ACTE UN.
Le décor : une salle de séjour, simple. Dans un coin, un petit arbre de Noël.
Annette est assise, elle raccommode un pull-over. Entre Marcel, son mari.
- MARCEL : Ça y est, Annette, ma chérie, j’ai tout ramené. C’est dans la cuisine. Ce soir, tous les deux, nous allons pouvoir sagement réveillonner. Adieu 1959, bonjour 1960.
- ANNETTE : Pas encore. On ne dit bonjour à l’année d’après qu’une fois les douze coups de minuit passés...
- MARCEL : Par superstition ?
- ANNETTE : C’est ainsi, je n’y peux rien... À seize heures, je commencerai à préparer le dîner... Nous allons réveillonner, en toute simplicité.
- MARCEL : Comme d’habitude. Puis c’est bien comme c’est...
- ANNETTE : Nous ne disposons pas, de toute façon, d’un compte en banque à autoriser les excès.
- MARCEL : Pourtant ce ne serait pas si mal si on pouvait briser un peu l’ordinaire. Enfin, je veux dire que ce ne serait pas trop mal si on possédait un peu plus de sonnant et trébuchant. N’est– ce pas ?
- ANNETTE : Ainsi n’aurais-je pas à faire des reprises et raccommodages. Tu aurais pu t’acheter un nouveau pull-over... Sur celui-ci, les coudes étaient usés, je t’ai cousu deux coudières...
- MARCEL : Je te remercie, ma chérie, que ferais-je sans toi... Eh oui, avec un peu plus d’argent, je me serais offert un nouveau pullover... Tu sais, ça me plairait bien de trouver un autre travail, cela étant. Plus rémunérateur, et bien plus proche de Lourmarin. C’est casse-pieds, fatigant, usant, cet aller-retour quotidien entre Lourmarin, ici, et Aix-en-Provence. Ça fait tout de même quatrevingts kilomètres.
- ANNETTE : Tu voudrais trouver quoi par ici, il n’y a rien hormis des exploitations agricoles ?
- MARCEL : Ça demande de la gestion, je suis un bon employé aux écritures.
- ANNETTE : Tu es très moyen en chiffres, voyons...
- MARCEL : La comptabilité, ça s’apprend.
- ANNETTE : Peut-être plus à ton âge...
- MARCEL : Mon âge, mon âge !... Je me sens solide et vaillant, comme quand j’avais vingt ans. Veux-tu que je te le démontre surle-champ ?
- ANNETTE (glousse) : Oh ! Je n’ai pas le temps, pour l’instant... (souffle). En fait, toi tu as plutôt une âme d’écrivain, c’est en tout cas ce que tu me dis souvent... Or je n’ai encore rien vu pour autant... Pas une ligne...
- MARCEL : Ça germe, doucement, Annette. Tu sais que j’aimerais beaucoup avoir une voiture, si... si on avait évidemment plus d’argent... Une Dauphine, par exemple, blanche comme la coiffe du Mont-Ventoux. Hein, tu aimerais ?...
- ANNETTE : Ce serait pas mal, Marcel. Seulement je te rappelle qu’il est nécessaire d’avoir le permis pour conduire une auto, et que le passer revient cher, surtout si on ne le décroche pas la première fois...
.MARCEL : Hmh... Alors que c’est si enfantin de conduire une voiture... Une voiture, tiens, j’en ai vu une plutôt jolie, tout à l’heure, juste garée devant l’église. Une Facel-Vega, tu vois. Rutilante, avec des chromes. J’ai bien sûr regardé dedans, c’est un peu comme un wagon de première, c’est d’un suave confort. Une limousine de Parisien, elle était immatriculée dans le département de la Seine. Quelqu’un ici probablement pour les fêtes...
- ANNETTE : En effet, je suis passée par-là, et moi aussi je l’ai vue. J’ai vu également ses occupants. On m’a dit que l’un d’eux se nommerait Gallimard, l’autre...
- MARCEL (la coupant) : Gallimard !? Comme la société d’édition ?
- ANNETTE : Oui, Pareil... Quant à l’autre de ces messieurs, et je l’ai bien entendu reconnu immédiatement, il occupait la place du passager, monsieur Gallimard conduisant, c’était Albert Camus.
- MARCEL : Ah ! Notre Albert Camus. Je m’en serais douté ! Et ce serait sa Facel-Vega ? Après tout, il peut très bien avoir momentanément cédé le volant à Gallimard.
- ANNETTE : Ça, je ne peux te le dire...
- MARCEL : Considérant le succès d’Albert Camus, s’offrir une Facel-Vega n’aura pas dû être en soi gênant... Si cette Facel est à Gallimard, peut-être qu’à Paris, Albert Camus a la même...
- ANNETTE : Peut-être. Ou un véhicule d’une autre marque. Voire pas de voiture du tout !...
- MARCEL : Impossible, Annette, l’auto figure dans la panoplie de la réussite... Quand je le verrai, je lui demanderai...
- ANNETTE : Ne va donc pas l’importuner.
- MARCEL : Causer, ce n’est pas spécialement importuner. Je lui demanderai s’il a une belle auto comme ça. Ou si celle-ci est sa Facel. Après tout, c’est un homme simple, charmant, abordable. Il n’y sentira rien d’indiscret, d’intrusif, dans pareille question... Tu sais, les hommes parlent spontanément de mécanique, quelle que soit leur condition.
- ANNETTE : C’est un intellectuel, lui, voyons.
- MARCEL : En clair ?
- ANNETTE : En clair ? Il se passionne plus pour l’indistinct visuel, l’éther, les choses de l’âme, à l’intelligible qu’à la matière...
- MARCEL : Ah !... Les idées, les concepts, les théories... Or, en es-tu certaine ? Annette ?
- ANNETTE : Bah ! Comme deux et deux font quatre, Marcel.
- MARCEL : Mmouais... À ta place, je dirais plutôt comme dix plus dix font dix– neuf. Ou vingt-et-un, bien sûr...
- ANNETTE : Personne ne travaillerait constamment que du chapeau, en substance. C’est ce que tu sous-entends ?...
- MARCEL : Voyons, oui ! Il ne peut y avoir dans la vie de personne que la seule pensée aérienne, tu sais... Puis, entre nous, et là je reviens à la mécanique, pour correctement en causer, il ne faut certainement pas être un balourd. Et moins encore lorsqu’il faut concevoir un système. Ça doit cogiter dans la tête.
- ANNETTE : Oui, je partage tout à fait cet avis. Cependant, tu n’es pas très fort en mécanique, toi. Me tromperais-je ?...
- MARCEL : Non, et tu le sais bien.
- ANNETTE : Et tout compte fait, il est peut-être plus calé que toi, monsieur Albert Camus, en moteur.. En arbre de direction...En.. train arrière.
- MARCEL : En train arrière (rire). C’est comique, ça !... En train arrière...
- ANNETTE : Qu’y a– t– il d’amusant ? Il n’y a pas d’arrière-train dans une auto ?...
- MARCEL (rire) : Arrière-train ! Ça ne s’arrange pas ! Je ne savais pas ma petite femme comme ça... Obsédée !... En fait, oui, on dit bien train arrière... Ou alors pont arrière… Mais pas arrière-train...
- ANNETTE : Je suis libre d’avoir des pensées inavouables, de toute façon...
- MARCEL : Certainement, ma chérie.
- ANNETTE : Mais que disais-tu quant à Albert Camus, là, tout de suite ?...
- MARCEL : Là, tout de suite ?... En tout cas, je voulais dire que lui, ce n’est pas un intellectuel hautain et qui pour son prochain non germanopratin n’aurait que dédain.
- ANNETTE : Germanopratin ?
- MARCEL : De Saint-Germain-des-Prés, quartier intello parisien.
- ANNETTE : Ah oui... Et ainsi il existerait des intellectuels qui ne daigneraient causer qu’à ce qui vient de cet endroit parisien et qui alors, et du coup, toiseraient... Lourmarin ?
- MARCEL : Pourquoi pas, en effet ? Mais Albert Camus, lui, il est totalement étranger à ce genre de suffisance. Je lui ai plusieurs fois parlé, le voyant quelquefois au moment de l’apéro, au restaurant Ollier, pour savoir que c’est quelqu’un de bien, chaleureux, simple, humain... Il ne vibrerait pas pour le foot, autrement, distraction on ne peut plus populaire. De sport, il n’aimerait que le golf, que le tennis... Jeux élitistes, pour les gens gourmés.
- ANNETTE : Au foot, il faut néanmoins avoir une cervelle dans chaque pied pour bien jouer... Puis, ceci dit, tu n’es pas le seul à lui avoir causé.
- MARCEL : Ça va, je n’ai jamais prétendu cela ! Que vas-tu chercher ? Plus personne n’ignore à Lourmarin qu’habitent parfois ici ce grand écrivain et sa famille. On connait quasiment tous leur maison, même s’ils ne sont là que depuis 1957.
- ANNETTE : Non, je crois plutôt que c’est depuis l’année dernière, 1958... Tu sais, il me reste encore des pelotes de laine, du joli beige, du brun très clair. Je vais te tricoter une veste. Un gilet simple, hein, pas un cardigan col châle...
- MARCEL : Ah ! Mais néanmoins élégant !?
- ANNETTE : Du bien perlé... Et s’il me manque de la laine, eh bien tant pis, j’en achèterai.
- MARCEL : C’est l’idéal pour un homme, une petite épouse polymathe... ..
- ANNETTE : Qui a plusieurs cordes à son arc, tu veux dire ?
- MARCEL : Oui... Une petite épouse un peu touche-à-tout. Tu couds. Tu tricotes. Tu brodes... Tu fais merveilleusement bien la cuisine. Tu...
- ANNETTE : Une ménagère, à nulle autre pareille, qui ainsi sait entretenir la maison, qui fait bien le ménage en d’autres termes ; qui lessive...à merveille...et avec passion..
- MARCEL (la coupant) : Et qui gère le ménage et qui, cerise sur le gâteau, sait bricoler...
- ANNETTE : Et n’oublie pas de mentionner que ta chère petite Annette, avec un crayon ou un pinceau, n’est pas manchote.
- MARCEL : En effet, en prime, tu es une artiste. Si tu en avais la volonté, tu pourrais vivre de tes œuvres, tu sais ? Enfin, je veux dire que de temps en temps, tu pourrais prendre commande d’une création, ça apporterait un peu d’eau au moulin. Ce serait plus judicieux que d’entasser tes tableaux et dessins, que de surcroît quelquefois tu donnes. Ça fait des heureux...
- ANNETTE : Je donne !? Pas aussi souvent que ça, voyons, tu le sais bien. Et il ne s’agit jamais de grandes surfaces et de créations notables. Au surplus, ce que j’exécute est plutôt banal.
- MARCEL : Non ! Ne te sous-estime pas. Mon Annette, très loin s’en faut, n’est pas une quelconque dessinatrice et peintre. Tu n’est pas une badigeonneuse, une médiocre dessinatrice, une empotée du fusain, mais bel et bien une... .. une... Tiens, une Marie Laurencin !...
- ANNETTE : Une Marie Laurencin ! Oh ! Mon petit Marcel, comme tu y vas ! D’une Marie Laurencin, tout de même, j’en suis bien loin...
- MARCEL : Tut tut, pas d’humilité. Ton petit mari te l’affirme, tu as du génie, de l’originalité, de l’inventivité... C’est toi qui as dit que tu n’es pas manchote, hein... Pour cependant avouer, tout de suite après, que ce que tu exécutes est plutôt banal... Ah ! De toute manière, d’eux-mêmes, les artistes sont souvent insatisfaits.
