vient.

  • BOUMBOUM, avec un zèle venimeux :

Colonel (pause)  LE CHAT-BANNI…voyons si toutefois ce titre vous sied encore. Quelle élégance — quelle témérité — d’ériger vos veto contre nous ! Vous voilà donc défenseur des arriérés ?
Dites-moi : qu’avez-vous donc à reprocher à vos anciens compagnons d’armes ? Mes alliés vous répugnent-ils à ce point ? Où sont donc vos camarades d’antan ? Ces révolutionnaires de carton-pâte ? Qu’ils viennent ! Qu’ils accourent ! Qu’ils osent se perdre dans cette forêt maudite pour vous sauver, si tant est qu’il leur reste une once de courage ! N’aurait-il pas été plus sage pour vous de contribuer à notre œuvre ? Poser une pierre. Ériger un État neuf, une locomotive pour tout un continent ? Mais il faut réduire au silence les parasites, les saboteurs !  J’aurais pu vous pardonner… peut-être.  Mais voici le énième bâton que vous enfoncez dans mes roues. Heureusement pour moi, de secours, j’en ai d’autres. Voyez comme je roule à vive allure sur vos dos-d’âne ! Votre destin est entre mes mains. C’est à moi qu’il revient de décider si vous vivrez encore ou si vous périrez aujourd’hui.

Chœur (stasimon II)                                                                                                                                                                                 Écoutez, écoutez !
La parole du chef tonne comme le tonnerre des collines,
mais n’est que vent,
vent de cendres,
vent de mort.

Il parle de pierre,                                                                                                                                                          d’État, de grandeur…
Mais tout ce qu’il bâtit
s’effondrera dans la poussière rouge
où les justes tombent.                                                                                                                                                                               Car nul empire ne se dresse
sur le dos des innocents,
et nulle victoire ne dure
lorsqu’elle boit le sang des frères.

 

LE CHAT-BANNI : Votre discours… n’ébranle personne. Je ne tournerai pas l’arme contre mes frères. Que le destin s’accomplisse. Vos promesses d’État grandiose ne m’achètent pas. Vos menaces ne m’atteignent pas. Ils ont leur langue, leur voix — et si vous la méprisez, eux, au moins, savent s’en servir. Je crois qu’on parle égyptien en Égypte, non ? Pas l’arabe que vous rêviez d’imposer à tout un peuple.

                                                                                                                                                                            — Chœur (stasimon III )– le chant du martyr

Ô noble cœur,
toi qui refuses la souillure,
toi qui préfères la corde à la trahison,
nous te voyons.                                                                                                                                                                   La forêt te voit.
La terre te reconnaît.                                                                                                                                                   

Car il est des hommes
que la mort grandit,
et des rois
que la gloire défigure.

Les bourreaux pensent que ton souffle faiblit,
mais ton nom, déjà,
se lève comme un phare
dans les ténèbres de leur règne.

                                                                                                                                             BOUMBOUM, grinçant :                                                                                                            

Je vais vous enseigner ma raison, mauvais élève.

                                                                                                                                                                  (À sa troupe) :

Attachez-le à cet arbre et livrez le moi !  Qu’il périsse — aujourd’hui plutôt que demain.

 

  • CHŒUR (chant d’effroi pendant les ordres d’exécution) :

                                                                                                                                                                                         Hélas ! Hélas !
Voici venu l’instant où la sève gémit,
où la feuille tremble,
où la racine se tord de douleur.

Ils attachent le juste au tronc sacré !
Ils profanent la forêt des anciens !

Ô bois millénaire,
toi qui fus témoin des pactes,
des naissances,
des serments,
ne détourne pas ton regard !

Vois comment l’homme se change en bête,
comment la folie dévore le roi,
comment l’ambition boit le sang
comme un vin amer.

                                                                                                                                                                                                                   LE NARRATEUR. Le CHAT-BANNI est lié au tronc rugueux comme on enchaîne un sacrifice.
Les supplices s’enchaînent, méthodiques, sans une hésitation. Il endure. On l’étrangle avec une froideur mécanique. COLLE-AU-DOS,
un serviteur promu par le tyran, un homme de main sans âme — constate un souffle trop tenace, et l’achève de deux balles en pleine tête.

