Les Travaillantes

Dans un asile pour fou-folles, Tarzane et Sidérale tombent amoureuses. Y travaillant à titre d’intervenantes, elles remettent en question la normalité et cette fausse ligne qui les sépare des patient-es – et souvent d’elles-mêmes.

À la manière d’une docu-fiction, l’autrice relate des faits réels tout en les corrigeant pour nous partager une vision plus près de ses viscères.

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SCÈNE I

LA NOUVELLE

Une canne de café git par terre, au centre. Peu à peu, une femme après l’autre s’y rendent, fument rapidement, y jettent leurs mégots.

FILLE 1

As-tu vu la nouvelle ? A sait même pas torcher…

FILLE 2

Donnes-y donc une chance. A commence là…

FILLE 3

On nous envoie des p’tites jeunes pas expérimentées qui pensent qu’y savent tout’ dans leur tête mais qu’y savent a’rien faire avec leurs mains.

Une autre arrive.

TARZANE

Quoi ? Ah, la nouvelle. 

FILLE 3

Bon, m’a rentré avant qu’on me cherche partout, pis que la nouvelle sache p’us où donner de la tête. Ou des pieds. 

FILLE 1

C’est qu’on est pas payées pour la former nous autres.

TARZANE

Moi j’a trouve ben correct. Ben plus que Manon qui torche mais qui sait pas dire bonjour, tellement qu’a l’a l’air bête de collé dans face. Hein Manon ?

Manon (Fille 3) sort en lui faisant un doigt d’honneur.

FILLE 2

Ouin, c’t’un fait. Mais au moins, la job est fait vois-tu…

TARZANE

Au prix de ma santé mentale. Ça parait qu’a t’a jamais crié après. A failli me battre l’autre fois. Pour un’ affaire de rien.

FILLE 1

En tout cas. 

Silence.

Elles tombent dans la lune, comme si le temps se ralentissait d’un coup. Puis, se ressaisissant, elles enchainent les tires de cigarette et se préparent à rentrer pour leur prochain quart de travail, sauf Tarzane qui ne fume pas mais avale compulsivement des fruits coupés et des morceaux de barres tendres entre de grosses gorgées de café.

FILLE 1

En tout cas. Y fait pas beau aujourd’hui.

FILLE 2

Ouin. Dis-toi qu’on a vu pire.

Fille 2 sort. Machine chose entre.

MACHINE CHOSE

Sylvie faut je te parle. C’est ben important, as-tu deux minutes ?

FILLE 1

Ben, je m’en allais rentrer, c’est mon shift.

MACHINE CHOSE

Ben c’est ça là, tu rentres p’us Sylvie.

FILLE 1

Tu me dis ça de même là ? J’ai tu fait’ que’que chose de pas correct ?

MACHINE CHOSE

Passe me voir dans le bureau après ton heure de lunch. Ben, ta demi-heure de lunch devrais-je dire.

FILLE 1

Les nouvelles nous prennent nos jobs !

MACHINE CHOSE

Sylvie, contrôle-toi un peu stp. C’est plus compliqué que ça. Je vas tout t’expliquer.

FILLE 1

J’en veux pas de tes explications, ça juste pas rapport. Ça fait quinze ans j’suis icitte.

MACHINE CHOSE

Ben justement. La passion du début, est passée où ta passion, hen Sylvie ? 

FILLE 1

Ben crime, c’t’à vous autres de nous garder stimulées itou. 

MACHINE CHOSE

R’garde. Si tu veux rester, je peux peut-être m’arranger avec la boss. Mais elle, a veut du sang neuf. Parce que r’gardez-vous aller. Le feu sacré y brille pas ben ben fort, si y’est pas complètement essoufflé là.

FILLE 1

C’est ton ostie d’équipage qui est pourri au grand complet, à commencer par votre administration. Moi là, j’en sais des choses croches qui tournent pas rond icitte OK ? Je ne me gênerai pas de m’ouvrir la trappe si y faut. C’pas normal qu’on profite du monde mal en point pour se faire une petite richesse. Eille. Tout le monde sait icitte que la big boss a roule en Ferrari. Mais pas les médias par e’zemple.

MACHINE CHOSE

À ma connaissance, t’as signé un contrat de confidentialité.

FILLE 1

Je m’en câlisse moi, j’ai p’us rien à perdre ostie, vous me sacrez dehors ! Ben c’est ça, j’ai p’us aucun compte à rendre. T’en tremble dans tes culottes là hen ?

BIG BOSS

C’est quoi les cris ici, je vous entends jusque dans mon bureau ! Marion, si tu as à intervenir auprès d’une de nos employées, peut-être le faire ailleurs ? Toutes les filles prennent leur pause ici. C’est pas ben ben professionnel…

FILLE 1

Vous voulez qu’on fasse ça où ? Dans votre graaand bureau qui sent le croissant pis le bon café, pendant que nous autres on nettoye de la marde en mâchouillant notre beigne mou de chez Tim ? Parfait, j’arrive. Parce que j’ai deux mots à vous dire, boss.

