Les larmes de sang
Dans une chambre d’hôpital, une femme veille au chevet de sa mère malade. Leur dialogue dévoile l’histoire d’une famille traversée par un secret ancien qui empoisonne la lignée. Ce face-à-face intime se déploie en même temps qu’un autre combat qui se joue à l’intérieur du sang malade de la Mère. Les Antigones se révoltent contre la domination des Alphas, gardiens d’un ordre familial et patriarcal. Le Chœur accompagne et relaye cette lutte en lui donnant une portée collective et politique. Peu à peu, la vérité du secret se fait jour, grâce au combat des Antigones en dépit de la résistance de la Mère prisonnière de son déni.
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Prologue
Deux femmes dans une chambre d’hôpital. La Mère très âgée, la Fille au mitan de sa vie.
La Mère : Tu l’entends ce bruit ?
La Fille : Quel bruit ? Non, maman, je n’entends rien. Ce doit être tes oreilles. Débranche et rebranche !
La Mère : Mais si, écoute, ça gronde. De plus en plus fort. On dirait une machine puissante qui avance sur nous. Elle arrive, vite. Très vite.
Regarde, tout bouge, tout tangue !
La Fille : Quoi ? Qu’est-ce qui bouge ? Qu’est-ce qui tangue ? Je n’entends rien. Je ne vois rien. Je ne sens rien.
La Mère : C’est là pourtant, dehors, dedans, partout ! On dirait un tremblement de terre. Tu ne sens pas que le sol se dérobe, il se fissure ! Fais attention à toi !
Tout le corps de la Mère se met à trembler, ses mains puis son menton. Ses dents claquent comme des pas cadencés qui avancent, se rapprochent. On les entend qui viennent bientôt mêlés à des voix chuchotées.
La Fille : C’est toi qui trembles, maman ! Et tu claques des dents ! Tu as froid ?
La Mère : Écoute. Quelqu’un parle maintenant. Je connais cette voix mais je ne la reconnais pas. Qui est-ce ? Tu le sais, toi ?
La Fille se penche vers sa Mère en tendant l’oreille. Elle ajuste ses couvertures et lui touche le front.
La Fille : Non. Je n’entends toujours rien. Mais tu brûles de fièvre et tu délires. Attends ! Je cours chercher quelqu’un.
Elle sort précipitamment tandis que la Mère s’enfonce dans son délire et le brouhaha des voix qui se perdent dans des gargouillis liquides. Des images de cellules et d’explorations d’organes défilent sur des écrans : le corps humain vu de l’intérieur, vivant, battant. La Mère est très agitée, ses bras tracent de vastes cercles au-dessus de son corps puis se met à gratter sa poitrine et son ventre comme si elle voulait le déchirer, creuser à l’intérieur, ouvrir grand ses entrailles qu’elle tient écartelées entre ses mains.
Entrée du Chœur par les portes d’un temple dédié à la Famille. Les Antigones d’abord (qui représentent les plaquettes sanguines), viennent ensuite les Alphas (qui représentent les globules blancs), les Amarantes, enfin (qui représentent les globules rouges).
Chant du Chœur
Les Antigones
Nous sommes le sang le sang de la lignée
Nous sommes le sang le sang de nos martyrs
Nous sommes le sang à l’heure du repentir
Nous sommes le sang qui viendra nous venger
Nous sommes en marche, plus rien ne nous arrête
Nous sommes fières de porter nos blessures
Les traces infâmantes de vos souillures
Nous sommes la rage qui s’élève des crêtes
Nous sommes le sang gâché des innocents
Nous sommes le sang de nos corps jaillissants
Nous sommes le sang qui coule des yeux rougis
Nous sommes le sang qui lave le déni
Les Alphas
Nous sommes le sang éternel de vos pères
Qui irrigue les champs de nos batailles
Nous sommes le feu qui brûle vos entrailles
Les fiers guerriers issus de votre chair
Nos noms resonnent dans les livres d’histoire
Superbement, vous portez notre gloire
Nous sommes les fils dévoués à notre cause
Qui pour toujours protégerons ses clauses
Les Amarantes
Nous sommes le sang de votre brut désir
Qui consume et qui brûle votre cœur
Vous nous craignez car nous sommes vos peurs
Toutes ensembles nous pouvons vous détruire
Nous sommes le sang des femmes suppliantes
Celles dont les entrailles gémissent et crient
C’est de nos larmes que jaillit la vie
Nous sommes le sang des Mères qui enfantent
Les Antigones
Nous sommes le sang qui gicle sous vos coups
Votre violence sur nos corps mutilés
Ne restera pas tue ni ignorée
Le temps viendra de lever les tabous
Entendez-vous cette soif de justice
Notre révolte dressée contre vos haines
Nous venons réparer le préjudice
Pour que enfin advienne notre reigne
Scène 1
Salle de garde des Antigones. Un Messager en tenue de marathonien (encore frais) entre en courant.