                                                                                                                                                                                      

 

 

 

CHŒUR (conclusion – exodos)                                                                                                                         Silence…
Le dernier souffle s’est dissous
dans la mousse humide.                                                                                                                                                  Les bourreaux s’éloignent,
fiers, ivres,
sans comprendre
qu’ils viennent de blesser le cœur même de la terre.                                                                                                    Car l’homme qu’ils enterrent en hâte
ne disparaît point :
il germe.
Il germe comme une graine d’or
jetée dans l’ombre du bois.                                                                                                                                                Et de cette ombre, un jour,
se lèvera la voix des justes,
la colère des peuples,
et un vent incandescent
qui balayera les trônes bâtis
sur les ossements des braves.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE II  (2)

La fin d’un règne dévastateur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

intermède

Les gens au départ                                                                                                                                                                                              ne voulaient que la paix,                                                                                                                                                                          Avant l’avènement                                                                                                                                                        de cet esprit mal fait,                                                                                                                                        Usés par les guerres,                                                                                                                                                    Ils cédèrent à BOUMBOUM                                                                                                                                                  Qui, sitôt au pouvoir,                                                                                                                                              Exila les pantoums,                                                                                                                                                            Ainsi s’assombrit le ciel des braves,                                                                                                                                                                Au lieu d’être libres,                                                                                                                                                                                         Ils devinrent esclaves.                                                                                                                                                                                                  Et l’échange entre eux devint top-secret,                                                                                                                                                                                              Les arrestations firent bien rage après.                                                                                                                                                             Les doctes avisés et d’autres voix révoltées,                                                                                                                                      Des plus audacieux se faisaient arrêter.                                                                                                                                             Les foules mêlées de candides joyeux,                                                                                                                                                                           Soutinrent l’insolent orgueil des mafieux,                                                                                                                                             Les méfiants érudits maitres en alphabets,                                                                                                                                Arpentent les rues à la dérobée,                                                                                                                                                                  D’autres disaient oui                                                                                                                                                                                       La vérité, certes, elle est amère,                                                                                                                                                                  Et si on la disait                                                                                                                                                                                            Cela nous coûterait bien trop cher,                                                                                                                                                            C’est ainsi qu’au lieu de joindre leur voix,                                                                                                                                                                                             A celle des justes éclairés,                                                                                                                                                                           Ils se vendirent à la loi                                                                                                                                                       Et devinrent affairés.

 

 

 

ACTE II (2)

Scène I (1)

 

L’héroïsme feint de BOUMBOUM  dans un silence de morts

 

LE NARRATEUR— Quelques lunes ont passé, avalées par un silence de cimetière. Les voix libres, réduites à des étincelles, se rassemblent à la lueur d’une lampe, loin des oreilles domestiquées. Ils dressent l’inventaire des ruines.                                                                                                                                                                                                                                     

                                                                                                                                                                                            — La voix de l’opposition dans la clandestinité

                                                                                                                                                                                 Voix 1 :

Ce n’est plus un pays, c’est une cage. La peur s’est glissée dans les articulations du peuple. Quiconque se dresse est fauché net — ou expédié hors de la terre qui l’a vu naître. Nous ne sommes plus qu’une poignée, un reste d’hommes vivants parmi les ombres.

                                                                                                                                                                                                                    Voix 2 :

Et lui… lui réclame l’allégeance comme on exige l’encens. Il s’est entouré de ces âmes accoutumées à ramper sous le talon du colon, et de ces vautours qui, hier encore, juraient de mourir pour la liberté et qui aujourd’hui s’emplissent la bouche de son nom.

                                                                                                                                                                                    Voix 3 :

Le Proche-Orient tisse contre nous sa toile subtile. Il a su glisser une langue de bois que nos rues n’ont jamais murmurée, et un habit culturel cousu dans une étoffe qui n’est pas la nôtre. Devrions-nous, par lâcheté, consentir à devenir étrangers à nous-mêmes ? Laisser un peuple entier se dissoudre dans une imitation ? Impossible !

 

Voix 4 : Pourquoi leurs cailloux viennent-ils se perdre dans nos haricots ? Ils convoitent nos huiles, nos racines, jusqu’à nos songes. Ils jurent que tout doit servir la grande oumma arabo-bassiste,
dont les drapeaux sentent la peur, la dévotion aveugle et la poudre. Mais qu’avons-nous à voir avec leur avenir quand le nôtre agonise, les yeux pleins de poussière ?