Machine chose/Marion et la Big boss la prenne par les bras et l’emmène ailleurs. Cafard entre.

CAFARD

C’est ça qui va tout’ nous arriver.

TARZANE

Quoi ça ? Perdre notre job à cause de la nouvelle ? Si tu veux savoir, je pense pas que c’est ça la raison. Sylvie, ça fait un bout qu’est essoufflée. Qu’est-ce tu veux, t’es fait pour ça ou tu l’es pas. Pis passé un certain âge, y n’a pour qui ça devient plus rough. On est deboute toute la journée à faire les clowns pareil !

CAFARD

Non, je voulais dire virer sur l’top parce qu’on prend soin des fous pis pas soin de nous. Franchement, y’a s’oublier pis s’oublier. Pis qu’est-ce qui te dit qu’on est pas fous nous autres aussi ?

TARZANE

Sont pas fous sont juste nés avec des différences.

CAFARD

Ouin, comme toi pis moi dans ce cas-là. (Pause. Sur un ton ennuyé.) Toi, qu’est-ce t’en penses de la nouvelle ?

TARZANE

Je la trouve cute.

CAFARD

Eille, ta yeule. T’es aux femmes pis tu me l’as pas dit ?

TARZANE

Ben non, tu sais ben qu’être aux filles, je serais pas capable.

CAFARD

Mais t’as trouve cute pareil. 

TARZANE

J’te niaise. Mettons que j’a trouverais encore plus cute si a travaillait. Mais ça pas l’air de filer toi…

CAFARD

A me lâche pas deux minutes.

TARZANE

Qui ça, la nouvelle ?

CAFARD

Non non, Mémère qui s’amourache encore.

TARZANE

Ben oui mais t’es le seul gars dans place chose, c’est normal. On est tout’ après toi. (Voyant qu’il ne rit pas.) Qu’est-ce qu’a t’a faite ?

CAFARD

Je sais pas, on dirait qu’a me suce toute mon énergie. T’sais, j’suis arrivé à matin, j’étais ben. Pas tout tout réveillé mais j’tais ben t’sais. J’avais l’esprit clair, je respirais normalement. Pis là, a l’arrive, pis je l’sens que j’étouffe. A m’crie après à toutes les deux minutes complètement obsédée. 

Tarzane s’étouffe sur son café et pouffe de rire.

Ça l’air drôle de même, mais quand tu le vis de l’intérieur, c’est littéralement comme de l’harcèlement sexuel. (Elle ne peut plus se retenir, elle s’esclaffe à pleine gorge à se rouler par terre.)

C’parce que je suis en train de te dire que je me sens harcelé genre. Violé psychiquement. Pis toi tu crampes sur place. C’pas cool pour vrai.

TARZANE, camouflant un fou rire

Ben non mais… T’as raison c’pas drôle, désolée. 

CAFARD

A décroche pas là ! 

TARZANE

Mais, as-tu essayé d’y parler ? D’y dire que t’étais pas intéressé ?

CAFARD

Oui, c’est ça le pire. Je me suis assis, t’sais. On a jasé. A m’a dit oui oui, je comprends ça. C’parce que, handicapée ou pas, je m’en sacre. C’est que je suis fiancé, moi. J’ai un chum, genre. Pis j’suis gay, t’sais. Faique laisse-moi tranquille. Mais deux minutes passent pis a r’vient en force. Pis c’est là que y’a genre 0 consentement. Pis j’suis désolée mais c’est une fucking agression psychique. Pour vrai, je suis à ça de porter plainte.

La nouvelle entre. 

CAFARD

Ouin, faique c’est ça là…

TARZANE

Pas trop décoiffée ?

LA NOUVELLE

Quoi ? Ah ça se peut, j’ai…

TARZANE

Comme dans l’expression. Pas trop dur ? La job ?

CAFARD

Elle a pense qu’est dépeignée. Ahah, est bonne. (Pause. La regarde.) Mais en fait, oui, t’es dépeignée chou. Laisse-moi t’arranger ça gurrrl.

LA NOUVELLE

Comment dire, c’est sûr que le rythme est, disons, soutenu. Pis ça fait beaucoup de micro-tâches à retenir. Mais oui, ça va. Pis vous autres ?

TARZANE

Soutenu ? C’est un joli mot pour dire qu’on est exploité-es jusqu’à la moelle. 

CAFARD

Comme en ce moment, je suis incapable de penser genre. Pas plus qu’une idée à la fois. C’est comme si mon cerveau avait tellement reçu d’informations, que là, en mode pause, y’a de la misère à tracer une seule action. T’sais, faut penser à toute, au ménage, aux médicaments, aux lunchs, aux toilettes pis être super funny aux activités. 