Le Messager :Mais qu’est-ce que vous foutez, ça fait une heure qu’on vous attend. Y’a urgence là !
Chœur des Antigones : On est en grève !
Le Messager : Comment ça, en grève !! C’est pas dans nos statuts, ça…
La Coryphée : Justement. On veut que ça change ! C’est ce qu’on a décidé en AG hier.
Chœur des Antigones : À l’unanimité !
Le Messager :Mais de quoi vous parlez ! C’est n’importe quoi ! Allez, bougez-vous ! Il faut sauver la Vieille, on est en train de la perdre !
Chœur des Antigones : Non.
Le Messager : Comment ça, ‘Non’ ?
La Coryphée : Non. Ce n’est plus notre problème. Cela fait des années que l’on vous alerte sur la détérioration de nos conditions de travail et de son impact sur la prise en charge des patients. Mais personne ne nous écoute. Et là franchement, c’est juste devenu ingérable. On dit STOP ! Nein. Finito ! Trop bonnes, trop connes ! On connait la chanson !
Le Messager : Non mais vous déconnez ! Vous voyez bien qu’elle est en train de clamser, putain !
La Coryphée : Ce que je vois moi, c’est que ce sont toujours les mêmes qui triment. NOUS, en l’occurrence, pendant que vous vous la coulez douce !
Chœur des Antigones : Zéro reconnaissance. Aucunes perspectives de carrière. Trop de pression, management toxique. Stress. Burn out en séries. Parce que les tâches ingrates, bien sûr, c’est toujours pour notre pomme ! Trop c’est trop ! On en a marre, c’est tout !
Le Coryphée : Qu’est-ce que c’est que ce raffut ! Mais vous êtes encore là vous ? Quelqu’un m’explique ce qui se passe ?
La Coryphée : Il se passe que nous sommes en grève !
Le Coryphée : En grève ? La bonne blague ! Il n’y a pas de grèves qui comptent ici, vous le savez très bien. Allez hop, au boulot !
La Coryphée : Je crois qu’on ne s’est pas bien fait.e.s comprendre. On ne bougera pas d’ici tant que vous n’accepterez pas de nous traiter comme vos égales.
Chœur des Antigones : Revalorisation des salaires ! Reconnaissance de notre travail…, et de sa pénibilité ! Respect ! Oui, Respect surtout ! Avantages sociaux. La BASE, quoi !
Le Coryphée : Non mais, je rêve !! On va vous envoyer les Testos fissa ! Et vous allez voir que vous allez reprendre le travail, vite fait bien fait ! Ça ne va pas traîner, je vous dis. Une grève ! On aura tout vu ! On ne cède pas au chantage, encore moins aux caprices !
La Coryphée : Faites comme vous voudrez mais en attendant, si vous voulez sauver la Mère, il va falloir mettre un peu d’eau dans votre vin. Pour commencer et en gage de votre bonne volonté, nous exigeons une révision complète de l’organigramme. On a la liste des manageurs toxiques et on veut qu’ils dégagent. Maintenant ! On sait que c’est vous qui les maintenez à ces postes parce que ça vous arrange. Et plus de responsabilités pour nous ! La balle est dans votre camp !
Scène 2
Dans la chambre d’hôpital. La Mère dort. Le Coryphée et le Directeur (qui représente le Plasma) se tiennent près de son lit.
Le Directeur : Ce n’est pas gagné gagné cette affaire. Elle est encore bien mal en point, la pauvre. On a besoin des Antigones pour la récupérer…
Le Coryphée : Mais enfin, convenez que c’est absolument insensé ! Une GRÈVE ! On ne va tout de même pas céder à leur chantage. C’est une question de principe !