                                                                                                                                                                                   Voix 5 :

L’insécurité rôde comme une louve. Les foules, immenses et affamées, errent sans travail ni horizon. Les étals dégorgent de fruits gâtés, comme si même la terre refusait désormais de nous nourrir. Et les pénuries, innombrables, battent le rythme de nos jours.

                                                                                                                                                                                   Voix 6 :

Les paysans ont été dépouillés de leurs terres comme on arrache un enfant à sa mère. L’exode rural, furieux, déferle. Nos jeunes — la chair même de la patrie — fuient, poursuivis par la terreur des nouveaux maîtres. Et les DAF prospèrent comme des herbes noires sur la tombe d’un peuple martyrisé. Est-ce pour cela que nous avons saigné ? est-ce l’indépendance ? En quoi cela diffère-t-il du colonialisme ? N’est-ce pas pire ? Le colon, lui, au moins, bâtissait des pierres qui tenaient debout !

                                                                                                                                                                        Voix 4 :

Attention ! Ne tombe pas dans leur piège. Ils n’attendent qu’un mot pour nous peindre en nostalgiques du joug. C’est ainsi qu’ils étoufferont notre lutte.

 

Sur un autre espace de la scène, BOUMBOUM et son porte-parole, FEU-AU-BOUT jubilent.

 

FEU-AU-BOUT
La saison de la séduction fut généreuse, Excellence ! Nous avons charmé, envoûté, fait miroiter.
Il faudra poursuivre. Rallier, amadouer, caresser l’opinion internationale. L’Afrique applaudit, nos talents de magiciens, eux les talentueux sorciers ! Ils adorent le monde telle qu’on le leur a fait. Ça leur correspond. Le front de l’Est nous couve d’un œil tendre, et nous invite à reposer notre tête dans son giron protecteur. Quant aux DAF…Ils font régner l’ordre, disent-ils — le petit citoyen peut dormir en paix, paraît-il. Que rêver de mieux ?

BOUMBOUM
Ah ! Nos braves DAF ! Finalement pas si cruels, vois-tu. Nous avons su les caresser dans le sens du métal, les galvaniser, leur tendre la main généreuse afin qu’ils retrouvent leur vigueur perdue.
Si nos camarades d’antan les avaient cajolés durant la guerre, ils n’auraient peut-être pas rejoint le camp d’en face ! C’est leur faute à eux, toujours trop sévères.

 

FEU-AU-BOUT
Ils ont exigé trop vite, trop fort.

 

BOUMBOUM
Mais l’hésitation est une vertu parfois ! Réfléchir avant de choisir son maître —
n’est-ce pas là la preuve éclatante que nous sommes, au fond… des démocrates exemplaires ?

 

  • De l’autre côté de la scène — la voix agitée des opposants gronde

 

Voix 1

Oui, exactement ! Il leur a offert, sans honte et sans détour, toute la légitimité qu’il n’a jamais eue lui-même. L’obédience : voilà son unique vertu ! Bientôt, tu verras : PDG ici, adjudants-chefs là,
et peu à peu — par glissement, par capillarité —ils deviendront même les hauts officiers de notre propre armée ! leur ennemie d’hier !

 

Voix 2

Et pendant qu’ils monteront les échelons comme des singes sur une charpente, la bonne foi, elle, sera frappée du sceau infamant de la trahison… Nous naviguerons à la dérive sous leurs gouvernails de pacotille.

 

  • Plus loin

 

BOUMBOUM                                                                                                                                                                                      Nous avons chassé beaucoup de malintentionnés ! ces complotistes ! nous devons abattre
tous ceux qui rêvent de nous vendre à l’étranger ! ceux-là malheureusement ont réussi à prendre la fuite. Nous les avons ratés de justesse. Cette terre n’est pas un marché ! Comme le clamait, haut et fort, un camarade de lutte !

 

FEU-AU-BOUT
De lutte ? Un camarade ? Quel camarade ? Quelle lutte ?

 

BOUMBOUM
Mais… ceux que nous venons d’enrôler ! La lutte que nous n’avons pas faite — je veux dire, celle que nous avons faite…derrière une bâche, comme disent nos ennemis, par envie et pure malveillance !

  • (Il se tourne vers le public, la voix soudain gonflée d’un souffle messianique.)