- ANNETTE : Parfois, c’est vrai. Et les peintures et dessins que j’ai donnés - ils se comptent, je te le signale, sur les doigts des deux mains - étaient ceux que j’aimais le moins...
- MARCEL : Oui. Cela aurait été terrible si tu avais fait l’inverse... Or ce serait terrible aussi, funeste, si par dépit, par révolte à l’endroit de ta patte, de ton trait, tu devais soudainement tout...
- ANNETTE : Comment, brutalement je détruirais tout mon travail, par mécontentement !?
- MARCEL : Pareil geste, des peintres et des dessinateurs ont dû déjà le faire. Sûr que tu ne serais pas la première. Ni la dernière...
- ANNETTE : C’est saugrenu ! Jamais en tête je me suis vue en train de faire un mauvais parti à ma création, ma sympathique collection...
- MARCEL : Tu me rassures !
- ANNETTE : Je ne suis pas déséquilibrée, en effet. Ni picturalement comme ça désespérée...
- MARCEL : Raison de plus pour penser à en négocier, de tes toiles et dessins...
- ANNETTE : Nous en avons de toute façon déjà parlé, dans le passé... Je verrai... Et ne dis pas que j’entasse, je ne suis pas aussi prolifique que ça... Tiens, lève-toi, s’il te plait. Mets-toi debout, là, au milieu.
Il se lève. Elle prend un mètre, du papier et un crayon. Elle vient près de lui.
- ANNETTE : Je vais prendre tes mesures... Je vais te faire un joli pantalon. J’ai assez de tissu pour ça. Couleur anthracite.
- MARCEL : Couleur solennelle.
- ANNETTE : Très belle couleur.
- MARCEL : Tu as des mains de fée...
- ANNETTE : Ce grâce à quoi ça fait faire des économies...
- MARCEL : Absolument. Au regard des prix des beaux vêtements, en confectionner freine, c’est certain, des sorties d’argent... Mais le mieux néanmoins, serait de plus en gagner.
- ANNETTE : Avec toi qui aurais un autre emploi et moi qui intéresserais avec ma peinture ?
- MARCEL : Parbleu, oui. Ce qui ne t’empêcherait pas de faire des habits, vu que tu apprécies.
- ANNETTE : Et j’apprécie tant de prendre tes mensurations... Tes mesures...
Elle prend le tour de taille. Le note. Le tour des hanches. Le note. Puis se met à croupetons ou à genoux pour prendre l’entrejambe. Le note.
- ANNETTE : Dis-moi, sais-tu ce que là, ma position est en train de me suggérer ?
- MARCEL : Ah !... Non, je ne vois pas... Enfin, presque pas...
- ANNETTE : Ça veut dire quoi, ce presque pas ?
- MARCEL : Bah ! Ça veut dire presque pas...
- ANNETTE : En un mot, tu donnes ta langue au chat !?
- MARCEL : Ma langue au chat !? Pardi, très volontiers...C’est tellement agréable !...
- ANNETTE : Très certainement... Mais bref, ma position, eh bien elle me suggère... Elle me suggère... .. La nudité !
Marcel recule, jouant l’effarouché.
- MARCEL : Diablerie ! La nudité !? Vas-tu m’expliquer ?!
- ANNETTE : Ah ! Ah ! La nudité. L’entière nudité. Oui, monsieur. La nu-di-té.
- MARCEL : Ah ! Madame... Mais expliquez.
- ANNETTE : C’est simple, je vais me lancer, à corps perdu, ou plutôt à bras le corps, dans le nu. Oui, je vais peindre des nus. Y vois-tu là du mal ?
- MARCEL : Bah ! Ça ne te ressemble pas... Tu es plutôt du genre femme au foyer très rangée. Une bonne petite ménagère aux idées saines. Une bonne petite pitchounette pleine de tempérance... Non, non, je ne te vois pas du tout dans ce rôle, soit en train de... de croquer... de brosser, de peinturlurer des... des nudistes... Mais dismoi... des Eve comme des Adam ?
- ANNETTE : Oui, forcément. Femmes et hommes.
- MARCEL : Ah ça, non ! C’est hors de question ! Jamais je ne laisserai ma chère épouse peindre un quidam qui aura déballé toute la marchandise. C’est très immoral. Ça va te perturber... Profondément...
- ANNETTE : Ah ! Ah ! Toute la marchandise, comme tu dis. Rien qu’à y songer, je me sens déjà chose (rire). Non, je n’aurai en vérité qu’un seul et unique modèle masculin. Ça va être toi !
- MARCEL : Quoi, moi sans rien sur moi , devant toi !?
- ANNETTE : Allons, ce ne serait tout de même pas la première fois. Ne sommes-nous pas mari et femme ?...
- MARCEL : Jusqu’à aujourd’hui, oui, c’est ça. Ce qui n’autorise pas l’épouse à avoir des tocades baroques. Tout bon mari qui se respecte se doit de calmer chez son épouse toute ardeur suspecte... Euh... Donc tu voudrais m’étaler sur une toile, dans mon plus simple appareil. C’est ça, en gros ?
- ANNETTE : Plus qu’en gros, oui... Tout nu, debout.
- MARCEL : Debout !?... Avec tout, debout ?
- ANNETTE : Ah ! J’en frétille... Oui, avec tout, debout... Bien debout... Superbement debout...
- MARCEL : Là, ça va te faire utiliser une quantité phénoménale de gouache, tu sais...
- ANNETTE : Suffisance !
- MARCEL : On en reparlera après les... .. coups de minuit... Dans la chambre, cette nuit... Mais dis-moi, ce tableau avec moi dessus, tout en majesté, si vraiment tu le faisais, qu’en ferais-tu après ?
- ANNETTE : Eh bien là, ce coup– ci, je le vendrai ! Ce n’est que de la chair couchée sur du lin vierge, ça peut coûter cher. Ça peut se vendre cher. Je le vendrai de préférence à quelqu’un ne vivant pas à Lourmarin. Bien entendu...
- MARCEL : Ah ! Quand même ! Parce que ça me ferait drôle que de me savoir tout nu, via un portrait en pied, dans le salon de... .. par exemple une voisine.
- ANNETTE : La voisine en prendrait son...pied..
- MARCEL : Oh ! Annette... Mais il y a quelque chose que je ne saisis pas... Comment le fait d’être devant moi à croupetons a-t-il pu te suggérer... Bah ! La nudité !?...
- ANNETTE : Ben voyons, mon Marcel, pas de naïveté.
- MARCEL : Hum ! Une opération mentale pour le moins troublante... Annette, tu n’en as pas franchement l’air, mais au fond, tu es une sacrée coquinette. Si ! si ! Une sacrée coquinette...
- ANNETTE (rire) : Ta chère petite Annette a le diable... au corps... Dis-moi, par hasard, tu n’as pas oublié le champagne pour ce soir et demain, le jour de l’an ?...
- MARCEL : J’en ai ramené pour le 24 au soir et pour le 25, pourquoi alors aurais-je dû ne pas y penser pour le 31 et le premier ? Pour les réveillons, les jours de fête, le champagne ne s’oublie jamais, voyons... Cela étant, je te rappelle qu’...
- ANNETTE (le coupant) : Oui, oui, qu’il ne s’agit pas de champagne, car trop onéreux pour notre bourse, mais de mousseux. Mais finalement, n’est– ce pas aussi bon ? C’est à chaque fois ce que l’on boit pour les fêtes et autres moments particuliers et on ne s’en plaint guère.
- MARCEL : Peut-être. Le champagne toutefois est différent. C’est meilleur.
- ANNETTE : Écris un roman qui marche, et on s’en offrira. Fais comme monsieur Camus...
- MARCEL : Vends des dessins et tableaux, et on s’en boira. Fais comme... Pfff !...
- ANNETTE : Le mousseux, c’est le champagne des petites gens.
- MARCEL : Ce que l’on est depuis toujours et longtemps. Cependant, ce serait bien s’il y avait un bon petit changement...Je vais acheter un billet de loterie, un de ces quatre. Et faire un tiercé, on ne joue que très et trop rarement..
- ANNETTE : Si tu veux. Mais fais attention tout de même au jeu.
- MARCEL : Je sais. Ça ruine bien plus que ça n’enrichit. Je n’ai nullement l’intention de connaître l’enfer, de toute façon. Jouer tel un fou ne sera jamais chose en moi, tu peux en être certaine. Au surplus, tu t’en doutes...
- ANNETTE : Mais oui, je sais bien que tu joues avec parcimonie et que ce sera toujours ainsi...
- MARCEL : Oui, c’est ça, avec parcimonie...
Marcel est debout. Et après un long silence :
- MARCEL : Sais-tu, Annette, à quoi je pense ?...
- ANNETTE : Je ne sais entrer dans les têtes !
- MARCEL : À Albert Camus et au monsieur Gallimard... Et plus au second qu’au premier, en vérité.
- ANNETTE : Détaille !
- MARCEL : Eh bien, ça commence comme ça, puis le phénomène prend ensuite de l’ampleur...
- ANNETTE : Mais encore ?
- MARCEL : Le monsieur Gallimard que tu as vu, qui peut dire, en partie poussé par Camus, mais aussi par coup de foudre soudain envers Lourmarin, qu’il ne va pas également ici acheter un bien ?
- ANNETTE : Gallimard, qui à l’instar de Camus aurait ici une autre adresse !? Ma foi, là-dedans, qu’est ce qu’il y a de déplaisant ?
- MARCEL : C’est d’abord Gallimard, puis par grégarisme, mimétisme, ce seront Albin Michel, Denoël, Fayard, Robert Laffont, Flammarion, Grasset, et d’autres grosses huiles comme ça à front haut qui à leur tour viendront s’installer ici, à Lourmarin... Déjà lors des vacances...
- ANNETTE : Franchement Marcel, je ne vois pas du tout où est le problème !
- MARCEL : Et ces dirigeants, ces éditeurs, inciteront après leurs poulains respectifs, autrement dit les écrivains, à les suivre jusqu’ici. Et de la tranquillité, ça en sera par conséquent fini... Non, je ne tiens pas à ce que Lourmarin subisse une invasion du Paris lettré !
- ANNETTE : N’est-ce pas carrément crier au loup ? Et je te signale que les écrivains, eux, ne vivent pas tous à Paris, déjà. Un écrivain n’y étant pas né, qu’irait-il y fabriquer ?...
- MARCEL : Albert Camus n’y est pas né, et pourtant il y vit.
- ANNETTE : On dira qu’il y a des exceptions. Mais n’aurais-tu comme de la sourde antipathie à l’endroit de Paris ? Hein, dis-moi ?
- MARCEL : Mais pas du tout ! Pas du tout... Dans le Midi, en vérité, tout le monde aime bien... Moi aussi.
- ANNETTE : C’est ça, oui.
- MARCEL : Et toi, tu aimes bien les Parisiens ?
. ANNETTE : Des gens comme les autres, tu sais..
. MARCEL : Et tu aimes bien Paris ?
- ANNETTE : Ça se laisse aimer, disons...
- MARCEL : Mmh... En tout cas, moi, je ne veux pas que Lourmarin soit colonisé par des Parisiens.
- ANNETTE : Pour que ça se produise, il faudrait déjà qu’il y ait localement une disponibilité immobilière. Lourmarin n’est pas un marché dynamique en la matière.