Le Directeur : Que proposez-vous ? On la laisse crever ?
Le Coryphée : Bah, c’est ce qu’on a toujours fait, non ? Je ne vois pas où est le problème ! Pourquoi est-ce qu’on changerait nos méthodes, parce que quelques garces… Mais qui parle de la laisser crever ? On va juste forcer ces furieuses à reprendre le travail.
Le Directeur : Comment comptez-vous vous y prendre ?
Le Coryphée : La méthode forte ! Il n’y a que cela qu’elles comprennent ces salopes !
Le Directeur : Ce n’est pas dans mon registre. Voyez-vous, mon rôle, en tant que Directeur, est de maintenir le juste équilibre entre les différents éléments du système, sans jamais forcer les choses. J’écoute, je discute, je négocie. On appelle cela la Di-plo-ma-tie….
Le Coryphée : Vous ne voyez donc pas, Monsieur le Directeur, avec tout le respect que je vous dois, que c’est tout le système, justement, que ces folles, ces hystériques veulent mettre en pièces. Et nous avec, car nous sommes le système. Et je vais vous le dire très franchement : si l’on cède à la plus petite de leurs revendications, elles exigeront toujours plus, jusqu’à notre extinction. Car c’est cela qu’elles veulent au fond et rien d’autre : le POUVOIR. Notre POUVOIR. N’ouvrez pas la boîte de Pandore ! Je vous en conjure !
Le Directeur : Vous exagérez toujours tout ! Et je vous prierais de modérer votre langage : ‘Folles, Hystériques’, ce sont des termes d’un autre âge. Les temps changent, il faut vous y faire.
Le Coryphée : Oui, ça c’est sûr que ça change et pas pour le mieux !
Le Directeur : Peut-être, est-ce le moment de ne plus faire comme avant, justement. L’occasion, une opportunité, appelez-cela comme vous voudrez…
Le Coryphée : Gender-washing ! Je vois qu’elles vous ont retourné le cerveau… Ah mais c’est vrai que vous n’avez que des filles… Mon pauvre… Déconstruction forcée… Ça ne doit pas être rigolo tous les jours à la maison… Je vous plains.
Le Directeur : Gardez votre commisération pour vous ! Tout va très bien chez moi !
Le Coryphée : Vous m’avez très bien compris ! Réfléchissez un instant. De quoi, aurions-nous l’air si nous décidions de lâcher d’un seul coup un dispositif que l’on a protégé, que l’on a même encouragé en toute connaissance de causes, sans parler des dommages collatéraux que nous avons toujours couverts, parce que ça nous arrangeait. Et quand je dis Nous, c’est vous aussi !
Le Directeur : C’est vrai que j’y ai trouvé mon compte, comme nous tous : les honneurs à peu de frais, la vie facile, toujours sur le dos des autres, enfin sur leur dos… Mais là, le fait est, qu’iels ne veulent plus marcher avec nous… Alors, peut-être que le moment est venu de repenser le système, de leur faire un peu de place… Qu’est-ce que l’on risque au fond ?
Le Coryphée : Mais TOUT ! Nous risquons de TOUT perdre. Vous savez très bien, comment les choses vont se passer. Si nous ouvrons les vannes, ne serait-ce qu’un petit peu, il nous sera impossible de revenir en arrière et ce sera le début de la fin. Nous tomberons avec le système. Vous, moi, nous tous. Et ce sera un gâchis terrible, car elles sont incapables de gérer quoi que ce soit. L’histoire l’a bien montré. Il faut absolument faire barrage à la Terreur rouge ! C’est une question de survie. Un devoir civilisationnel ! Nous ne pouvons pas, comme ça sur un coup de tête, faire écrouler un édifice bâti pierre par pierre par les générations qui nous ont précédées. Nous leur devons bien ça !
Le Directeur : De grands mots toujours ! La Terreur rouge ! Pourquoi pas la Révolution. Mais écoutez-vous parler enfin ! Vous voyez du drame partout. Moi je crois qu’il faut leur donner une chance. Et je vais vous le dire franchement, cela m’inquiète de vous voir raisonner de la sorte ! Vous êtes jeune encore, c’est vous qui devriez porter le changement, je ne vois rien de bon dans cette crispation identitaire. À croire que le problème est bien plus profond que ce que j’avais imaginé… Vous n’avez strictement aucunes excuses ! Plus je vous écoute et plus je suis convaincu du bien-fondé de leurs demandes… Quels sont les intérêts que vous cherchez à défendre ? J’avoue ne pas comprendre. Vous voyez comme moi où nous en sommes arrivés, n’est-ce pas ? La situation n’est plus tenable. Pour personne.