 

BOUMBOUM
Il reste des nids de turbulence dans notre horizon ! Entendez-moi ! La guerre n’est pas terminée : elle commence ! Nos ennemis d’aujourd’hui dépassent en perfidie ceux d’hier qui nous tenaient sous le joug ! J’ai ordonné à notre glorieuse armée de les traîner dans la boue — comme nous avions traîné le funeste occupant ! Qu’ils sachent que l’honneur, héritage sacré de nos martyrs,
ne souffre ni plaisanterie, ni hésitation ! Nous avons juré devant le Témoin Tout-Puissant
de défendre, jusqu’à notre dernier souffle, cette terre imprégnée de leur sang béni. Hélas… vous le comprenez, n’est-ce pas ? Ils ne sont pas ici pour en témoigner : ils n’ont pas survécu. Prions pour leur gloire. Où qu’ils reposent.

 

  • (Il tire un mouchoir, pleure avec application, puis revient à son sermon haineux.)

 

 

BOUMBOUM
Nous avons choisi la langue élue : celle qui nous conduit vers la science, vers la civilisation,
et nous ouvre les portes du paradis ! Soyez-en fiers ! C’est la langue de nos ancêtres, la langue de la grande oumma, celle de nos frères de l’Orient. Sous leur égide, nous nous élèverons, et bâtirons avec eux une union sacrée, éternelle comme les cieux !  Alors, restons droit et bien orienté vers l’orient !

 

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Noir.

Chœur 

Ainsi le maquisard,

Rêveur à l’extrême,                       

De liberté,

Sombra dans la bohème,

Comme en temps de guerre,                                                                                                                                              De montagne en montagne                                                                                                                                            il vagabonde,                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Pour le faire exiler,                                                                                                                                                             Les vagues abondent,                                                                                                                                                       Le doux chant enthousiaste des guerriers,                                                                                                                         Devint amertume,                                                                                                                                                           C’est pour les arrivistes intrus,                                                                                                                            Que le cierge s’allume,                                                                                                                                                   Le désordre, la discorde, la débandade                                                                                                           Coupèrent toutes les routes,                                                                                                                                Comment va-t-on survivre,                                                                                                                                                       À une pareille déroute ?                                                                                                                                     Le bohème va donc retourner à sa bohème,                                                                                                              Pour pouvoir militer et répandre ses poèmes,                                                                                   Son ami SÉDENTAIRE s’est fixé dans le bled,                                                                                                          Il n’espère pas retrouver plus loin le remède,                                                                                                  Ecoutez-les dire ce qui les différencie !                                                                                                                      C’est ce qui pas plus loin qu’hier les unissait.

 

 

 

 

 

Scène II (2)

                                 Meurtres et exil des damnés par des DAF émancipés.

 

Le SÉDENTAIRE et le BOHÉMIEN demeurent face à face. Le vent du port se lève, chargé d’embruns et de valises claquantes. Entre eux, un silence qui semble prêt à se rompre comme une digue usée. Soudain, des clameurs montent :

 

Les OPPOSANTS, rassemblés de l’autre côté de la scène, reprennent leur tumulte.

 

VOIX 1

Oui, oui ! Il leur a offert la légitimité sur un plateau d’or terni ! L’obédience : voilà la clef !
Tu verras : il fera d’eux des PDG par-ci, des adjudants-chefs par-là, et, petit à petit, de hauts officiers de notre armée ! notre pauvre armée tombée entre des mains criminelles ! La maison va dériver, mes frères, dériver comme un navire d’ivrogne !

 

VOIX 2

La bonne foi deviendra traîtrise, le courage deviendra délit… Tout ce qui tient debout sera accusé de vouloir renverser le monde !

 

  • Plus loin, sur une estrade improvisée, BOUMBOUM surgit, tonitruant, gonflé d’une autorité théâtrale.

 

BOUMBOUM (à pleine voix)

Quelques foyers de turbulence persistent ! La guerre n’est pas finie — elle commence à peine !
Nos ennemis d’aujourd’hui sont pires encore que ceux d’hier !

J’ai donné l’ordre à notre armée victorieuse de les traîner dans la poussière, comme nous avons trainaillé, jadis, le funeste occupant ! Qu’ils sachent une fois pour toutes qu’on ne badine pas avec notre honneur, héritage sacré de nos ancêtres et de nos martyrs ! Nous leur avions juré de les honorer, tant que nos pieds fouleraient cette terre sainte, terre imprégnée de leur sang béni —jusqu’au dernier souffle de notre existence !