- MARCEL : Mais ça se ferait petit à petit, quasi insidieusement.
- ANNETTE : Paris, le Paris latiniste, qui lentement sur Lourmarin mettrait la main !? Mais dis-moi, pour le commerce local, tout compte fait, ne penses-tu pas que ce serait un bien ?
- MARCEL : Ça pourrait surtout entraîner les prix à la hausse, Lourmarin devenant un village prisé, sélect. N’oublie pas qu’ici, nos mètres carrés, nous les louons. Que ferions-nous si notre loyer s’envolait ?
- ANNETTE : Ces gens de Saint-Germain-des-Prés nous amèneraient un petit peu de leur lumière.
- MARCEL : Pourquoi, à Lourmarin, serions nous tous des béotiens ? Des philistins ? En somme, des crétins ? De Paris, ces gens viendraient nous apprendre à compter et à lire et écrire ?...
- ANNETTE : Ah ! Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, voyons, n’exagère donc pas...J’ai voulu dire que le mélange des genres, ce n’est pas trop mal, chacun transférant à l’autre son savoir, ses connaissances...Voilà tout !...
. MARCEL : Balivernes !.
ANNETTE : Mais non, Marcel, pas balivernes. Ne sois pas sectaire ; ne sois pas obtus...
- MARCEL : J’ai seulement les yeux devant les trous, c’est tout !
- ANNETTE : En face des trous... Moi, je pense sincèrement, en tout cas, que ce serait bon pour l’aura de Lourmarin, tous ces illustres résidents temporaires, ces Pic de la Mirandole, ces gens du Paris attique. On parlerait plus de Lourmarin. Ça nous ferait de la publicité.
- MARCEL : Un avatar qui verrait Lourmarin perdre son âme. Et non à la pression foncière !
- ANNETTE : Ah ! Tu ne vois que l’envers de la médaille.
- MARCEL : Pfff !... Donc, d’abord un auteur. Puis ensuite, un éditeur. Puis après, d’autres éditeurs. D’autres auteurs... Et qui peut assurer que subséquemment ne s’implantera pas ici le Paris du cinéma ? Le Paris des planches ? Le Paris des chanteurs ?...
- ANNETTE : On a l’impression que tu parles de ça comme du péril jaune !
- MARCEL : Mais, Annette, c’est tout comme ! C’est de même nature ! Hein, qui peut jurer que ne débarquera pas ici aussi le Paris... le Paris des jongleurs, tiens. Eh oui..
- ANNETTE : N’importe quoi !
- MARCEL : Non, pas n’importe quoi...Puis le Paris.. le Paris des boxeurs, tiens...Puis celui des catcheurs...Celui des orpailleurs.. (rire) : Des orpailleurs ! Eh oui...Et un jour descendra ici le Paris des.. des souteneurs ! Si ! Si ! Ça pourrait fort bien se produire.
- ANNETTE : Aah ! Le Paris des souteneurs...
- MARCEL : Ils se font du blé, non, avec leurs filles et femmes qui arpentent les trottoirs ? Ils peuvent se payer des résidences secondaires... Dis-moi, comment se nomme-t-il, déjà, à Paris, ce fameux quartier canaillou, quartier des passes ?...
- ANNETTE : Pigalle, mon chou.
- MARCEL : Ah oui. Tu as répondu sans hésiter... On voit bien que tu connais !
- ANNETTE : Ça va ! Tu veux que je te transperce avec cette aiguille à tricoter ?...
- MARCEL : Ah oui, ma Annette, ma poulette, j’aimerais beaucoup. Et j’en exulte d’avance. Vas y, transperce-moi ! Sois sans pitié.
- ANNETTE : Mais je vais l’être, tu sais très bien que j’adore la cruauté... Mais dis-moi, tiens, quand tu rencontreras monsieur Camus, tu pourras toujours lui dire qu’ici, le Paris érudit ne sera jamais bien accueilli.
- MARCEL : Non, je ne lui dirai pas ça, à lui. Lui, c’est bien qu’il soit ici. En fait, il est là, à Lourmarin, parce que le décor, le climat, ça lui rappelle sa natale Algérie... Un, deux, trois fins instruits arrivés de Paris, à la limite ça irait. Au-delà, ce serait l’embolie...
- ANNETTE : L’embolie... De toute manière, c’est vraiment s’alarmer pour rien, car tu n’as aucun indice prouvant, bien sûr, l’émergence de pareille invasion. Contre Saint-Germain-des-Prés, ce n’est donc qu’un procès d’intention... Un membre de la famille Gallimard se trouve ici aujourd’hui, mais peut-être ne reviendra-t-il, Lourmarin au fond le laissant froid...
- MARCEL : Quoi, Lourmarin le laisserait froid !?... Bien tant mieux, c’est ce qu’il faut... C’est quand qu’il a acheté ici sa maison, Albert Camus ? Ne serait-ce pas en 1957 ?...
- ANNETTE : Mmh... Moi, je dirais plutôt depuis l’année dernière, 1958... Bon, il y a le repas du réveillon à préparer. Tu me suis en cuisine ?...
ACTE DEUX.
Toujours le même décor. Annette et Marcel sont assis, ils lisent.
- ANNETTE : Quelle heure as-tu ?
- MARCEL : Trois heures moins le quart... Quatorze heures quarante-cinq, quoi...
- ANNETTE : Rolland va bientôt arriver...
- MARCEL : Ton frère a déjà une demi-heure de retard. Mais c’est constant, ça, chez lui... (on entend une sonnette) Ah ! On sonne. Lui, j’espère. Ne bouge pas, j’y vais...
Marcel et Rolland reviennent. Ils s’embrassent, se souhaitent la bonne année. Rolland embrasse sa sœur, ils se souhaitent la bonne année. Tous trois s’assoient.
- ANNETTE : Tu prends quelque chose, Rolland ?
- Rolland : Non. J’ai suffisamment bu comme ça avec les réveillons, la Noël puis le jour de l’an.
- ANNETTE : Je ne t’ai pas parlé spécialement d’alcool. De toute manière, dans un peu plus d’une heure, on aura du café... Tiens, la boîte de chocolats posée là, au bas du sapin, prends-là, c’est pour toi.
- Rolland : Ah ! Fantastique. Il n’y a pas d’emballage ?
- ANNETTE : Bien non, comme d’habitude, on ne fait pas de chichi.
- Rolland : Remarquez, c’est pareil pour moi... Tenez, des calissons d’Aix. Ce n’est pas original, c’est local, je sais... Mais bon...
- MARCEL : C’est le geste qui prime. Puis nous deux, de toute façon, on adore les calissons.
- ROLLAND : Et moi le chocolat... Et vous deux hier... ou plutôt avant-hier, on est bien le dimanche 3, aujourd’hui, vous avez passé un bon jour de l’an ? Et la veille, un bon réveillon ?
- ANNETTE : Simples et tranquilles, comme toutes les fois...
- ROLLAND : Alors Marcel, le roman, l’écriture plutôt, c’est pour cette année 1960 ? Il faudrait t’y mettre, hein, là maintenant, nous sommes déjà le 3 janvier, dimanche. Et le temps défile plus vite qu’on ne le souhaiterait. Cependant, toi en écrivain, en grand écrivain, non là franchement, je ne te vois pas. (rire) Bon, je ne veux pas être désagréable hein... mais, mais...
- MARCEL : Mais, mais... mais tu l’es ! Pourquoi bon sang n’y parviendrais-je pas ? Je me prépare, tu sais.
- ROLLAND (rire) : Il se prépare !... Comme quelqu’un le ferait avant une épreuve olympique !
- MARCEL : Pfff !... D’ailleurs, de l’envie de faire naître un texte, je m’en suis ouvert à monsieur Camus, une fois, alors qu’il se reposait un peu chez Ollier, le restaurant, je m’étais installé à la table à côté.
- ROLLAND : Ah oui, c’est vrai qu’Albert Camus possède ici à Lourmarin un pied-à-terre… Voilà ce qui autorise mon cher beaufrère à se prendre pour Albert Camus ! Vraiment trop hilarant. Moi, je suis le général de Gaulle !
- MARCEL : Pourquoi, tu habites à Colombey-les-Deux-Églises ? Il est complètement tordu de ta part de prétendre que je me prends pour Albert Camus. C’est en effet un grand homme que l’on ne peut égaler.
- ROLLAND : Si, ma foi, tu peux, si ton bouquin se résume à une succession de virgules et points... Ou si tu plagies un autre Nobel. Mais tu peux toujours reprendre en verlan la Peste ou l’Étranger...
- MARCEL : Inepties ! Cependant tu es là afin de te payer ma tête, on dirait. Ça va être gai jusqu’à... C’est quand que tu repars, déjà ?...
- ANNETTE : Mardi en fin de matinée. Après-demain. Mais c’est vrai, Rolland, cesse donc de taquiner mon petit mari.
- ROLLAND : Ma sœur l’imagine-t-elle vraiment en auteur, son petit mari ? T’a-t-il déjà montré des lignes à lui ? Des pages ?...
- ANNETTE : Pas encore, or il y a un début à tout... En fait, on verra... Je patiente...
- ROLLAND : N’est-ce pas la présence ici à Lourmarin d’Albert Camus, Marcel, qui finalement t’aura donné l’envie d’écrire ?...
- MARCEL : Je ne sais pas...
- ROLLAND : Ah ! Il boude. Il boude. Il boude...
- MARCEL : Pourquoi bouderais-je ?... En tout cas, Albert Camus, lui, quand je lui ai dit que moi aussi j’aimerais écrire un livre, intelligent qu’il est, il ne s’est pas moqué de moi.
- ROLLAND : De la simple politesse... Et peut-être au fond a-t-il eu un peu pitié de toi...
- ANNETTE : Arrête un peu, Rolland, voyons. Que t’a-t-il fait, mon petit mari ?
- MARCEL : De toute façon, je commence par en avoir l’habitude. Pour moi, ton frère a toujours des épigrammes en attente. De me railler, il en glousse. Mais, tout bien réfléchi, ne serait-il pas un peu jaloux ? Hein, Rolland ?
- ROLLAND : Que devrais-je te jalouser ?
- MARCEL : Le fait que j’ai discuté plusieurs fois avec Albert Camus.
- ROLLAND : Pfff ! Il n’y a pas que toi qui as discuté avec quelqu’un de connu... Moi, j’ai parlé avec Victor Hugo, avec Honoré de Balzac... en rêve. En clair, c’est peut-être du pipeau, les mots croisés avec Camus. Tu ne te seras pas senti à la hauteur, tu n’auras pas osé l’aborder...
- ANNETTE : Rolland, quel intérêt aurait-il à mentir ?
- ROLLAND : On ment avant tout pour se faire mousser...
- ANNETTE : Beaucoup à Lourmarin lui ont parlé, à Camus. Il n’a jamais eu la réputation de quelqu’un qui de sa personne est imbu. Monsieur Albert Camus ne doit pas être du genre sphinx, même si c’est un intellectuel.
- ROLLAND : J’en suis convaincu. Mais pour Marcel, ça ne prouve rien, toutefois. À tout le monde au fond, n’importe qui est accessible, pourvu qu’il y ait à dire quelque chose de sensé.
- MARCEL : Mon beau-frère est jaloux. Je le martèle. Jaaalouououx.
- ROLLAND : Personne ne serait jaloux d’une bulle de savon, voyons.