Le Coryphée : C’est moi qui ne comprends pas pourquoi vous voulez tout foutre en l’air pour cette vieille bonne femme. Elle mourra de toutes les façons. On a beaucoup plus à perdre qu’à gagner dans cette affaire. C’est juste ce que j’essaye de dire. Nous avons toujours fonctionné comme ça et vous n’avez jamais rien dit ! Pourquoi tout bousiller maintenant ? C’est vous que je ne comprends plus !
Le Directeur : Bon ça suffit ! C’est moi qui décide. Donnons leur juste ce qu’iels veulent. Et franchement, un peu de ménage ne fera de mal à personne. Il y a un paquet de gars parfaitement inutiles qui profitent du système depuis bien trop longtemps. Iels ont raison, il faut qu’ils dégagent. Je compte sur vous pour me préparer un plan social bien ficelé. Envoyez les plus anciens à la retraite et mutez les plus problématiques à des postes où ils n’auront pas ou peu de capacités de nuisance. Et vous me remplacez tous ces éléments par de jeunes ambitieux.ses, trié.e.s sur le volet. Je suis curieux de savoir ce qu’iels donneront à des postes de responsabilité. Vous verrez que l’exercice du pouvoir calmera aussitôt leurs ardeurs révolutionnaires.
Le Coryphée : Comme vous voudrez. Mais je maintiens que vous faites erreur.
Le Directeur : Nous verrons bien. Et je l’aime bien cette vieille, je n’ai pas envie de la laisser tomber. Mais voilà qu’elle se réveille. Sortons.
Scène 3
La Mère et la Fille dans la chambre d’hôpital. La Mère, allongée dans son lit, s’agite, elle pousse un cri.
La Fille : Tout va bien maman ?
La Mère : Ah, mais tu es toujours là.
La Fille : Bien sûr que je suis là. Tu nous as fichu une de ces trouilles. On a bien cru que tu ne reviendrais pas. C’était limite limite…
La Mère : J’ai juste dormi pour une fois. Pas un drame ni un crime.
La Fille : Enfin, un bien long sommeil qui a duré plusieurs jours, maman. On s’est inquiétés, tu sais.
La Mère : Vous vous inquiétez toujours pour rien ! Surtout toi d’ailleurs, depuis que tu es toute petite. Vous auriez eu l’air fins, tiens, si j’étais morte. Pouf. Comme ça !En tous cas, je ne me souviens de rien.
La Fille : Normal, tu dormais. Enfin, tu as crié quand même et tu étais agitée.
La Mère : C’était ce drôle de rêve. Je crois que j’étais encore dedans quand tu es arrivée.
La Fille : Un cauchemar plutôt, apparemment.
La Mère : Je ne sais pas. C’était il y a longtemps, très longtemps. J’étais avec mon père. Dans sa chambre, enfin la chambre de mes parents. C’était mon père mais ce n’était pas mon père. Ses traits, oui. Sa voix, son visage aussi mais il était habillé de façon étrange. Comme dans l’ancien temps, il portait une redingote et une sorte de lavallière, un chapeau haut de forme aussi je crois. Enfin quelque chose comme ça.
La Fille : Et que faisiez-vous ? Que vous disiez-vous ?
La Mère : On était là, dans sa chambre, dans la maison de famille. Tu ne l’as pas connue toi mais je t’en ai parlée. J’adorais cet endroit, quelle tristesse de l’avoir vendue.
La Fille : Continue s’il te plaît.
La Mère : On était sur son lit. Il me parlait très près comme si j’étais sa femme, ta grand-mère, mais c’était bien moi, petite fille. Je me suis parfaitement reconnue. Il me serrait fort contre lui. Je la sens encore cette étreinte d’ailleurs. C’était étrange, à la fois doux et dérangeant… mais j’étais bien. Il nous donnait si peu de marques d’affection, tu comprends. Je me sentais privilégiée.