  • Il sort alors un mouchoir de scène d’une lenteur ostentatoire, essuie ses larmes qui n’ont rien de salé, puis reprend sa voix liturgique, en transe.

 

BOUMBOUM

Écoutez ! Nous avons choisi la langue élue ! La langue qui nous rapproche de la science !
La langue qui nous mène à la civilisation ! Qui nous ouvre les portes du paradis !
Soyez-en fiers ! Cette langue est notre atout, notre honneur, celle de nos ancêtres, celle de la grande oumma, celle de nos amis de l’Orient avec qui nous allons bâtir une communauté moderne et invincible ! Sous leur égide, nous nous élèverons vers les cieux, et tisserons avec eux une union éternelle, sacrée, indestructible. Il lève les bras, comme s’il attendait une ovation divine. Mais seules quelques toux lui répondent.

 

—À l’arrière-plan, le BOHÉMIEN regarde la scène, accablé. Le SÉDENTAIRE, lui, observe BOUMBOUM avec un mélange de scepticisme et de naïveté pieuse. Le BOHÉMIEN secoue la tête.

 

LE BOHÉMIEN

Voilà ton guide. Voilà ton phare. Il parle d’ascension — et nous tombons plus bas chaque jour.

 

LE SÉDENTAIRE

Il n’est pas parfait, certes… Mais il défend la terre. Il a du charisme et de l’ambition !

 

LE BOHÉMIEN

Non. Il défend son siège — et ses cousins. Il a le charisme d’un mafieux !

 

LE SÉDENTAIRE

Tu exagères…

 

  • Mais le tumulte derrière eux enfle :

 

  • Les voix, la foule, les rumeurs, tout devient un brouillard sonore. Le port n’est plus un lieu, c’est une plaie ouverte.

 

Soudain, les OPPOSANTS reprennent, cette fois d’un ton plus grave, presque messianique :

VOIX 1

Regardez ! Ils écrivent une histoire qui n’est pas la nôtre ! Ils tordent les racines, ils déplacent les montagnes pour construire un trône de fumée !

 

VOIX 2

Et nous, pauvres mortels, regardons sans broncher les chacals se déguiser en prophètes !

 

Les mots tombent comme des pierres. Le SÉDENTAIRE ferme les yeux un instant. Puis il murmure, pour lui-même :

 

LE SÉDENTAIRE

Par les ancêtres… qu’est devenu ce pays ?

  

Le BOHEMIEN  

Non, non ! moi, j’ai bien réfléchi ! je ne suis pas seul d’ailleurs ! regarde bien toutes ces valises qui se promènent ! tu ne te rends pas compte du ras-le-bol populaire généralisé ?  des dizaines voire des centaines de milliers d’âmes conscientes et avisées sont en train de dire à dieu à leur terre chérie !

                                                                                                                                                                                                                       Le SÉDENTAIRE :

Moi, à ta place, je ne ferai jamais ça ! J’aurais honte d’agir de la sorte !   

                                                                                                                                                                              Le BOHEMIEN :                                                                                                                                                              

Honte ! de quoi alors ? il y a quoi de honteux en cela sinon  que de s’être laissé gouverner par des mendiants opulents en apparence ?  Des Béni Hadjres (1) maquillés de noblesse !                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

                                                                                                                                                               Le SÉDENTAIRE :                                                                                                                                                                                                                                                  

Il faut d’abord se mettre dans son esprit que l’essentiel a été fait en envoyant paître chez lui, le vieux colon ! regarde à l’opposé de quelques tyrans s’il est vrai qu’il en existe, nos enfants qui s’éclatent tous joyeux animant les écoles et les jardins ! et qu’est-ce-qui compte de mieux pour nous si ce n’est cette génération montante qui prendra notre relève ? Tous les jours, je les vois jouer ici dans ce merveilleux verger et cela me donne un enchantement que je ne peux pas changer avec une décision folle et déraisonnable comme la tienne. Elle est magique cette ambiance, non ! Partir chez le pays ennemi ! je me demande s’il peut y avoir plus honteux que cela !

 

Le BOHEMIEN :

Ce beau jardin est l’œuvre de ceux-là que tu as envoyé paître chez eux !

