ACTE I
Corinne, patronne, de l'établissement est au téléphone.
Corinne - Pour le 13 juin bien sûr, soixante-dix personnes, c'est tout à fait possible. Oui… oui… ma sœur et moi allons préparer un menu et lorsque vous viendrez nous examinerons les détails. C'est ça au revoir madame.
Sur les dernières paroles de Corinne, entre Colette.
Colette - Qui était-ce ?
Corinne - La famille Duraton, leur fille se marie !
Colette - Sandrine ?
Corinne - Oui, Sandrine ils n'ont que cette fille là.
Colette - Elle a trouvé à se marier cette croqueuse d'hommes, tous les gars de la région sont entrés dans son lit, qui a bien pu vouloir d'elle ?
Corinne - Un garçon du Sud, de Pau m'a dit sa mère. Mais qu'est-ce que ça peut te faire. Elle ne t'a pas pris ton mari, tu n'en as pas.
Colette - à qui la faute ?
Corinne - à moi peut-être ?
Colette - Parfaitement, tu n'as jamais voulu que j'épouse Rémi.
Corinne - C'était un bon à rien, tu n'aurais pas été heureuse avec lui. Moi non plus je ne me suis jamais mariée et crois bien que je ne le regrette pas. Tu n'es pas bien avec moi ?
Colette - Si… Si…
Corinne - Eh bien alors, de quoi te plains-tu ? Tu ferais mieux de penser au menu du mariage des Duraton !
Colette - Tu as raison. à quoi bon ressasser le passé et puis j'ai passé l'âge de rencontrer le prince charmant !
Corinne - Le prince charmant n'existe pas, c'est comme l'homme parfait, tout ça c'est du domaine de l'utopie.
Colette - Dommage, j'aurai aimé avoir des enfants.
Corinne - Pour les élever seule ! Tu as vu notre mère ? Il a fallu qu'elle trime comme une damnée toute sa vie. Non, non crois-moi les hommes c'est plein de défauts, ou ça boit, ou c'est flemmard, ou ça te trompe, ou ça te tape dessus, quand c'est pas tout à la fois.
Entre Sidonie, la cuisinière.
Sidonie - Mââme Corinne, Mââme Colette, je reviens de chez le boucher, j'ai appris une nouvelle ! Ben oui il me fallait des entrecôtes : " elles sont trop minces vos entrecôtes " que je lui ai dit, il me répond que je suis comme son neveu, vous savez, Guillaume qui travaille chez…
Corinne - On s'en moque du neveu du boucher, cette nouvelle c'est quoi ?
Sidonie - Attendez, j'y viens, figurez-vous que sa femme a vu à travers sa vitrine, faut vous dire aussi que c'est le plus fort de son travail, de regarder par sa vitrine, elle a une langue de vipère, c'est pas croyable, elle ferait battre des…
Corinne - Bon, écoutez Sidonie, ou vous nous dites en deux mots la nouvelle que vous avez à nous annoncer, ou vous filez dans votre cuisine !
Sidonie - C'est pas la patience qui vous étouffe vous, bon la bouchère a vu de ses yeux vu à travers sa vitrine les deux types qui mangent dans les restaurants et qui écrivent dans les livres, ce qu'ils en pensent.
Colette - Mault et Guillot, les gastronomes ?
Sidonie - Je ne sais pas si y sont astronomes mais il paraîtrait d'après le boucher qui tient ça de l'épicière qui a une belle sœur qui a un restaurant à Belleville pas fameux entre nous, je serais elle je changerais de cuisinier...
Corinne - Alors, d'après vous ils vont venir ?
Sidonie - Si j'en crois les racontars, ça se pourrait, mais vous savez ce que c'est tout le monde bavarde et on ne sait jamais ce qu'il faut croire !
Colette - Il faut nous préparer à les recevoir, on ne sait jamais. Tu te rends compte Corinne, si on pouvait obtenir des étoiles dans leur guide !