La Fille : Et où était-elle grand-mère ?
La Mère : Pas là. Nous étions seuls. Il me disait des choses tendres en me caressant, en me touchant. Et moi, je me laissais faire. Mais c’était bizarre quand même. Il portait des favoris, mais ça je te l’ai dit. Et surtout, il m’appelait Blanche. Il me disait « Blanche. Ma petite maman morte. Reste près de moi ». Des paroles incohérentes. Que nous étions seuls désormais, ‘enfin seuls’, il l’a répété plusieurs fois. Que je ne devais plus jamais le quitter. Il me serrait toujours plus fort, ses mains devenaient plus insistantes mais je le laissais faire, il avait l’air si malheureux. Et puis, à l’époque, on ne contredisait pas les pères, pas comme maintenant… Même si ce n’était pas tout à fait lui dans le rêve. À un moment, il a sorti son machin. J’ai crié, je me suis débattue. Et c’est là que tu es arrivée, je crois.Pourquoi je te raconte tout ça ! À ma fille en plus ! Je perds complètement les pédales… Passe-moi de l’eau, veux-tu bien ?
La Fille : Tiens. Repose-toi, maman. Je reviendrai plus tard.
La Mère : Merci. Prends le scrabble, on fera une partie si je suis en forme. Et aussi de nouveaux mots fléchés, s’il te plait.
La Fille : D’accord. À tout à l’heure. Et pas de mauvaise blague cette fois, tu nous as fait sacrément peur.
La Mère : Enfin, tu sais bien que je ne vais pas mourir maintenant. Je vivrai au moins aussi longtemps que ma mère et que ma grand-mère : 97 ans ! Et peut-être plus encore. Nous sommes coriaces dans la famille, des dures à cuire. Tu devrais t’en réjouir au lieu de toujours t’inquiéter.
La Fille : Oui. En théorie…. Mais toutes ces maladies, ça fragilise quand même… Personne ne doute de ta robustesse et de ta force de vie. D’ailleurs, tu es toujours là, alors que tu devrais être morte. Mais quand même, trois canc….
La Mère : Ah mais tu ne vas pas commencer ! Je te dis que nous avons des gènes extraordinaires. Aucune maladie grave, jamais ! C’est même inouï au nombre qu’on est ! C’est fou ce que tu peux être négative !
La Fille : Si tu le dis…
La Mère : Sois gentille en sortant de leur demander quand ils comptent me laisser partir. Je ne vais pas passer ma vie ici. Tout va bien maintenant ! Et dis-leur aussi de me retirer tous ces fils qui ne servent à rien du tout !
La Fille : Oui, oui. Je leur dirai…
Intermède
Des scènes qui rappellent le rêve de la Mère entremêlées d’images de globules et de tissus cellulaires.
Chœur des Antigones
Les souvenirs reviennent laissons-les remonter
Ils flottent à la surface elle a l’air de lâcher
Que l’œuvre de mémoire enfin porte ses fruits
Puisse-t-elle triompher des ravages du déni
Ne crions pas victoire la tâche est colossale
Je les vois ces démons qui rôdent dans la salle
Les crocs toujours dressés tels des chiens enragés
Ils sont tapis dans l’ombre prêts à la dépecer
Voyez quel est son trouble et ses atermoiements
La voilà qui hésite, qui doute et se replie
La bataille sera rude contre son propre sang
Ne baissons pas la garde, elle nous met au défi
C’est Médée dans sa gloire et sa rage vengeresse
Entendez-vous le cri strident de son enfant
Elle appelle, se révolte contre la loi du sang
Nous devons la sauver de la haine traitresse
Scène 4
Le Chœur des Alphas monte vers le temple. Ils portent des flambeaux. Leurs visages sont à moitié dissimulés dans leurs capuches.
Chœur des Antigones
Qui va là dans la nuit, quelles sont ces mines sinistres
Serait-ce ces gaillards qui vont à leurs ministres
Cachons-nous vite, ils ne doivent pas nous découvrir
Perçons à jour ce qui les fait se réunir
Les Alphas font cercle autour d’une statue recouverte d’un drap.