- MARCEL : Bulle de savon ! Pfff, n’importe quoi ! Mais tiens, si donc pour tout de bon j’écrivais et qu’un éditeur retenait mon manuscrit, hein, là, n’en ferais-tu pas une maladie ?...
- ROLLAND : Eh bien, ça va, tu me crédites de sacrés sentiments, on dirait. Ce n’est pas très joli-joli de la part d’un beau-frère, ça !
- MARCEL : Ça va, arrête ton char !... Et tiens, ne t’en suiciderais-tu point, si de surcroît il devenait un best-seller, mon bouquin, un succès planétaire, ainsi dans tous les pays me lirait-on ? Hein, ne t’en ouvrirais-tu pas la gorge ? Ne t’en passerais-tu pas la corde au cou ? Ne t’en ferais-tu pas un trou de balle indélébile ?
- ROLLAND : Diantre, un trou de balle indélébile ! Voilà qu’il fait dans l’humour leste, maintenant. Cela dit, tu serais heureux si je me suicidais.
- MARCEL : Énormément ! C’est pour cela qu’il faut que je fasse un best-seller.
- ROLLAND : Si tu cassais la baraque, contrairement en l’occurrence à ce que tu crois, de toi je serais fier. Je serais fier d’être le beaufrère d’une... d’une... plume planétaire.
- MARCEL : Plume planétaire !... Monsieur Albert Camus, en tout cas, m’a vivement encouragé à ne pas trop longtemps atermoyer, si mon rêve est d’écrire, alors je dois m’y mettre, et à surtout, une fois l’ouvrage mis en chantier, ne pas jeter le manche avant la cognée
- ANNETTE : C’est souvent une entreprise de longue haleine. En effet, il est donc préférable de ne pas se décourager.
- ROLLAND : Le découragement, c’est pourtant ce qui doit guetter tout écrivain en herbe. Non ?...
- ANNETTE : Sans un minimum d’acharnement, peut-être qu’Albert Camus ne serait jamais parvenu jusqu’au Nobel. Non ?
- ROLLAND : Tu sais, Annette, il y a des gens qui ont l’écriture dans la peau. Ils noircissent des pages comme d’autres en lisent. Ils écrivent sans difficulté... Ils le font comme dans un hamac, avec les yeux fermés... Faire un livre, pour d’autres, en revanche, c’est une autre histoire... Pour eux, c’est un peu comme monter en marche arrière le col du Lautaret en hiver, en sans chaînes. Il y a tout de même le ravin qui est là, tout à côté !...
- MARCEL : Tu parles, Rolland, comme si tu connaissais le milieu de l’écriture ! Pfff !...
- ROLLAND : Mais voyons, et qui dirait non, dans toutes les strates de la société il y a des forts et des faibles... Ne serait-ce pas absurde si tous les gens qui écrivaient se valaient sur le plan qualité comme sur celui de la rapidité ?... L’absurde ! (rire) Tiens, n’est-ce pas là un terme cher à notre bon Albert Camus, ça ?... Mais bref... Et donc, qu’est-ce le faible ? Le faible, c’est celui qui va raccrocher le gant ! Il ne va même pas terminer le premier chapitre, il va arrêter, complètement rongé par le doute et aussi littéralement à court d’idées. Ou il va arrêter, poussé en cela par l’entourage, lequel de son charabia s’en sera bien trop frappé sur le ventre. Il est des syntaxes et styles qui dérident beaucoup, que voulez-vous !... Puis il y a le faible qui envers et contre tout va achever son projet, et ce en larmes, complètement lessivé, jurant qu’on ne l’y reprendra plus. Une victoire à la Pyrrhus, quoi. Il aura mis dix ans pour livrer un opus de tout juste... cent quarante pages...
- ANNETTE : C’est lent ! Très, très, très lent...
- ROLLAND : Non, c’est un temps normal pour un faible. Autrement dit pour un... pour un Marcel !
- MARCEL : Cause toujours, tu m’intéresses.
- ROLLAND : Je le sais, mon cher beau-frère !... Donc dix ans pour cent quarante pages, avec un style des plus scolaires, et pour une histoire des plus fades, burlesques. Une histoire plate, telle qu’en pondent les simplets... Ce nonobstant, ce faible est le moins faible des faibles. Eh oui...
- ANNETTE : Car en effet, il arrive au point final.
- ROLLAND : Tout pantelant.
- ANNETTE : Il y arrive néanmoins...
- MARCEL : Et le fort ? Le vrai fort ?...
- ROLLAND : Le fort ? Bien, le contraire de toi, parbleu. Un Albert Camus, en somme.
- ANNETTE : Tu es plein d’ironie, Rolland. Tu aimes moquer mon petit mari. Mais...
- MARCEL (coupant) : Ton frère est cynique. Insolent. Plein de lui.
- ROLLAND : Moi, cynique !? Insolent !? Que nenni. Ce n’est rien d’autre que de l’odieuse calomnie... Ah, ah, plein de lui... Plein de lui...
- MARCEL (à Annette) Ton frère est profondément froissé, d’ainsi s’entendre dire ce qui est vrai.
- ROLLAND : Pas du tout, mon vieux. Moi, aucune basse attaque ne peut m’atteindre. Je suis rien de moins qu’une forteresse inexpugnable.
- MARCEL : Ouh ! Le présomptueux !
- ROLLAND : Ouh ! Monsieur le diffamateur !
- ANNETTE : Mais toi, Rolland, au juste, si tu devais écrire deux cents pages, combien de temps mettrais-tu ?
- ROLLAND : Deux cents pages ? Avec moi, croyez-moi, ça ne lambinerait pas. Allez, un peu plus d’un mois, si personne ne venait trop souvent m’importuner.
- MARCEL (sifflant d’admiration) : Plutôt costaud, mon bon Rolland.
- ANNETTE : Mon frère n’a jamais manqué de talent.
- MARCEL : Moi, je l’ai toujours su.
- ROLLAND (à Annette) : Du talent, ce n’est pas comme ton mari, qui lui n’en a pas, et qui malgré cela ambitionne de devenir un professionnel du Waterman et de la machine à écrire. Un écrivain professionnel, quoi.
- MARCEL : Tu vois ça de ta fenêtre. J’aimerais tout simplement plaire avec un texte. Ça me rendrait joyeux de voir mon nom sur une couverture. Voilà tout.
- ROLLAND : Cependant, moi, je n’envisage pas d’écrire... Mais, Marcel, Albert Camus ne t’a-t-il pas demandé ce que tu voulais écrire ?... Un roman ; un récit ; une nouvelle ; un essai ? Et notamment pour les trois premiers, de quel genre ?
- MARCEL : Bien entendu, il me l’a demandé.
- ROLLAND (riant) : Je t’imagine alors en train de lui répondre : « Oui, monsieur Camus, je sais ce je vais écrire. Un album... D’une grosse dizaine de pages... Avec des dessins, que du reste je ne ferai pas, je ne sais pas dessiner... L’écriture étant en gros caractères. Un texte des plus sommaires, car il sera destiné... aux quatre, cinq ans ! » À parler avec toi, il a dû beaucoup s’amuser, Albert Camus. Revenant ensuite à Paris, autour de lui il a dû dire qu’à Lourmarin, il avait été abordé par un super pitre.
- ANNETTE : Bien non, Rolland, pourquoi donc un super pitre ? Faire un livre pour les pitchouns, les pitchounettes, les enfants, quoi, ce n’est sûrement pas se livrer à de la bouffonnerie. Beaucoup d’écrivains pour la jeunesse gagnent correctement leur vie, de plus.
- ROLLAND : Quatre, cinq ans, c’est tout de même la prime jeunesse, hein.
- MARCEL : Et écrire pour les enfants, même pour les plus petits, ce n’est en rien dégradant.
- ROLLAND : J’entends bien. Ce n’est toutefois pas aussi gratifiant que de faire de la grande littérature. Ce n’est pas comme écrire La Chute, L’Homme révolté, L’Exil et le Royaume. De qui, ça ?...
- MARCEL : De moi, pardi ! J’écris souvent sous un nom d’emprunt. Eh oui, j’écris en douce, je suis un petit cachotier.
- ROLLAND : C’est ça... Pfff !... Pauvre Marcel, va, tu me fais de la peine... Mais bref, que lui as-tu donc répondu, à Albert Camus... qui ainsi par courtoisie... par pitié t’aurait écouté ?
- MARCEL : Par pitié ! Entendez-moi ça !... Je lui ai dit que j’aimerais écrire un ouvrage de nature philosophique.
- ROLLAND : Philosophique, carrément !?
- MARCEL : Carrément ! Un roman... Un récit... Un conte. Pas trop long. Quelque chose comme Zadig ou la Destinée, vois-tu ? C’est de Voltaire.
- ROLLAND : Tu me prends pour un sot !? Bon sang, je sais fort bien que c’est de Voltaire !...
- MARCEL : Ne t’emporte pas !
. ROLLAND : M’emporter, moi ? Jamais. Mais à monsieur Camus, tu aurais pu lui citer l’une de ses œuvres. Par exemple... « Monsieur Camus, j’aimerais écrire quelque chose comme le Mythe de Sisyphe. Voyez-vous ? »
- MARCEL : le mythe de Sisyphe, c’est plutôt un essai, hein.
- ROLLAND : Un essai ! Ma parole, il me prend pour une courge !? Mais je sais parfaitement que le Mythe de Sisyphe est un essai ! Je l’ai nommé comme ça, en exemple. Pfff !...
- MARCEL : Ceci étant, je ne me serais pas permis de dire à Monsieur Camus que je désirais écrire un texte de la même facture que son Mythe de Sisyphe.
- ROLLAND : Tu sais, ces gens-là en rencontrent souvent, des gobeurs, des infatués d’eux-mêmes, ils n’y font plus attention... Mais bon, tu devrais quand même redescendre sur terre, Marcel, moi je te le dis. Visiblement, la présence ici à Lourmarin d’Albert Camus introduit chez toi des visions cornues. Tu en perds en d’autres termes ton bon sens.
- MARCEL : Mais je suis sur terre, monsieur mon beau-frère.
- ROLLAND : Tut ! Tut ! J’essaie tout simplement et amicalement de te mettre en garde. Ça m’embêterait que tu perdes ton temps et que donc tes vains efforts pour écrire te conduisent à la méningite... Allez, abandonne ton idée d’écrire un texte de nature philosophique, cantonne-toi aux quatre, cinq ans... Avant de prétendre à l’Annapurna, il faut déjà savoir se hisser sur un escabeau...
- MARCEL : Rabat-joie ! Mais, tout bien réfléchi, je crois que je vais suivre ton conseil, monsieur mon beau-frère… Mais tiens, ouvre donc ta boîte de chocolats, aux fins d’en offrir à ta sœur et à ton beau-frère. Non ?...
- ANNETTE : Excellente idée ! Le chocolat, c’est bon.
- ROLLAND : Entendu. À condition que vous ouvriez votre boîte de Calissons.
- ANNETTE : Hors de question !
- MARCEL : Mon épouse a raison. Plutôt mourir que d’offrir un Calisson à un Rolland... À un... à un donneur de leçons... à un Rolland qui n’aime rien tant que déprécier son Marcel.
- ANNETTE : À un Rolland qui fait le fendant et quasi continument à l’emporte-pièce contre son bon Marcel.
- ROLLAND (à Annette) : Elle prend fait et cause pour toi, j’ai l’impression. Ça, alors !
- MARCEL : Rien de bizarre, je suis son époux, voyons.