Sidonie - Il paraîtrait aussi, ça je vous le dis comme on me l'a servi, que c'est pas des étoiles qu'ils donnent pour des restaurants de campagne.
Corinne - C'est quoi alors ?
Sidonie - Des catins de maïs ! Bon je vais astiquer mes gamelles, on ne sait jamais si l'envie leur venait de visiter ma cuisine, il faut que ce soit nickel, pas comme chez ma voisine, où il y a tout qui traîne, qu'on n'arrive pas à mettre un pied devant l'autre. (Elle dit tout ça en allant vers sa cuisine.)
Corinne - Bon il faut qu'on se prépare à recevoir Mault et Guillot, il faut que tout soit impeccable.
Colette - Parce que tu penses vraiment qu'ils vont venir ici ?
Corinne - Et pourquoi pas ? Nous avons une excellente réputation dans la région. Tous les vacanciers viennent goûter nos spécialités locales.
Colette - C'est vrai, le Cochon Solognot est réputé pour sa cuisine et son accueil.
Corinne - à ce sujet, tu vas mettre ta jupe noire et ton chemisier blanc pour le service.
Colette - Mais ils vont me prendre pour la serveuse.
Corinne - Et alors ?
Colette - Mais je suis la patronne au même titre que toi !
Corinne - Et alors ?
Colette - Alors, comme d'habitude tu auras toutes les félicitations et compliments et je resterai dans l'ombre. Il faudra que je m'estime heureuse s'ils me laissent un pourboire.
Corinne - Et alors ?
Colette - Alors, pour une fois ce sera toi qui serviras et moi je superviserai.
Corinne - Mais tu sais bien que tu fais le service beaucoup mieux que moi et que tu es plus souriante. Pourquoi changer alors que tout va si bien comme ça ?
Colette - Tout va bien tant que c'est toi qui commande et que je file doux.
Corinne - Mais que t'arrive-t-il aujourd'hui ?
D'habitude tu ne te plains de rien.
Colette - Il y a que j'en ai ras le bol, c'est toujours toi qui tranche, qui rogne, je n'ai qu'à dire amen.
Corinne - J'en connais qui seraient ravis d'être à ta place. Tous les soucis sont pour moi, mais nous partageons les bénéfices en deux parts égales.
Colette - Encore heureux !
Corinne - Arrêtons de nous chamailler, nous avons d'autres chats à fouetter ! Si Mault et Guillot arrivent pendant une dispute, on peut dire adieu à nos épis de maïs.
Colette - N'empêche que je ne retire rien de ce que j'ai dit.
Corinne - C'est fini oui ?… Bon, maintenant pensons plutôt à ce que nous allons leur mettre dans l'assiette.
Colette - Nos spécialités évidemment !
Corinne - Il va falloir que Sidonie se surpasse, et puis il nous faut des fleurs, faire des jolies tables...
Entre Vincent, jeune homme rêveur et poète.
Vincent - Bonjour Corinne, bonjour Colette,
Ma mère, fermière à la Gorette
Demande si elle doit faire la fête
à quelques unes de ces bêtes
à l'occasion de l'arrivée
De nos fins gourmets
C'est Sidonie qui me l'a dit
Avant que je vienne ici !
Corinne - Bonjour Vincent, s'il te plaît veux-tu parler normalement ?
Vincent - Mais chère amie, je ne puis
Car poète je suis
Et je le resterai
Tant que je vivrai.
Colette - Bon d'accord, mais nous avons du mal à te suivre. Il va nous falloir les meilleurs produits de ta mère, ses plus beaux légumes. (Allant vers la cuisine.) Sidonie ! Voulez-vous venir s'il vous plaît ? Elle te dira mieux que nous ce qu'il lui manque.
Sidonie - Bonjour mon petit Vincent, comment ça va ? Toujours aussi mignon hein ? Ah ta mère a bien de la chance d'avoir un gamin comme toi, c'est pas à moi que ça arriverai, avec un bonhomme comme j'en ai un, tiens rien que d'y penser ça me file la chair de poule.