Le Coryphée : L’heure est grave mes frères. Je reviens à l’instant de chez le Directeur qui ne veut rien entendre. Il a la tête farcie de ces idées nouvelles et semble perdu pour la Cause, je le crains. Nous allons encore devoir nous défendre seuls. Mais cette fois, il s’agit d’en finir pour de bon avec ces enragées. Nous devons le jurer devant le Maître-de-la-lignée-par-qui-tout-commença !
Dans un geste dramatique, le Coryphée dévoile la statue du Patriarche. Un bourgeois du siècle passé qui porte une redingote et un chapeau haut de forme, comme dans le rêve de la Mère. Sur un signe du Coryphée, les membres de la confrérie jettent leurs torches dans un foyer qui aussitôt s’embrase. Une fumée blanche monte vers la statue qui s’anime. Aussitôt les Alphas se jettent à terre et se couvrent la tête de sable comme des pénitents. Tandis qu’ils implorent, le Coryphée sort de son sac une poupée de chiffon et des fioles qu’il verse dans une coupe.
Chœur des Alphas
Ô Maitre-de-la-lignée-par-qui-tout-commença
Tes serviteurs dévoués te jurent fidélité.
Nous qui te vénérons Ô Maitre, Ô grand Maître
Nous t’en implorons, arme-nous contre ces traitres
Que ta Raison nous soumette à ta volonté
Fais de nous les gardiens éternels de ta Loi
Le Coryphée tend la poupée de chiffon au Patriarche.
Le Coryphée : contact@amotsdecouverts.frÔ Maître-de-la-lignée-par-qui-tout-commença écoute les prières que nous faisons monter vers toi. Accepte notre offrande en souvenir de celle que tu as sacrifiée pour qu’advienne ton règne éternel. Que la puissance de ton Verbe nous donne le courage et la foi de défendre ta Loi jusqu’à la mort.
Le Patriarche descend de son piédestal et se place sur l’estrade du sacrifice. Il empoigne la poupée et éructe.
Le Patriarche : Toi qui parais devant moi au nom de toutes les autres. Sais-tu seulement le mal que tu m’as fait ? Pourquoi m’avoir fait naître pour aussitôt me quitter.
Sais-tu combien il a été cruel de vivre dans ton absence ?
Toute ma vie j’ai attendu que tu reviennes. Mais je suis resté seul. Abandonné.
J’ai cherché ton visage dans celui de ces Autres. En vain. Alors je t’ai haï, comme je les ai haïes. Toutes. Car vous ne faites qu’une et vous êtes la même, celles qui nous condamnez à la pire des folies.
Perfide Femelle ! Je viens avec mes frères réparer ton outrage. Accorde-moi cette consolation que je mérite pour guérir la blessure que tu m’as infligée en me donnant la vie.
Laisse-moi à nouveau unir ma chair à ta chair, me blottir dans le creux de ton ventre, y vivre et y mourir.
Chœur des Antigones : Mais pourquoi tant de haine ?
Le Coryphée tend la coupe au Patriarche qui l’élève au-dessus de sa tête en prononçant ces paroles.
Le Patriarche : Par ce serment je jure, au nom de tous les Alphas, de venger ton forfait. Ma violence contre Toi n’a d’égale que ma haine. Je te maudits, Toi, et toute ta descendance.
Le patriarche boit à la coupe et la rend au Coryphée qui la porte à ses lèvres avant de la présenter aux membres de la confrérie. Chacun boit à son tour en répétant ensemble la malédiction du Patriarche.
Le Patriarche : Que le sang que je souille, mon sang, le sang de l’infâmie, empoisonne et corrompe vos lignées. Qu’il brûle votre maudite matrice, dévore vos entrailles jusqu’à putréfaction. Inextinguible est notre soif de vengeance.
Que les Pères violent, tuent, dévorent leurs enfants. Que nos plus vils secrets demeurent pour toujours enfermés dans vos corps muets comme des tombes. Que dans toutes vos maisons, dans chacune de vos chambres, règne notre tyrannie, l’arbitraire sans limite de notre volonté.
De vous, nous ferons nos esclaves. Nous répandrons la folie sur vos esprits pour vous réduire en cendres. Nous extirperons de vos êtres le moindre souffle de révolte, éteindrons tout désir de liberté. Le Déni sera votre Royaume et notre Impunité consacrée. Vous serez condamnées à notre adoration, incapables pauvres sottes, de vivre sans notre protection.
Voilà le prix de votre...