- ROLLAND : Oui, mais moi, je suis son frère !
- MARCEL : Elle le déplore !...
- ROLLAND : Elle le déplore !?
- MARCEL : Son cher frère a une langue de serpent, ce qui du coup la chagrine beaucoup. Eh oui !
- ROLLAND : Moi, j’aurais une langue de serpent ? Ah ! Sur mon dos ici, ça doit sérieusement casser du sucre. Mais, au final, j’en ai cure, Car je sais en vérité ce que je suis : un être infiniment bon, sensible, humble, aimant, par...
.ANNETTE (le coupant) : Et qui donc dit toujours du bien de son prochain, et principalement de son petit Marcel, et qui spontanément aime donner sans recevoir. Alors Rolland, tu en distribues, du chocolat ? Nous avons faim...
- ROLLAND : Eh oui, je suis trop faible. Je suis un agneau. Partant, on me manipule aisément... Vraiment, quelle triste et pitoyable vie.
Ça rigole. Il fait sa distribution.
- ROLLAND : Ça va, ne vous retenez pas, prenez-en plus encore ! Morfales ! Cannibales !...
- ANNETTE : Trois chacun, ce n’est pas énorme.
- MARCEL : Ce n’est pas de la razzia. C’est une grande boîte, notre ponction va passer inaperçue.
- ANNETTE : Puis, Rolland, on va quand même ouvrir la boîte de Calissons d’Aix... .Mais tu vas n’en avoir qu’un seul. Pas deux. Pas trois. Un !
- ROLLAND : Radins ! Bande de radins !
- MARCEL : Tu vas avoir le seul qui contient de la strychnine, en fait.
- ROLLAND : Assassins ! Bande d’assassins !
- MARCEL : Il est urgent d’en finir avec toi.
- ANNETTE : Et comme cela, toute ta boîte de chocolats va nous revenir. Quel bonheur !
- MARCEL : En effet. Puis, de toute manière, les douceurs sont prohibées en enfer !
. ROLLAND : Eh bien moi, j’espère que tous les deux, vous allez vous payer une crise de foie. Ainsi, dégoûtés par tout ce qui est confiserie, vous me redonnerez votre boîte de Calissons.
- MARCEL : Improbable ! Tu seras déjà en train de brûler en enfer.
(rire).
- ROLLAND (rire) : C’est ce qu’on verra... Alors Marcel, tu vas suivre mon conseil, et par conséquent remiser ton ambition littéraire ? Ce serait vraiment préférable, tu sais.
- MARCEL : Ne compte pas trop là-dessus !
- ROLLAND : Donc tu te dédis ? Mais de toi, de toute manière, ça ne m’étonne guère !... Mais dis-moi, en imaginant que tu parviennes, miraculeusement, à pondre tout un manuscrit, allez, disons un peu plus de... six pages... Non, sérieux, disons deux cents pages, où l’enverras-tu ?
- MARCEL : À quelle société d’édition, tu veux dire ? Je ne sais pas... Il est prématuré d’y songer, non ?
- ROLLAND : Ah ! Faux jeton ! Tu te vois déjà en Albert Camus, et à son instar ce sera alors Gallimard. Avoue ! G-a-l-l-i-m-a-r-d ! La librairie Galli-mard...
- MARCEL : Oui, pourquoi pas Gallimard !? Ne crie pas !
- ROLLAND (rire) : Ah ! Mon Dieu, que je pouffe. Je pouffe !... Que je pouffe !...
- ANNETTE : Mon frère a tout le temps été un grand pouffeur !
- ROLLAND : Tout à fait, ma sœur.
. MARCEL : Eh bien, qu’il pouffe, qu’il pouffe, ce... patapouf... ce pouffe...
- ROLLAND : Pardon ? Tu as dit ?...
- MARCEL : Je disais que je bouffe ! (chocolat) Bon d’accord, ce verbe est peu élégant... Mais au juste, pour quelle raison pouffe-t-il, mon grand pouffeur de beau-frère ?... Poupouf...
- ROLLAND : Tu vas voir, tout à l’heure !... Donc, je pouffe. Je pouffe car j’imagine la réaction de chacun des membres du comité de lecture de l’honorable Librairie Gallimard, là où tu viens de soumettre, sans le moindre amour propre, toute honte bue, ton... torchon.
- ANNETTE (le coupant) : Ah ! Tu dardes dur, sans charité aucune pour mon cher époux. Escomptes-tu t’arrêter ? Non mais !
- ROLLAND : Voyons, Annette, je ne fais que dire ce qui va se produire chez Gallimard. Eh oui... L’un des membres du comité de lecture vient donc de lire le manuscrit de Marcel, un gros torchon, et il éclate en sanglots... Un autre, après lecture, va lui plutôt éclater de rire. On va lui faire une piqûre pour le calmer. Un autre va être pris de tremblements, très inquiétants, là encore il va falloir faire venir un médecin. Un autre, dès la dernière page lue, va être immédiatement comme perclus, il va en perdre... définitivement... l’envie de boire et manger. Un client pour le goutte-à-goutte... Un autre, grimpé sur le toit de Gallimard, va menacer de s’envoyer en l’air en se projetant par terre... .Puis un autre, devenu soudainement fou de t’avoir lu, va se mettre à courir dans les couloirs et bureaux de Gallimard, tout nu !
- ANNETTE : Oh ! Comme j’aimerais être employée chez Gallimard ! Laissez-moi rêver à un membre... nu.
. MARCEL (à Rolland) : Regarde ça, tu pousses ta sœur à la vision... cornue. Elle s’ex... tasie... Mais bon, elle est finie, ta litanie ?
- ROLLAND : En fait, je pourrais encore en dire, de tout ce mal que tu pourrais faire chez Gallimard, en ainsi leur postant ton torchon. Mais je préfère arrêter là.
- MARCEL : Un mal causé dont cependant tu pouffes ! Ce n’est pas joli que de jouir de la souffrance d’autrui...
- ROLLAND : Il ne tient qu’à toi pour qu’il n’y ait aucun bouleversement parmi les membres du comité de lecture de la Librairie Gallimard. N’envoie rien à cet éditeur, comme du reste à ses confrères, et accepte de n’être strictement rien à côté de Camus.
- MARCEL : Je n’ai jamais eu une seule fois le désir d’aller sur ses brisées, je connais mes limites et je sais trop qui il est. Je ne suis pas comme lui un philosophe. Un grand penseur.
- ROLLAND : C’est vrai que ça se saurait.
- MARCEL : Cependant, en philosophie, j’ai quand même quelques connaissances...
- ROLLAND : Arrête, Marcel ! Ce n’est pas à ton cher Rolland que tu vas faire avaler pareilles sornettes !
- ANNETTE : Rolland, ce ne sont pas du tout des sornettes. Ton cher beau-frère lit beaucoup, il potasse, dirais-je même, elle te le scande, ta sœur Annette.
- MARCEL : Et d’ailleurs, à partir d’aujourd’hui, et certainement pas avec Albert Camus dans le viseur, enfin je veux dire sans penser à lui, un être incomparable et à jamais à mille kilomètres devant moi, et je n’ai pas de toute façon l’esprit de compétition, je vais radicalement amplifier mon savoir en philosophie. Jusqu’à l’ivresse, je vais tout lire sur le sujet, ça va me servir pour mon ouvrage.
- ROLLAND : Pfff ! Le jargon de la discipline va t’abattre... Une tâche trop colossale, n’importe qui ne s’instruit pas en philosophie...
- MARCEL : Mmouais... Cela dit, c’est vrai que c’est assez rébarbatif, la métaphysique.
- ROLLAND : Si tu n’es pas maso, laisse-la alors aux caboches bien faites et ne succombe pas aux clins d’œil de l’écriture comme le ferait au fond n’importe quel petit employé de bureau réfléchi. Accepte ta condition...
- MARCEL : Ah ! Comme j’aimerais être intelligent comme mon beau-frère Rolland.
- ROLLAND : Ce qui est de naissance ne se répare jamais, sois-en certain.
- MARCEL : Tu n’en as pas assez d’avoir les chevilles gonflées ?... Tiens, au fait, Rolland, sais-tu comment Albert Camus écrit ?... Ah ! Ah !...
- ANNETTE : Moi, je le sais, Marcel.
- MARCEL : Je sais, Annette, que tu le sais. Or, ton frère le sait-il ?...
- ROLLAND : Comment il écrit ; comment il écrit ?... Avec un stylo, pardi ! Puis après, à la machine à écrire. Pfff ! Comment il écrit ?...
- MARCEL : Ah ! Ah ! Le grand Rolland sèche... Annette, édifie ton frère.
- ANNETTE : Albert Camus écrit debout.
. ROLLAND: Mais bien sûr, je le savais. Si ta question avait été « dans quelle position écrit-il », immédiatement, je t’aurais répondu qu’il écrit debout. Pfff !
- ANNETTE : Oui, que tu dis.
- ROLLAND : Et pourquoi donc vous deux, vous le sauriez et pas moi ?
- ANNETTE : Nous sommes fondés à le savoir car déjà nous l’avons comme proche voisin.
- ROLLAND : Comment, sauriez-vous tout des manies de tous les gens de Lourmarin ?...
- ANNETTE : Non. Mais que devrait-on savoir sur les gens guère importants ?
- ROLLAND : Mmh... En tout cas, Marcel, ta question était biaisée. Fallacieuse en l’occurrence. Entre nous, ne serais-tu pas un sombre pervers ?...
- MARCEL : J’ai l’impression que pour toi, je ne manque pas de défauts... Je l’avoue cependant : oui, je suis le pape des pervers. Bououh...
- ROLLAND : Que crois-tu ? Ton Rolland, depuis toujours s’en est aperçu. !... Mais tenez, vous deux : pourquoi par conséquent écrit-il debout, Albert Camus ? C’est moi ce coup-ci qui pose la question, et elle n’est pas ambigüe. Car moi, je ne suis pas tordu !
- MARCEL : À peine...
- ROLLAND : Veux-tu que l’on croise le fer ?
- MARCEL : Ça m’ennuierait de te balafrer.
. ROLLAND: Oh ! Lui. Frapper de pointe, c’est ma spécialité. Je peux t’envoyer ad patres d’une seule estocade fulgurante, si je veux. Sans pitié.
- ANNETTE : Mon Dieu ! Pense à moi, Rolland. Que ferai-je sans mon cher et bon époux, qu’ainsi tu auras passé au fil de l’épée ?
- ROLLAND : Non, avec la pointe... Un époux ? Mais Annette, tu en trouveras rapidement et facilement un autre, qui instantanément, chassera celui-là de ta mémoire. Bon, ma question. Alors ?
- ANNETTE : Moi, j’ai la réponse, mais je ne te la donne pas, car tu aimerais tuer mon homme.
- MARCEL : Annette, de toute manière, lui-même ne le sait pas. Ton frère est un bluffeur.
- ROLLAND : Un bluffeur !? Un bluffeur !? Je me sens insulté. De ce fait, alors, je ne répondrai pas. Puis je n’ai pas à répondre à une question que j’ai moi-même posée. Non mais !...
- ANNETTE : Rolland boude... Mais, bon, trêve d’enfantillage, j’apporte la réponse. Albert Camus écrit debout, parce qu’il n’écrit ni allongé, ni assis. Voilà la réalité.
- ROLLAND : Ah ! Ah ! Que c’est bidonnant... Je vois que ma sœur est spirituelle.
