Les serpents d’Alice

Alice est une personne fragile qui a été profondément marquée par la disparition de ses parents dans un accident. Elle en a gardé un fonctionnement perturbé qui nécessite parfois de la faire interner. Elle vit avec son frère dans le pavillon familiale. Elle a compensé la disparition de ses parents par un attachement excessif à son frère et une jalousie terrible vis à vis de ce qu’elle appelle “les étrangers” c’est à dire ceux qui entourent son frère à son travail ou dans la ville. Et justement ce jour-là, son frère revient avec une collègue qui vend une voiture d’occasion.

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SCENE 1

Le décor est dans la pénombre.

Seule la petite lumière du frigo ouvert distille un faible éclairage.

On distingue Alice, assise sur un tabouret, face au frigo. Elle tient une boite métallique entre les mains.

La lumière s'allume dans le couloir. Une femme appelle.

 

MELANIE (off)

Alice ?

Elle pose des paquets dans l'entrée, vient à la cuisine, s’arrête sur le seuil.

MELANIE

Tu es là ? Qu'est-ce que tu fais dans le noir ?

Elle allume.

Alice pousse un cri. Mélanie éteint aussitôt.

 

MELANIE

Tu ne veux pas que j’allume ? C’est ça ? Qu’est-ce que tu fais dans le noir ?

 

Elle ne répond pas, ne bouge pas.

 

MELANIE

Ça ne va pas ? Tu as mal à la tête ?

 

Elle commence à se balancer d’avant en arrière, lentement.

MELANIE

Tu vas attraper froid à rester devant ce frigo ouvert. Tu veux bien le refermer ?


Elle ne bouge pas.

Il s’avance vers le frigo et commence à refermer la porte.

Elle pousse un cri.

 

MELANIE

Ecoute, j’ai compris que tu ne veux pas une lumière trop forte, ça te fait mal à la tête c’est ça ? Mais on ne peut pas laisser la porte de ce frigo trop longtemps ouverte, ça consomme de l’électricité et tu n’aimes pas quand les factures arrivent avec des zéros au bout des chiffres. Et puis la nourriture va se gâter. Le repas de ce soir, hein ? Il ne va plus être bon. Les yaourts vont être moisis…

 

Elle referme violemment la porte du frigo.

 

MELANIE

Très bien, Alice. Tu as compris. Et moi j’ai compris que tu n’aimes pas la grande lumière alors, regarde, j’allume la petite lampe.


Elle allume une lampe sur un buffet.

MELANIE

La petite lampe que tu aimes bien. Celle de chez papa et maman. Qu’ils avaient acheté à Bois-Guillaume, tu te souviens ? Le luminaire de Bois-Guillaume, rue Thiers, monsieur Granpart qu’on appelait Groslard. Tu aimes la lumière, comme ça ?

Elle recommence à se balancer d’avant en arrière.

MELANIE

Je vais retirer mon manteau et apporter une surprise. Tu aimes bien quand j’apporte une surprise. Hein ?... Tu aimes bien ?

 

Elle sort se dévêtir dans le couloir et revient avec un bouquet de fleurs enveloppé dans de la cellophane. Elle va mettre le bouquet devant les yeux d’Alice mais elle ne semble pas le regarder.

MELANIE

Ce sont des alstroemères. Difficiles à se souvenir. Tu les aime bien parce qu’elles durent longtemps. Elles sont belles non ? Tu es contente ?


Elle s’approche d’un lampadaire et l’allume discrètement. Elle y reviendra deux ou trois fois, toujours discrètement, pour donner un peu plus de lumière sans qu’Alice s’en aperçoive.

 

MELANIE

Je vais les mettre dans un vase.

Elle ouvre un placard, en sort un vase, le remplit d'eau, développe le bouquet et le dispose avec soin.

MELANIE

On n'a pas appelé ?... Personne n'a laissé un message pour moi ? J'attends un coup de fil pour une voiture... Il n'y a pas eu de courrier aujourd'hui ?... (énervée) Alice !

Elle la regarde et secoue la tête, contrariée. Elle pose le vase sur la table.

 

MELANIE
Tu pourrais faire un effort quand je rentre… Regarde, ça fait joli, tu trouves pas ?

Elle la regarde encore, elle qui ne regarde rien. Puis elle va au placard sous évier pour jeter la cellophane et regarde dans la poubelle. Elle en sort deux lettres chiffonnées.

MELANIE
Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi tu as mis mon courrier à la poubelle ? Tu sais que ce sont des lettres importantes pour moi, pourquoi tu es méchante ?

Elle nettoie les enveloppes qui sont sales.

MELANIE
Je te préviens ce soir je vais prendre un apéritif, j’en ai besoin. Alors tu feras ce que tu voudras, tu regarderas ton frigo toute la soirée, toute la nuit même si tu en as envie mais moi je vais me taper un bon Martini avec des glaçons.


Elle ouvre les enveloppes et commence à lire les lettres.

MELANIE
Un bon Martini. J’y ai pensé tout l’après-midi…. Avec des glaçons. Ça doit venir de ce roman de Patricia Highsmith que je suis en train de lire, ils boivent des Martini avec un olive dedans… dommage on n’a pas d’olive, on aurait pu essayer…


Elle ne parle plus, absorbé par sa lecture. Elle tourne la page, revient de l'autre côté.

Soudain Alice pousse un long cri et jette la boite qui s'ouvre sur le sol.  Mélanie sursaute.

 

MELANIE
Excuse-moi. Je lisais.

Elle range les lettres dans sa poche, ramasse la boite, y remet les quelques sucres qui traînent sur le sol.

 

MELANIE
Tu t’es encore gavée de sucre. T’es bête. T’es vraiment bête de faire ça. C’est pour m’embêter ? Hein ? Tu m’en veux ? Mais je t’avais dit que je rentrerais plus tard que d’habitude, je t’avais prévenue ! Je t’avais prévenue oui ou non ?


Elle va jusqu’à Alice, pose ses mains sur ses épaules.
Alice pousse un hurlement.

MELANIE
D’accord, d’accord, je te touche pas. Oh là là ! Tu es pénible avec ta jalousie.


Un temps.
Elle sort deux verres, un plateau, un seau. Va chercher des glaçons dans le frigo.

MELANIE
Elle te plaît tant que ça cette cuisine ?... (doucement) Je t'avais dit que je rentrerais plus tard. C’était pour la voiture... Tu devrais être contente. Une belle occase. Le type doit rappeler. J'ai pas compris si c'est à lui ou pas. Elle est très belle. Avec du cuir. Et des chromes… (elle prend un glaçon, le met dans les fleurs)... Il paraît que c'est bon pour les fleurs. Elles vont durer encore plus.... (fort) Alice !!


Aucune réaction. Furieuse elle fait demi-tour et disparaît dans la salle. On entend un bruit de verres cassé. Le monologue qui suit débute en voix off.

 

MELANIE (off)

Merde ! Je suis crevé, je me fais chier toute la journée avec des cons qui ne savent que parler de foot ou de cul, et qui travaillent comme des manches, j'ai mal aux yeux à cause du néon, mal à l'estomac à cause de la cantine... Alice ! J'ai 50 ans et je commence à prendre du bide, merde, du bide. Tu comprends ce que je dis ? Non, tu t'en fous, ne dis pas non,...

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