Corinne - Eh bien n'y pensez plus et dites-nous plutôt ce qu'il vous manque.
Sidonie - Madame, ça dépend du menu que vous voulez que je prépare, moi je fais ce qu'on me dit, je prends pas de décisions personnelles, c'est pas moi la patronne, c'est pas comme chez le boucher qui…
Colette - Sidonie nous voulons ce que vous faites de mieux avec les produits du terroir.
Vincent - Dans le jardin de ma mère
Il y a de quoi faire
Vous avez des artichauts
Bien verts et bien gros
De très fins haricots
Des tomates et des poireaux
Des carottes et du céleri
Du cerfeuil et du persil
Des échalotes et des oignons
Du fenouil et des poivrons
Maintenant passez commande
Car je livre à la demande.
Sidonie - Eh bien mon garçon, tu vas devenir quelqu'un, viens avec moi on va faire le tour du garde-manger.
Vincent - Passez devant, je vous en prie
Très chère Sidonie.
Sidonie - Il est charmant ce garçon
Il en fait-y des façons
C'est qui vous donnerait des leçons.
C'est pas vrai, mais qu'est-ce que je raconte, je vais quand même pas me mettre à causer comme lui.
Ils sortent.
Corinne - Heureux ceux qui sont au royaume des fous.
Colette - C'est pour eux que tu dis ça ? C'est pas sympa.
Corinne - Sympa ou pas, c'est comme ça, maintenant retire ces nappes, je vais chercher les plus jolies. (Elle sort.)
Colette (tout en travaillant) - Retire ces nappes, mets ton chemisier blanc et ta jupe noire, fais le service, n'oublie pas de sourire, ne te marie pas avec celui-là, ne te marie pas du tout d'ailleurs, j'en peux plus, j'ai envie de tout plaquer et d'aller… ah oui ! Aller où ? Je ne sais rien du monde, j'ai toujours été sous sa coupe. Eh bien tant pis, on va voir ce qu'on va voir. (Remettant les nappes.) Elle se débrouillera toute seule avec ses Mault et Guillot et ses hypothétiques épis de maïs.
Corinne (entre, des nappes sur le bras) - Je t'avais dit de retirer les nappes ! Allez, grouille-toi !
Colette - Non, j'ai pas envie !
Corinne - Voilà que ça la reprend, arrête tes gamineries, ce n'est pas le jour.
Colette - Ah si c'est le jour, débrouille-toi ma vieille, je prends mon sac et mon chapeau et je m'en vais.
Corinne - Et où vas-tu ?
Colette - Je ne sais pas… Droit devant moi.
Corinne - C'est ça, en revenant rapporte des fleurs.
Colette - Tu n'y crois pas, hein ?
Corinne - Mais bon sang, qu'as-tu donc dans la tête aujourd'hui ? Tu lis trop de romans ou quoi ? Barbara Cartland, c'est bon quand on a quinze ans !
Colette - J'ai que j'en ai marre de toi. J'ai l'impression d'être dans une caserne avec un adjudant sur les talons. (Elle sort.)
Corinne - Il ne manquait plus que ça ! Quelle mouche la pique ? Bon, je fais face comme d'habitude. (Elle retire les nappes et en met de nouvelles tandis que Colette passe avec son sac et son chapeau.)
Colette - Bon courage ma vieille.
Corinne - Et elle se fout de moi en plus. Colette, viens ici… Colette… Elle est partie, elle est folle, complètement folle.
Vincent et Sidonie reviennent.
Sidonie - Voilà ça y est, on a fait le tour d'horizon avec le gamin. Je lui ai fait ma liste. Ah ça va vous coûter des sous, mais il faut ce qu'il faut n'est-ce pas ? On ne peut pas recevoir du monde avec rien. Ben, vous en faites une tête, on dirait qu'il vous...