- MARCEL : Elle a ce que tu n’as pas.
- ROLLAND : Ne me force pas à en venir aux mains, Marcel. Voire à te bousiller les deux clavicules à coup de manche de pioche.
- MARCEL : Nom d’un chien, voilà qui est viril ! Mais c’est très violent. Et ce n’est donc pas dans l’esprit de Noël...
. ROLLAND : Noël, c’est fini.
- MARCEL : Pas franchement. L’écho des fêtes va quasi jusqu’à la fin janvier. De là ce sapin toujours ici et que l’on démontera dans deux semaines et demi.
- ANNETTE : C’est précis !... Mais je reviens à monsieur Camus et à la question posée. La réponse est simple, et là je suis sérieuse, il écrit debout pour mieux se sentir en vie. N’oublions pas qu’il a été malade et qu’il a frôlé la mort, la tuberculose, je crois. Et la maladie, c’est le lit. La position verticale est évidemment l’opposé de la position allongée, celle en somme de la mort. Être debout, n’est-ce pas faire la nique à cette dernière ?... Voilà en tout cas ce que j’ai entendu dire ici, à Lourmarin.
- MARCEL : Oui, Annette, c’est tout à fait ça.
- ROLLAND : Absolument, c’est tout à fait ça.
- MARCEL : Tu es un menteur né, Rolland, tu as posé la question sans avoir la réponse.
- ROLLAND (rire) : Mon minus beau-frère en écume sec et dru, de mon savoir encyclopédique... Mais bon, Camus... Camus... Camus... Systématiquement, doit-on en être un inconditionnel, même lorsqu’on demeure à Lourmarin et qu’avec lui en l’occurrence on voisine ?
- ANNETTE : Déjà, vivre à Lourmarin ne fait de personne un saint.
- MARCEL : Et Rolland, qui habite à Lourmarin, n’est pas nécessairement Camusien.
- ROLLAND : Camus, en tout cas, vous deux, vous l’aimez plutôt bien. Non !? Fais-je erreur ?..
- MARCEL : Disons qu’on l’aime comme doit être aimé un humaniste de taille. Tout simplement.
- ROLLAND : Un humaniste de taille...
- ANNETTE : Pour toute chose, il y aura toujours des détracteurs, de toute façon...
- MARCEL : Et m’est avis qu’il ne doit en avoir cure, en dépit de sa sensibilité, de ne pas faire intellectuellement l’unanimité. Dans la vie, il n’y a pas que des amis. Car n’est-ce pas, c’est bien ça, Rolland, toi, de ce Nobel, tu n’en es pas un véritable défenseur ?...
- ROLLAND : Beaucoup en auront avalé des couleuvres, de cette récompense qu’on lui aura décernée à Stockholm. Il faut le savoir.
- ANNETTE : Jalousie et esprit chagrin !
- MARCEL : Le jury du Nobel aurait-il été primesautier ? Ridicule. Pour moi, cette institution suédoise a bien fait, l’œuvre de Camus est extraordinaire. L’homme est très bon...
- ROLLAND : En tout cas... En tout cas... Camus, très loin s’en faut, n’a pas derrière lui toute l’intelligentsia...
- ANNETTE : C’est un incompris, de toute façon.
- MARCEL : La raillerie de Saint-Germain-des-Prés, il aura fini par l’entendre...
- ROLLAND : Oui ! Oui ! moi, je l’aime bien, Camus, n’allez surtout pas croire le contraire. Il exhale la sincérité, la bonté. Mais...
- MARCEL : Mais... Mais... Car bien entendu, il y a un mais... Eh oui, tu n’en es pas un véritable défenseur. Un véritable adorateur...
- ROLLAND : Non parbleu !... Mais bon sang, comment un homme comme lui, un humaniste, un homme épris de justice, peut-il prendre parti pour ces exploiteurs que sont les Pieds-noirs et ainsi être contre l’indépendance ? Vous deux, pensez-vous que c’est l’Algérie des autochtones ou la nôtre ?
- MARCEL : J’abonde dans le sens d’Albert Camus, l’Algérie doit rester patrimoine de la France.
- ANNETTE : Tout à fait. Sans nous présents de l’autre côté de la Méditerranée, voilà une terre qui littéralement s’en irait en eau de boudin.
- ROLLAND : Pourquoi, Annette ? Arabes et autres Kabyles et Berbères ne seraient-ils que des bons à rien ?
- ANNETTE : Je n’ai pas dit cela.
- MARCEL : L’Algérie, Rolland, nous l’avons mise en valeur. Du coup, nous n’avons aucune raison de nous en séparer...
- ROLLAND : Ce sont nos esclaves arabes et autres qui ont permis à la France d’avoir une Algérie florissante. Généreuse. Prospère... Forcément, le colon, le gros propriétaire terrien, muni de son fouet, n’a pas envie que ça cesse.
- MARCEL : Tu donnes une image bien sévère des coloniaux, et comme si tous, d’ailleurs, étaient des gros propriétaires fortunés et employant dans leurs exploitations une multitude de locaux, corvéables évidemment à merci.
- ANNETTE : C’est vrai, Rolland. Nombre de colons sont aussi d’humbles employés, ouvriers, commerçants. On imagine mal ces petites gens avec à la ceinture, un fouet ! Il y a des Pieds-noirs sympathiques et qui tiennent pour égaux les locaux, et des Pieds Noirs idiots et racistes.
- MARCEL : Et cela vaut pour les locaux.
- ANNETTE : Et ton histoire de fouet, Rolland, est une caricature outrancière.
- ROLLAND : Pas du tout ! Avec une France sans préventions et donc en Algérie des colons respectueux, le FLN n’aurait jamais vu le jour. Un peuple par trop tenu en lisière finit fatalement par passer à l’insurrection.
- MARCEL : Et à commettre des attentats, des assassinats, ôtant la vie d’innocentes personnes. Ce sont les Nord-Africains qui en Algérie ont voulu que le sang coule. Le terrorisme, c’est une pratique indépendantiste. Et alors s’ensuivit de l’œil pour œil, dent pour dent.
- ROLLAND : Soit le contre-terrorisme anti-FLN… De toute façon, les Pieds-noirs ne sont pas chez eux, là-bas en Algérie. Et parce que butés, ils ne veulent pas l’admettre.
- ANNETTE : Ils n’ont pas à admettre ce qui n’est pas ! En tout cas, monsieur Camus à beaucoup de pitié pour les gens qui tombent de part et d’autre. Il place l’humain au-dessus des différends politiques...
- ROLLAND : Pour moi, Albert Camus est un peu trop idéaliste. C’est un utopiste.
- ANNETTE : C’est un pur qui a passion pour son prochain. Voilà tout.
- MARCEL : Ainsi par dilection placera-t-il toujours l’humain audessus des partis, des croyances laïques, des croyances religieuses, toutes choses en fait à même d’abêtir et d’émousser le libre arbitre.
- ANNETTE : Son souhait : qu’en Algérie, tout le monde y vive en bonne intelligence.
- ROLLAND : Ce serait parfait, effectivement. Mais il va devoir patienter longtemps... Ceci étant, moi je le dis, avant cinq ans, l’Algérie sera algérienne. Camus, amèrement, ne pourra que constater la volonté de l’Histoire.
- ANNETTE : Et un homme juste sera du coup malheureux... En seras-tu content ?
- ROLLAND : Pfff ! Certainement pas !... Pour les Algériens, oui, mais pas pour lui...
- MARCEL : Ce que tu présages va faire plouf, cela étant, Rolland, compte tenu de ce que d’un balcon d’Alger, le Général de Gaulle a quasi tonitrué...
- ANNETTE (le devançant) : « Je vous ai compris ».
- MARCEL : Voilà. « Je vous ai compris »
- ANNETTE : Puis de toute façon, nos courageux militaires font le ménage partout dans les bleds, les terroristes sont de ce fait terrorisés. Et bientôt le calme reviendra. Nos compatriotes d’Alger, Oran, Constantine, Bône, Blida, Orléansville, et j’en passe, peuvent dormir sur leurs deux oreilles, ils ne seront pas expropriés, ils n’auront pas à s’installer dans la métropole. L’Algérie sera toujours française. Puis c’est tellement évident !... Non ! Non ! Rolland, mon frère, tu ne sais pas du tout correctement augurer (rire).
- MARCEL : Ta sœur a raison, Rolland, tu augures tel un bleu... Un gros bleu...
- ROLLAND : J’augure tel un bleu !... Alors permettez-moi de rire. Je ris. Je ris...
- MARCEL : Ris si tu veux, mais les melons, les...
- ROLLAND (le coupant) : Quoi, les melons !? Et pourquoi pas les bicots et ratons, pendant que tu y es ?
- MARCEL : Ah ! Si tu ne m’avais pas coupé ! je voulais dire que... Que les cultures légumières et abusives, notamment les agrumes, les vignes, qui donnent de si délicieux vins, les mines de fer et zinc et de lignite, et maintenant le pétrole et gaz extraits du sous-sol saharien, tout ça, mon vieux, est dû à l’ingénierie colonialiste. Ce ne sont pas des moricauds païens portant couteau entre les dents qui vont nous faire lâcher le morceau. Nom de Dieu !
- ROLLAND : Moricaud, sors-tu ? Mais c’est du racisme !
- ANNETTE : Moricaud n’est pas un terme injurieux.
- MARCEL : Puis de toute façon, tous les termes sont bons pour qualifier les fellaghas semeurs de mort. Vive l’Algérie française !
- ANNETTE : Absolument, vive l’Algérie française.
- ROLLAND (rire) : Qu’ils sont mignons, ils croient encore au Père Noël… Que je pouffe.
- MARCEL : Eh oui, Annette, ton frère est vraiment un grand pouffeur.
- ROLLAND : Un grand pouffeur qui doit tempérer votre fougue droitière et ainsi vous détromper. En effet, le Général de Gaulle a lancé « je vous ai compris ». C’était en juin 1958. Mais n’avez-vous donc pas entendu son intervention radiotélévisée d’il y a un peu plus de trois mois ? Albert Camus, lui, a dû l’entendre, et immédiatement comprendre que les Pieds-noirs, maintenant, allaient avoir du souci à se faire. Eh oui...
- ANNETTE : Mais bien sûr que si, nous l’avons entendue. Pour autant, cependant, nous n’avons pas désespéré. Pas de panique, voyons !...
- MARCEL : Le Général de Gaulle a annoncé le droit des Algériens à l’autodétermination... Les indigènes savent qu’ils vont finir par devenir des français à part entière, ce qui profondément est le souhait du Grand Charles. Pour quel motif, par conséquent, opteraient-ils pour le sécessionnisme ?... Seraient-ils fous ?...
- ANNETTE : Tous les autochtones, en Algérie, veulent de la présence française. La France maquisarde va bientôt se rendre compte de l’inanité de son combat... C’est déjà écrit...
- MARCEL : Et si cette France s’entête, par le juste ou l’injuste, notre armée le lui fera alors regretter ! Quant au Général, jamais il ne retournera sa veste ! De lui personne ne doute.
- ROLLAND : Rien n’est moins sûr, son discours change lentement...
- ANNETTE : Son discours d’il y a trois mois était pour faire plaisir à tout le monde, voilà tout.
- MARCEL : La démagogie fait partie de l’art politique, voyons.
- ROLLAND : Causez, causez, on verra bien ce que l’avenir nous dira... Causez, causez...
- ANNETTE ; Tu es un pessimiste, Rolland. Pessimiste.