 

Le SÉDENTAIRE :

Avec nos bras pour deux sous ! j’ai des doutes ! es-tu pris par la nostalgie des vieux colons toi le maquisard ? tu trouves cela normal ?! vous virez quelqu’un de chez-vous, après, vous lui emboîtez le pas pour aller vivre chez lui !!! Quel illogisme ! Où donc est ta hargne ? ton nif ? ta dignité d’hier ? Pour recouvrer notre honneur, il faut que tout ce monde reste ici, là, maintenant, demain et toujours, indéfiniment ! Aujourd’hui, ils nous ont eu, demain nous les aurons ! ils sont même loin d’être aussi puissants que le colon que nous avons vaincu sans munitions presque.

 

Le BOHEMIEN :

Il n’y a aucune trahison ! L’exode est un phénomène aussi vieux que le monde.

 

Le SÉDENTAIRE :

Aussi vieux que le monde ! C’est pareil que la prostitution ?  Aussi vieille que le monde aussi ! c’est comme si vous alliez vous prostituer loin alors !

                                                                                                                                                                                                                          

Le BOHEMIEN :

Non ! Pas ça quand-même ! Nous ne pouvons plus nous battre ici !  pas par crainte de représailles mais parce qu’ils nous ont divisé en tribus et en petits groupes d’extrémistes zélés. Si on se fait arrêter, qui dira la vérité aux générations naissantes ? En plus, les moyens de répression qu’ils utilisent sont aussi abjects que ceux qu’utilisaient les colons, si ce n’est pire ! Avant, on reconnaissait l’ennemi, ce n’est plus le cas aujourd’hui ! personne qui désobéit, n’y survit ! Nous irons là-bas et nous ferons preuve d’exemplarité. Nous ne doutons pas de notre civisme ! La lutte ne va pas s’arrêter. Nous tâcherons de nous reconstruire comme au bon vieux temps pour connecter nos progénitures à la réalité. Nous avons toujours fait preuve de bonne conduite loin de notre terre natale ! en somme nous fuyons la censure et les divisions ambiantes !

 

Le SÉDENTAIRE :

Arrête de philosopher ! ta vision de la situation est nulle et erronée ! tu finiras par te laisser envoûté par l’occident ! tu oublieras la guerre que tu leur as faite et tu te trouveras des alibis pour justifier ta dérobade ! mais tu ne pourras pas échapper à ta conscience. C’est à la fin de ta vie que le remord te saisira par la gorge pour te ravager le cœur et le cerveau s’il t’en restera un ! tu ne pourras pas y échapper ! Rien et personne ne pourra soulager ton supplice !

 

Le BOHEMIEN :

Quelle destin tragique tu es en train de me coller sur le dos !!! Nous nous sommes battus contre la répression, l’injustice, les spoliations, les privations et les humiliations de toutes sortes. Non pas contre un pays ou contre un peuple ! mais contre une catégorie d’individus qui constituait une infime minorité parmi un brave peuple, une poignée de pirates issue de plusieurs contrées d’ailleurs. De plusieurs origines ethniques et parmi eux les nôtres.

Des gens parmi ceux que tu prends pour ennemis ont prêté mains fortes à notre cause. Ils nous ont même rejoint dans nos maquis. Ils nous ont défendu corps et âme contre leurs propres dirigeants, parce que ces derniers étaient des injustes, des tyrans génocidaires. Leurs intellectuels, Journalistes, écrivains, artistes, leurs célébrités, qui ont porté notre voix dans les parlements internationaux, partout dans le monde, tu oublies tout ça !!! Après tout, nous n’avons pas l’intention d’être injustes nous non plus !!!   Nous autres, savons séparer le bon grain de l’ivraie !

Moi entre Maurice et Boualem (1) je choisirai bien MAURICE avec joie, sans même hésiter ! Ceux qui n'ont pas les mains tachées de sang, pouvaient bien rester vivre en cohabitation avec nous. Cela a été clairement rapporté dans les accords après le cessez-le-feu.                                                                                                                                                  Nous étions majoritairement d’accord sur cette question ! ils auraient dû ne pas prêter l’oreille aux rumeurs circulantes ! Ils n’auraient jamais dû partir ! Ce n’était ni une question de race, ni celle d’une nation, ni encore moins celle de la religion ! ils se sont laissés berner par la propagande. Ils ont eu la trouille puis sont partis.  Je ne dis pas qu’il n’y avait pas du tout de danger mais… (pause) Nous avons tous été sujets aux exactions des ultras des deux camps.   Nous avons tous subi ces fameuses horreur !

