Lucien c’est mon voisin

Lucien, c’est mon voisin. Un type ordinaire, qui est toujours à l’heure au boulot. Et quand je le vois marcher sur le trottoir en face, il a le dos voûté, comme si sur ses épaules il y avait une masse invisible. Le poids d’un passé non résolu. Lucien, c’est monsieur tout le monde et son histoire, il faut l’écouter, pour entendre Lucien.

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PREMIERE PARTIE – LE VOYAGE EN IRLANDE

 

 

 

 

Noir total. Une tempête gronde. Une sonnerie de téléphone résonne longuement. Voix d’Élise messagerie :

Élise : « Vous êtes sur la messagerie d’Élise. Je ne suis pas là pour le moment, laissez un message après le bip. Lucien… si c’est toi, arrête de m’appeler. »

Un BIIIP aigu résonne.

 

 

Sur le mur du fond, accompagné d’une musique céleste, une phrase apparaît en lettres blanches…

 

 

« Les choses ne sont rien, et même les dieux passent. »

 

Dieu

La phrase s’efface lentement.

 

 

 Scène 1 - AEROPORT

 

Lumière. Lucien seul. Un grand sac de voyage à ses pieds. Un fauteuil vide, éclairé.

Lucien : J’avoue que… je ne sais pas trop quoi dire.

Un temps.

Je suis écrivain. J’écris en ce moment. J’écris, j’écris, j’écris — et j’attends que, par miracle, ma merde se transforme en or.

Un homme aux lunettes noires, aveugle, passe en arrière-plan.

J’ai fait mes bagages : un voyage important m’attend dans le trou du cul du monde- l’Irlande.

Apparemment quelqu’un là-bas à bien aimé mon livre. Faut le faire ! Un Irlandais qui vous appelle pour vous dire que votre livre est bon. Je comprenais un mot sur deux, il semblait a peine maîtriser le français. J’espère qu’il a prêté davantage attention à mes écrits qu’à sa diction. Enfin bon, il paie le billet et m’héberge une semaine. Ce sera l’occasion de découvrir un peu ce pays de merde. Je déteste l’Irlande. Ma mère est Irlandaise… J’ai toujours rêvé de la tuer.

L’homme aveugle passe derrière Lucien.

Me voici donc dans le pub le plus irlandais d’Irlande – non, j’déconne : je suis encore à Roissy. Mon avion a été retardé par la tempête, pas d’avion avant demain matin. J’me suis saoulé en attendant et j’ai trouvé l’inspiration : trois pages somptueuses dignes de l’évangile. Un chef-d’œuvre, j’en suis certain. Attendez, j’vous en lis un morceau.

 

Lucien sort une feuille froissée.

« C’est alors qu’une mouche se posa sur le nez d’André Gide. Il éternua, et hop ! La mouche fut projetée entre deux lapins en plein accouplement. De cette triple union naquit le premier lapin-mouche. Il vécut huit jours avant de finir écrasé sur un pare-brise. »

Il range la feuille, songeur.

C’est brillant, non ?

Il sourit, puis bascule en souvenir.

Je me souviens de la première fois que j’ai écrit. C’était en CP. Ma plantureuse maîtresse m’avait pris à part à la fin de la classe. J’avais rédigé un petit texte sur mon chat. Elle m’a dit : “Tu vois ça, c’est bien ! Lis : des yeux perçants et verts qui voyaient même dans le noir.” Elle trouvait incroyable que j’aie écrit perçants. Comme si j’avais mis un mot sur l’un des plus grands mystères du monde. C’est à ce moment-là que je me suis dit que j’étais un génie.

Mais je parle trop de moi. Parlez-moi plutôt de vous. Tenez, vous là, dites-moi quelque chose de beau.

Dans le public, une femme se lève, en sanglots.

 

Femme cocue du public : Je trompe mon mari depuis 3 ans et je n’arrive pas à le quitter.

Aidez-moi, s’il vous plaît.

 

Lucien gêné : Wow. Euh - Rasseyez-vous, oui.

La femme cocue se rassoie.

Reprenons… mon histoire de chat. Si ma maîtresse de CP ne m’avait pas révélé mon génie, je n’aurais jamais eu le courage de devenir écrivain…

La femme cocue pleure et renifle, ce qui empêche Lucien de poursuivre.

Lucien : Bon écoutez on va mettre une musique.

Il fouille dans son sac de bagage.

C’est une musique qui me fait penser à mon père. En même temps la chanson s’appelle Père et fils, donc bon…

Il sort un disque. L’aveugle passe derrière et enfile un costume de pilote d’avion. Lucien met ses écouteurs ; on entend, très bas, les premières mesures de Father and Son — juste l’intro.

Lucien les yeux fermés, traduit à mi-voix
Prends ton temps… t’es encore jeune… ce n’est pas le moment de tout changer… t’as encore pleins de choses à apprendre.

Il ouvre un œil, adresse la femme.


Ça vous apaise ?

 

Un temps.

Femme cocue : J’ai 37 ans. C’est encore jeune ?

Lucien maladroit : Euh… oui.

Femme cocue : Et votre roman, il parle de quoi ?

Lucien :  De la mort.

La musique s’arrête.

Enfin, c’est l’histoire d’un mec persuadé qu’il va mourir. Chaque matin, il se lève et se dit : « ça y est, c’est fini, c’est le grand jour ». Une maladie d’adolescent : Pas de projet à long-terme, pas d’agenda, pas...

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