- ROLLAND : Je suis seulement pour l’Algérie aux musulmans, contrairement à Albert Camus...
DERNIER ACTE.
Même décor. Annette et Marcel, assis, lisent. Puis causent...
- MARCEL : Ton frère part vers quelle heure ?
- ANNETTE : Onze heures.
- MARCEL : Il aurait pu partir au début de l’après-midi et déjeuner ainsi avec nous...
- ANNETTE : Il a un rendez-vous à Marseille... Là, il va revenir sous peu, il est sorti faire quelques courses.
- MARCEL : En tout cas, je ne sais pas ce qui t’a pris de lui dire que tu voudrais me peindre... Tout nu ! Ça n’a pas manqué, il s’en est... il s’en est poilé... si j’ose dire...
- ANNETTE : Il s’est fendu la pipe !
- MARCEL : Comme tu dis. Surtout quand tu as précisé que tu ne me peindrais qu’au garde-à-vous. Ma parole, il a dû se dire que sa sœur est une vilaine dévergondée. Une... libertine... quasi tendance libertaire... une mâtine… Bref, une grosse friponne.
- ANNETTE : Mon frère n’est pas coincé. Ce n’est pas un puritain. Un Quaker.
- MARCEL : Il a tout de même dû penser que tu fais sacrément bon marché de la pudeur.
- ANNETTE : Si tu ne veux pas t’exposer à mes pinceaux polissons, mon garçon, en tout cas, eh bien, je divorce. Je te quitte...
MARCEL : Je vais te dénoncer à la censure et aux mœurs, de toute manière, et comme cela, tu monteras sur le bûcher. Tant pis pour toi,... cochonne !
- ANNETTE : Pfff ! Mais avant ce châtiment, de toute façon, je parviendrai à te coucher sur une toile, dans ton plus simple appareil, dussé-je utiliser la force. Couché, debout, tout... turgide, s’il te plaît.
- MARCEL : Ça promet. Tu es un monstre (rire).
- ANNETTE (rire) : Tu vas me faire du mal ? Tu en es à deux... à... deux doigts, j’en ai le pressentiment. Hein ?... Me violenter ?
- MARCEL : Je ne vais rien te faire du tout. Tu es punie... Puis ton frère va revenir, alors...
- ANNETTE : Non, mais cet après-midi... Non ?... Tu es cruel, tu refuses de me faire souffrir !
- MARCEL : Je vais t’accompagner à Aix-en-Provence, tu vas y consulter un psychiatre...
- ANNETTE : C’est ça, on en reparlera... Ceci dit, pour parler de Rolland, tu sais, en dépit de ses lazzis, il n’est pas méchant.
- ROLLAND : Il aime déprécier, c’est fatigant.
- ANNETTE : Ça peut porter sur les nerfs, en effet, mais chez lui, c’est un besoin de se moquer... Il sait pertinemment que l’on n’est pas obligé d’être passé à l’université pour savoir écrire. Il sait que l’on peut être un petit employé aux écritures et en même temps avoir assez de talent pour faire un ouvrage digne de ce nom, deux cents, trois cents pages, et au-delà, et bien écrit. Donc pas de l’amphigouri. De toute façon, hier soir, au dîner, et encore ce matin au petit déjeuner, il t’a exhorté de te mettre à ton écritoire. Il te sait à la hauteur.
- MARCEL : Oui, mais toi, quelquefois, tu es également dubitative. Tu sembles éprouver du mal à me voir en auteur...
- ANNETTE : Montre-moi tes dix dernières pages, et tu auras mon opinion... En tout cas, je n’aurais certainement pas accepté d’épouser un décérébré... Tiens, voilà Rolland.
Rolland prend place. Il a un sac avec lui.
- ROLLAND : Je suis passé devant chez Ollier et je n’y ai pas vu Camus attablé.
- ANNETTE : Ce n’est pas juillet mais janvier. Peut-être alors se trouvait-il dedans ?...
- MARCEL : Bien trop tôt pour l’apéro, voyons.
- ROLLAND : Il pouvait être là pour buvoter un café.
- MARCEL : Oui... Et tu l’aurais abordé ? Peut-être pour lui dire qu’avant cinq ans, il allait nous falloir donner aux Algériens les clefs de l’Algérie ?...
- ROLLAND : Je ne fuis jamais les sujets polémiques ! En tout cas, Albert Camus n’aurait dû jamais tourner le dos à Jean-Paul Sartre et renier le marxisme. Camus, on le voit bien, n’est pas aussi parfait que ça. Il n’est pas l’humaniste que l’on croit, madame, monsieur...
- ANNETTE : Arrête, Rolland ! Je ne connais pas beaucoup de véritables humanistes derrière les communistes, en tout cas.
MARCEL : Albert Camus est incontestablement un homme de qualité, il déteste la violence sous toutes ses formes. Au plus haut point, la mort l’indigne, il défend la vie am...
- ROLLAND (coupant) : De vive voix, te l’aurait-il dit, puisque, paraîtil, tu lui aurais causé ?
- ANNETTE : Ah ! Ne recommence pas, Rolland, ce que dit Marcel, la France entière le sait.
- MARCEL : Camus, disais-je, défend la vie avec ferveur, opiniâtrement... Raison pour laquelle il a fustigé l’intervention soviétique en Hongrie, spécialement à Budapest, il y a trois ans de cela à peu près, et qui entraîné la mort de plusieurs milliers de civils.
- ANNETTE : Une boucherie !
- ROLLAND : Budapest était sous le joug d’émeutiers sans scrupule, des contre-révolutionnaires, des réactionnaires... comme vous deux, des fascistes et autres hitlériens, prêts à...
- ANNETTE (coupant) : Hitlériens ? Comme nous deux ?...
- ROLLAND : Vouloir une Algérie française, c’est comme vouloir le Lebensraum ! Lebensraum, Marcel l’érudit, ça te dit ?...
- ANNETTE : Rolland, veux-tu, ne recommence pas avec ton ironie.
- MARCEL : Merci, Annette... Je l’avoue, cela étant, le Lebensraum, ça ne m’évoque rien.
- ROLLAND : Mon brave, mon bon beau-frère a des lacunes...
- ANNETTE : Personne au monde, Rolland, ne connaîtra jamais le contenu entier de l’Encyclopædia Britannica.
ROLLAND : Sûr ! Et il faudrait déjà savoir l’anglais pour ça... Bref, le Lebensraum. Quesaquo ?... Bah ! C’est le principe de l’espace vital prôné par les nazis. Ah ! L’hideux Tonton Adolph.
- MARCEL : Donc, vouloir d’une Algérie française, c’est être nazi !? C’est être... adolphien !?...
- ROLLAND : Je ne te répond pas, c’est toi qui vois.
- ANNETTE : Ce parallèle est plutôt insultant.
- ROLLAND : Non. Pensez au Arabes et Kabyles là-bas, en Algérie, dites-vous enfin que cette terre leur appartient, adhérez toute affaire cessante au PCF, le Parti Communiste Français, faites un pèlerinage en URSS, pays du bonheur, mortifiez-vous de l’avoir méjugé, et là alors vous sauverez vos âmes...
- MARCEL : Et comme ça, une fois morts, monterons-nous rejoindre Staline au paradis.
- ROLLAND : Évite, veux-tu, ce genre de saillie.
- ANNETTE : C’est la spécialité de mon Marcel, la saillie.
- ROLLAND : Ça, Annette, ce sont tes oignons... Bref, les Soviétiques ont eu raison d’aller faire en Hongrie du nettoyage, n’en déplaise à Monsieur Albert Camus... Et vive le PCF !
- MARCEL : Moi, ce que j’aime bien au Parti Communiste Français, c’est...
- ROLLAND (le coupant) : C’est... C’est... J’ai deviné, c’est... Maurice Thorez !?... Jacques Duclos !?...
- MARCEL : Non ! C’est Pif le chien !
- ANNETTE : Un chien rouge... Un pif rouge...
R O L L A N D : Pi f l e ch i e n ! ? M a fo i , b e l exe m p l e d’anthropomorphisme. Toutefois, ça met aussi en évidence ton âge mental.
- ANNETTE : Mon petit mari est très Pif, Spirou, et Tintin.
- ROLLAND : Moi, je suis plutôt Marque Jaune ou Mystère de la Grande Pyramide. Blake et Mortimer, quoi... Sinon, je lis Marx, Proudhon, Engels, Egel et Kant... Puis Dostoïevski, Gorki, Keynes...
- ANNETTE : Mon Marcel, lui, il est très Club des cinq.
- MARCEL : Ah ! ça va, Annette, arrête !
- ANNETTE : C’est toi qui as commencé avec Pif... Ah oui, Rolland, mon Marcel a lu aussi tous les Pim Pam Poum et les Bibi Fricotin... Il est très éclectique, mine de rien...
De son sac, Rolland a sorti un journal.
- MARCEL : Celui d’aujourd’hui ?
- ROLLAND : Forcément ! C’est celui du mardi 5 janvier 1960, et d’ailleurs payé en nouveaux francs. C’est la monnaie maintenant en vigueur, donc depuis le premier du mois... Mais vous n’avez toujours pas votre TSF ?...
- ANNETTE : Elle est en réparation, jusqu’à demain normalement. Mais pourquoi d’un seul coup fais-tu cette tête ?
- ROLLAND : Si vous aviez eu la radio, vous seriez maintenant au courant.
- ANNETTE : Au courant de quoi ? Les Martiens vont envahir la terre ?...
- ROLLAND : Non. Albert Camus...
MARCEL : Quoi, Albert Camus ? Il veut cesser d’écrire ? Ça ne te dérangerait pas, toi... Ou il veut s’installer pour toujours aux États-
Unis ?...
- ROLLAND : On ne le reverra plus jamais à Lourmarin.
- ANNETTE : Ah !? Un désamour soudain ?
- ROLLAND : Albert Camus... Il est mort !
Annette et Marcel se précipitent pour voir l’article. « Mon Dieu... Pas possible... Pas possible… Mon Dieu, c’est affreux... » soufflent-ils. Ils n’ont rien lu, ils repartent à leur place. Annette se met à pleurer. Marcel se tient le tête entre les mains. Une minute s’écoule, Rolland lit silencieusement. Puis :
- ROLLAND : Un effroyable accident...
- MARCEL : Oui !... Où, déjà ? Et quand ?...
- ROLLAND : Hier... Le matin, lundi 4, sur la nationale 6 après Sens, dans l’Yonne, la voiture roulait vers Paris. Probablement venaient-ils de Lourmarin...
- MARCEL : Sans nul doute... Mais qui conduisait ? Albert Camus ? C’était donc avec la Facel-Vega ?
- ANNETTE : Il était seul, Albert Camus ?... Je ne sais pas, je n’ai pas lu...
- ROLLAND : Ce n’est pas lui qui se trouvait au volant de la voiture, en effet la Facel-Vega. C’était un Gallimard... Michel. Celui-ci serait gravement blessé. En revanche, sa femme et sa fille assises derrière n’auraient quasiment rien eu. Des miraculées...
- ANNETTE : Mais Bon Dieu, que donc se sera-t-il passé ?...
ROLLAND : Selon l’article, la Facel serait venue emplafonner un arbre, sur lequel elle aurait rebondi et ce, pour aller s’écraser sur un autre.
- MARCEL : C’est affreux !... Un pneu ?... Un pneu qui aurait éclaté ?
- ANNETTE : Ou du verglas, peut-être ?...