Le SÉDENTAIRE :

Pas besoin de faire du bruit comme une fanfare sur les toits ! Tout va bien, ils ont pris la décision de partir, qu’est-ce qu’on en a à foutre nous ? on ne pouvait pas les obliger à rester ! sinon tout va bien pour nous. Je ne regrette pas ma décision. Tu crois vraiment que je suis simple d’esprit moi, de vouloir rester dans ma terre natale ? Épargne-moi tes insinuations perfides ! Respecte la mémoire sacrée de nos héros !

                                                                                                                                                                                                                     Le BOHEMIEN :                                                                                                                                                                

Je n’ai jamais évoqué ton nom, soyons clairs ! d’accord ! mais comment peux-tu m’accuser de profaner la mémoire de mes frères martyrs ? Je ne fais allusion à personne en particulier. Je ne ressens aucune aversion envers nos camarades défunts. J’ai tout le respect et l’inclination devant leurs sainte mémoire. Je parle de ces âmes soumises, de ces moutons de Panurge qui acquiescent à tout. Tels des crocodiles affamés, les bourreaux guettent leur proie, prêts à frapper avec leurs mâchoires béantes en les refermant sur ceux qui votent pour leur propre déchéance, déroulant le tapis rouge vers leur asservissement ! Bientôt, ils seront des milliers, des centaines de milliers, errant comme des âmes en peine à la recherche d'un ailleurs. Ne resteront que les esclaves volontaires, à la merci des brutes qui prospèrent sur leur dos.                                                                                                                                                                                                                                                                                

                                                                                                                                                                                            Le SÉDENTAIRE : Nous avons encore du temps devant nous ! Pourquoi ne pas patienter ? Nous saurons faire face aux tyrans, s’ils se manifestent ! Nous les obligerons à tenir leurs promesses si elles sont creuses. Comprends qu’il n’y a plus de colonialisme ! L’Occident nous observe, ses yeux inquisiteurs braqués sur nous, et la promesse de progrès leur reste sans doute en travers de la gorge.

                                                                                                                                                                                                        LE BOHÉMIEN :  Progrès ? Quel progrès ? Des mirages ! L’Occident rit de nos illusions. Il n’a pas une seconde à consacrer aux gesticulations d’un chef exporté de l’orient et applaudit par une minorité aveugle, ignorante — quand elle n’est pas simplement malveillante. Là-bas, ils bâtissent leur pays qu’ils aiment. Ici, nous étouffons sous une caste qui déracine et qui mange les vivants.

(Silence. Le vent se lève.)

Pourquoi sont-ils revenus, dis-moi ? Eux qui avaient fui la guerre ? ont servi l’injustice, comme on sert une soupe froide. Et les endormis votent pour les arrivistes, puis pour ceux qui les renversent, puis pour leurs clones. Une ronde sans fin. On leur a soufflé que voter est un devoir sacré : « Le vrai patriote dépose un bulletin. » Les abstentionnistes, eux, deviennent des parias. Ils ne peuvent même plus retirer un simple papier à la mairie ! Quelle infamie ! Quelle ingratitude sans bornes !

 

LE SÉDENTAIRE

Je ne partage pas ton amertume. Il reste ici des esprits nobles, savants, ardents, prêts à relever ce pays et à l’élever parmi les nations développées. Ne noircis pas tout.

 

LE BOHÉMIEN

Et moi je te dis : il existe aussi des esprits lucides, désespérés, ceux qui ont vu le gouffre s’approfondir, venir comme un chien noir dans la nuit. Ils savaient qu’aucune seconde chance n’existait à court terme. Ils ont vu l’indifférence, la complicité, les entraves. Ces âmes-là sont parties — avant même que les fous de tyrannie ne sortent de l’ombre.

 

LE SÉDENTAIRE

Nos inquiétudes sont parfois de simples moucherons. Nous les traitons comme des ogres.
À force de fatalisme, nous transformons des balivernes en prophéties d’apocalypse.
Nos enfants sont scolarisés, enfin ! Ils s’épanouiront dans l’abondance. Cette génération nous emmènera vers de nouveaux sommets, une nation complète, digne, civilisée.
Il suffit d’attendre qu’elle mûrisse.