TARZANE

C’parce que vous autres les hommes, vous pouvez juste penser à un’ affaire à fois. Pis on sait toutes c’est quoi. Ben non j’te niaise. Moi tou j’m’entends p’us penser. (Jette un regard à sa montre.) En tout cas. Faut qu’on rentre.

CAFARD

J’arrive. Je prends ça molo, moi, à matin, sinon je vais tous leur trancher la gorge. Dans c’te temps-là, j’préfère prendre mon temps, quitte à ce qu’on me crie par la tête ou qu’on me mette à porte, que de faire un bain de sang avec tout le monde parce que mes nerfs sont écorchés vifs. C’pas compliqué, j’en ai quasiment p’us de connecteurs entre mes vaisseaux. C’est comme si mes membres étaient éclatés de l’intérieur pis que si je tiens encore, c’est grâce à une broche miracle qui s’appelle un cinquième café. 

TARZANE

J’ai pas de bonus pour gérer les employés, fais-donc à ta tête. Mais j’te punch-tu ?

LA NOUVELLE

Moi aussi je vais rentrer.

CAFARD

Eille la nouvelle. Tiens-toi tranquille. Commence pas à travailler plus dur que nous autres parce qu’on veut pas faire monter la cadence ici dedans. Faique étire ta pause comme tout le monde. 

TARZANE

Vous êtes pas punchées ! Bye.

CAFARD

Vois-tu, ça m’aide pas si tu rentres parce que là, y vont te demander comment ça se fait que ci, que ça, pis moi je pourrai pas relaxer parce que je vais me demander ce que tu vas aller leur rapporter en dedans. Capitchou ? C’parce que moi, pour le salaire qu’on me donne ici, je serais sensé faire la moitié de ce qu’on me demande. Mais les filles, ça joue dur en dedans. Faique faut rester low profile…

LA NOUVELLE

J’comprends ça. J’ai pas l’intention de devenir la choucou de la place. Même si j’essayais, j’ai jamais été bonne dans ce rôle-là. Low profile non plus, cependant. (Temps.) Mais toi sinon, ça fait longtemps que tu travailles ici ?

CAFARD

Pantoute. Mais on dirait que ça fait une éternité. Bon. Times up. Mais laisse-moi entrer en premier pour qu’on respecte les tours. Pis toi, attends deux minutes de plus, question que tu sois en retard comme tout le monde. 

Faudrait pas que tu te fasses remarquer, right ?

LA NOUVELLE

Right.

SCÈNE II

ORGANIGRAMME

BIG BOSS

Pour ceux (et celles, scusez-la) qui ne sont pas familières avec notre oligarchie… origami… notre organigramme, pardon, le voici ! C’est la structure opérationnelle de l’association, en effet, et les rôles de chacun (chacune) y sont inscrits. C’est moi qui aie fait le dessin.

FILLE 1, à mi-voix

On dirait un camp de concentration vu d’en haut.

BIG BOSS

Ici, nous avons le cœur. Le client. Ou notre vision commune, devrais-je dire. Nos valeurs à tous et toutes.

FILLE 2, même jeu

Valeurs ? Quelles valeurs, sinon celle qui justifie ton salaire de pdg ?

BIG BOSS 

Offrir un service impeccable à une clientèle originale. 

FILLE 3

C’tu rendu original d’être paraplégique ?

MACHINE CHOSE/MARION

Gislaine, j’aurais quelque chose à ajouter.

BIG BOSS/GISLAINE

Un instant, Marion. J’aimerais m’assurer que c’est bien clair pour tout le monde. Notez bien où sont situés vos supérieurs ainsi que leurs supérieurs à eux. Pour savoir naviguer au sein de notre hiérarchie avec aise. À titre d’exemple, la cheffe d’équipe se trouve au-dessous du coordonnateur, signifiant qu’elle doit répondre de lui. Et non le contraire. 

En effet, la cheffe d’équipe n’a pas à dire au coordonnateur comment faire son travail ni la manière dont il doit se comporter. Tandis que lui peut le faire. Même que cela fait partie de sa liste de tâches. Veiller au fonctionnement de l’équipe, autrement dit. 

MARION

Je peux-tu, Gis ? C’est qu’à titre de cheffe d’équipe, j’aimerais dire deux mots sur ce qui se passe (ou se passe pas) sur le plancher. Et par le fait même, mettre en pratique l’oligarchie… l’origami… l’organigramme que tu viens de nous présenter.

GISLAINE

À moins qu’il y ait d’autres questions, je n’ai pas d’objections à ce que tu procèdes, ma belle Marion. (Sans attendre.) À toi, Marion !

MARION, non sans soupir

Bon. J’ai l’impression de me répéter, mais y va falloir se donner plus que ça. Le rangement est pêle-mêle, c’est vraiment...

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