- MARCEL : Un animal qui aurait traversé, et en voulant l’éviter, la voiture aurait donc filé droit sur l’arbre ?
- ANNETTE : Voire un problème mécanique, la direction par exemple... Ou peut-être que le chauffeur, Michel Gallimard, a eu un malaise ?
- ROLLAND : Le journal évoque la possibilité d’un éclatement de pneu, en effet... Mais il avance aussi la possibilité d’une vitesse trop élevée. Voire une soudaine crise d’épilepsie chez le conducteur... Michel Gallimard...
- MARCEL : Je présume qu’il va y avoir une enquête ? Mais c’est quoi, une vitesse trop élevée ?...
- ROLLAND : Ici, c’est tout de même 180 km/h ! À cette allure, dans un arbre, ça ne pardonne pas !
- MARCEL : C’est peut-être solide, une Facel-Vega, or pas à ce point. Ah ! Quelle tragédie...
- ANNETTE : Albert Camus a une femme et, il me semble, une fille et un garçon ? Désormais, que vont-ils devenir ?... Les malheureux... Et idem bien sûr pour les deux passagères Gallimard, au cas où Michel, l’époux, le père, ne s’en tirerait pas.
- MARCEL : Puisse le Ciel aider ce dernier...
: À l’heure qu’il est en tout cas, vingt-quatre heures
après le drame, chez les Camus, on doit être effondré... Comment diable de tels évènements peuvent-ils survenir ?
- MARCEL : C’est là la férocité de la vie... Bien triste début d’année, cela dit. Les années soixante commencent mal...
- ANNETTE : Albert Camus va manquer à Lourmarin.
- MARCEL : Oui... Mais peut-être y sera-t-il enterré ?
- ANNETTE : Le plus clair de son temps, il le passait à Paris.
- MARCEL : Il pourrait également reposer sur sa terre natale, en Algérie ? Pourquoi pas ?
- ANNETTE : À moins qu’il soit panthéonisé ?
- MARCEL : Oui, très juste... Et ce serait amplement mérité, c’est un Nobel, tout de même ! Et ainsi au Panthéon rejoindrait-il Voltaire, Hugo, Rousseau, Zola et d’autres. Je suis certain que Sartre, avec lequel Camus est en froid...
- ANNETTE (le coupant) : Oui, était en froid, plutôt... Je suis certain que Sartre, et globalement tous les existentialistes, n’y seraient pas opposés... Rolland, ton avis ?
- ROLLAND : Panthéoniser Albert Camus ? C’est une prérogative du Président de la République.
- ANNETTE : Oui mais toi, Rolland, tu serais pour ?...
- ROLLAND : C’est un décision qui appartient au Président, le Général de Gaulle.
: Et si tu étais le Général !
- ROLLAND : Je ne suis pas le Général !
- ANNETTE : Mais si tu...
- ROLLAND (coupant) : Je ne suis pas le Général.
- MARCEL : Ah ! Tu esquives ! C’est trop facile !... Pourquoi cette frilosité ?...
- ROLLAND : Pfff ! Frilosité... Eh bien, moi, je vais vous dire... Camus au Panthéon !? Eh bien, c’est non... Pourquoi ?... À cause de l’affaire... Brasillach !
- MARCEL : Brasillach !? Mais ça remonte à quinze ans, ça !
- ROLLAND : Oui... Oui... Seulement, ça a laissé des traces... Brasillach... Écrivain, journaliste, souvenons-nous, antisémite... “Anticommuniste de première”, fut un fétide collabo... La fin de la guerre arrivant, l’épuration tombant, Brasillach fut arrêté et se retrouva en prison, puis finalement aux assises où là, jugé, on le condamna à la peine capitale... Que fit alors Albert Camus ? Eh bien, il pétitionna... aux côtés d’autres intellectuels et aussi d’artistes... pour sa grâce... Une vaine pétition, puisque le Général de Gaulle, Président du Conseil à cette époque, ne commua pas la peine. Et le perfide Brasillach fut du coup fusillé. Le Général de Gaulle aura eu raison de ne pas céder aux lamentations des pleureurs.
- MARCEL : Des pleureurs... Albert Camus, humaniste et forcément contre la peine de mort, fut dans son rôle, c’est tout.
- ROLLAND : Qui a pitié d’un anti-communiste ne peut mériter l’honneur du Panthéon ! C’est tout.
: Virulent anathème !
- MARCEL : Voilà qui est péremptoire. Eh bien, j’espère que le Président, le Général, aura une tout autre intelligence et qu’ainsi il fera fi des sentiments d’Albert Camus à l’endroit des rouges.
- ANNETTE : Refuser la panthéonisation d’Albert Camus pour cette raison, donc son hostilité à l’égard des marxistes, ce serait, c’est certain, le comble de l’insanité. Puis allez savoir de toute façon si la famille d’Albert Camus dira oui à la panthéonisation, qui d’ailleurs, ne peut peut-être se réaliser qu’au terme d’un temps de latence.
- MARCEL : Oui, il y a ça aussi, effectivement. Peut-être que cela ne peut se faire aussi rapidement... En tout cas, vive Albert Camus !
- ANNETTE : Absolument ! Au Panthéon ou non, vive Albert
Camus !... Rolland ?
- ROLLAND : Oui... Oui... Vive... Bon, bien, je vais me préparer, je vais partir... Et vive euh...
- ANNETTE et MARCEL : Vive Albert Camus !
SERGE LE GUILLOUX
Pièce en trois actes
LOURMARIN,
LA JOIE
PUIS LE CHAGRIN
Serge Le Guilloux - 2018 - P21
PERSONNAGES
- ANNETTE : La quarantaine. – MARCEL : La quarantaine.
- ROLLAND : La quarantaine.
ACTE UN.
Le décor : une salle de séjour, simple. Dans un coin, un petit arbre de Noël.
Annette est assise, elle raccommode un pull-over. Entre Marcel, son mari.
- MARCEL : Ça y est, Annette, ma chérie, j’ai tout ramené. C’est dans la cuisine. Ce soir, tous les deux, nous allons pouvoir sagement réveillonner. Adieu 1959, bonjour 1960.
- ANNETTE : Pas encore. On ne dit bonjour à l’année d’après qu’une fois les douze coups de minuit passés...
- MARCEL : Par superstition ?
- ANNETTE : C’est ainsi, je n’y peux rien... À seize heures, je commencerai à préparer le dîner... Nous allons réveillonner, en toute simplicité.
- MARCEL : Comme d’habitude. Puis c’est bien comme c’est...
- ANNETTE : Nous ne disposons pas, de toute façon, d’un compte en banque à autoriser les excès.
- MARCEL : Pourtant ce ne serait pas si mal si on pouvait briser un peu l’ordinaire. Enfin, je veux dire que ce ne serait pas trop mal si on possédait un peu plus de sonnant et trébuchant. N’est– ce pas ?
- ANNETTE : Ainsi n’aurais-je pas à faire des reprises et raccommodages. Tu aurais pu t’acheter un nouveau pull-over... Sur celui-ci, les coudes étaient usés, je t’ai cousu deux coudières...
- MARCEL : Je te remercie, ma chérie, que ferais-je sans toi... Eh oui, avec un peu plus d’argent, je me serais offert un nouveau pullover... Tu sais, ça me plairait bien de trouver un autre travail, cela étant. Plus rémunérateur, et bien plus proche de Lourmarin. C’est casse-pieds, fatigant, usant, cet aller-retour quotidien entre Lourmarin, ici, et Aix-en-Provence. Ça fait tout de même quatrevingts kilomètres.
- ANNETTE : Tu voudrais trouver quoi par ici, il n’y a rien hormis des exploitations agricoles ?
- MARCEL : Ça demande de la gestion, je suis un bon employé aux écritures.
- ANNETTE : Tu es très moyen en chiffres, voyons...
- MARCEL : La comptabilité, ça s’apprend.
- ANNETTE : Peut-être plus à ton âge...
- MARCEL : Mon âge, mon âge !... Je me sens solide et vaillant, comme quand j’avais vingt ans. Veux-tu que je te le démontre surle-champ ?
- ANNETTE (glousse) : Oh ! Je n’ai pas le temps, pour l’instant... (souffle). En fait, toi tu as plutôt une âme d’écrivain, c’est en tout cas ce que tu me dis souvent... Or je n’ai encore rien vu pour autant... Pas une ligne...
- MARCEL : Ça germe, doucement, Annette. Tu sais que j’aimerais beaucoup avoir une voiture, si... si on avait évidemment plus d’argent... Une Dauphine, par exemple, blanche comme la coiffe du Mont-Ventoux. Hein, tu aimerais ?...
- ANNETTE : Ce serait pas mal, Marcel. Seulement je te rappelle qu’il est nécessaire d’avoir le permis pour conduire une auto, et que le passer revient cher, surtout si on ne le décroche pas la première fois...
MARCEL : Hmh... Alors que c’est si enfantin de conduire une voiture... Une voiture, tiens, j’en ai vu une plutôt jolie, tout à l’heure, juste garée devant l’église. Une Facel-Vega, tu vois. Rutilante, avec des chromes. J’ai bien sûr regardé dedans, c’est un peu comme un wagon de première, c’est d’un suave confort. Une limousine de Parisien, elle était immatriculée dans le département de la Seine. Quelqu’un ici probablement pour les fêtes...
- ANNETTE : En effet, je suis passée par-là, et moi aussi je l’ai vue. J’ai vu également ses occupants. On m’a dit que l’un d’eux se nommerait Gallimard, l’autre...
- MARCEL (la coupant) : Gallimard !? Comme la société d’édition ?
- ANNETTE : Oui, Pareil... Quant à l’autre de ces messieurs, et je l’ai bien entendu reconnu immédiatement, il occupait la place du passager, monsieur Gallimard conduisant, c’était Albert Camus.
- MARCEL : Ah ! Notre Albert Camus. Je m’en serais douté ! Et ce serait sa Facel-Vega ? Après tout, il peut très bien avoir momentanément cédé le volant à Gallimard.
- ANNETTE : Ça, je ne peux te le dire...
- MARCEL : Considérant le succès d’Albert Camus, s’offrir une Facel-Vega n’aura pas dû être en soi gênant... Si cette Facel est à Gallimard, peut-être qu’à Paris, Albert Camus a la même...
- ANNETTE : Peut-être. Ou un véhicule d’une autre marque. Voire pas de voiture du tout !...
- MARCEL : Impossible, Annette, l’auto figure dans la panoplie de la réussite... Quand je le verrai, je lui demanderai...
- ANNETTE : Ne va donc pas l’importuner.
- MARCEL : Causer, ce n’est pas spécialement importuner. Je lui demanderai s’il a une belle auto comme ça. Ou si celle-ci est sa Facel. Après tout, c’est un homme simple, charmant, abordable. Il n’y sentira rien d’indiscret, d’intrusif, dans pareille question... Tu sais, les hommes parlent spontanément de mécanique, quelle que soit leur condition.
- ANNETTE : C’est un intellectuel, lui, voyons.
- MARCEL : En clair ?
- ANNETTE : En clair ? Il se passionne plus pour l’indistinct visuel, l’éther, les choses de l’âme, à l’intelligible qu’à la matière...
- MARCEL : Ah !... Les idées, les concepts, les théories... Or, en es-tu certaine ? Annette ?
- ANNETTE : Bah ! Comme deux et deux font quatre, Marcel.
- MARCEL : Mmouais... À ta place, je dirais plutôt...