 

LE BOHÉMIEN : Que la civilisation attende la maturité de la génération, Voilà donc ton oracle !
Et pourquoi pas aujourd’hui ? Pourquoi demain ? Pourquoi l’illusion plutôt que l’action ?
Entre-temps, quoi ? Des promesses pour naïfs, des menaces pour les rebelles ? Tu veux monter dans la lune : bon voyage ! Nous avons assez attendu. Nous avons tout vu.
C’était écrit : les nouveaux maîtres seraient pires que les anciens.

Nos compagnons d’armes — pas les vendus, les vrais — nous l’avaient annoncé. Il est ahurissant de constater comme leur prophétie s’est réalisée mot pour mot. Regarde ! Ils ont purgé la Kabylie. Ils ont abattu LE CHAT-BANNI et les plus fidèles de nos camarades et les chiens ils les ont autorisés, sacralisés. Ils ont poussé les plus utiles à l’exil.

Qu’y a-t-il de différent entre le colon que nous avons vaincu, et cette oligarchie sénile, dénuée d’humaine vocation ? C'est pareil — pire même. Et cette langue qu’ils interdisent aujourd’hui au nom de leur oumma, elle était enseignée dans la capitale au milieu du XIXᵉ siècle !
Des érudits, étrangers eux,-mêmes la professaient à l’université d’Alger ! (1) Quelle farce amère ! Voilà pourquoi l’exode nous appelle.

LE BOHÉMIEN (continuant)

Nous n’aimons ni la morgue ni le mensonge. Là-bas, derrière la mer, vivent encore des esprits éclairés, capables de nous comprendre, de nous tendre la main. Bientôt, nous regretterons d’avoir brandi les armes contre eux. Tu verras les conflits à venir (pause) entre-nous !

                                                                                                                                                                                                LE SÉDENTAIRE

C’est de bonne guerre ! Entre frères, tout se règle. « Le linge sale se lave en famille. »

                                                                                                                                                                                                   LE BOHÉMIEN. Eh bien chez nous, le linge lavé se Sali en famille ! Voilà notre malédiction. Jamais je n’aurais pensé t’entendre dire cela, toi, mon frère d’armes. Mais je me battrai encore. Je broierai du noir jusqu’à ce que cette terre soit purifiée des tyrans.  Il suffirait d’un espoir, d’un seul, pour oser ce mot : vivre ensemble. Dire enfin : « Lui, toi, nous, vous, il — nous sommes différents et c’est ainsi que l’on bâtit un peuple. Sans injustice. Sans racisme. »

                                                                                                                                                                                                                     LE SÉDENTAIRE (exaspéré)Arrête ! tu me démolis l’âme avec tes paroles sombres et défaitistes ! Là où tu vois de l’ombre, je vois Encore des couleurs. Là où tu vois des ennemis, je vois des frères. Pourquoi veux-tu peindre le monde en noir ?

LE BOHÉMIEN (brûlant de dépit)

Parce que tu refuses d’entendre. Tu as été un maquisard exemplaire, oui. Mais cela n’empêche pas parfois d’être borné… et un brin égoïste. Tu n’écoutes que ta sentence !

 

LE SÉDENTAIRE

Ah ! Ainsi tu es la clairvoyance incarnée, et moi l’idiot du village ! Qu’importe : je reste.
Je veux voir mes enfants grandir ici, réussir ici. Dans ma maison je veux un docteur, un ingénieur, un juge, un ministre ! Je veux que mon combat n’accouche pas du remords.
Ma conscience est tranquille — que nul ne la dérange !

 

LE BOHÉMIEN

Tu veux un ministre ? Pourquoi pas un président-adjoint tant qu’on y est !  Tu sais bien : les adjoints ne lâchent pas la carcasse ! Regarde BOUMBOUM ! Moins que rien — le voilà calife !

 

LE SÉDENTAIRE

Non je suis désolé, de cette façon-là, toi, tu es en train d’avancer vers l’arrière.

                                                                                                                                                                                                                LE BOHÉMIEN

Non : tu recules vers le futur. C’est plus grave encore.

 

LE SÉDENTAIRE : Advienne que pourra. Je suis prêt à tout, pourvu que mes enfants s’élèvent, et qu’ils échappent aux humiliations de l’ignorance. Je consacrerai ma vie entière à les escorter jusqu’à la lumière. Tôt ou tard ils atteindront mon...

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