No sooner kissed than broken
Dans un paisible village anglais, les dysfonctionnements d’une famille de trois se révèlent à la faveur de l’arrivée de la police dans le village: maltraitance, hyper-narcissisme (perversion narcissique) et désirs incestueux. Il s’agit aussi d’une réécriture du mythe de Narcisse et d’Echo, tel qu’Ovide l’a raconté.
Lire le texte intégral
Scène 1
Felicity Sinclair occupe seule le canapé. C’est une femme d’âge mûr, discrètement élégante, et portant des couleurs. Elle a près d’elle une petite pile de journaux et de magazines, certains encore emballés dans leur plastique ; elle en tient un ouvert. Près d’elle, la béquille dont elle se sert pour se déplacer.
Pendant que Felicity parle, on entend des bruits en coulisse : une autre personne agit et se déplace dans la maison.
Felicity. Oh ! on a une lumière vraiment magnifique, tout d’un coup. (Sans quitter sa place, elle se retourne pour considérer brièvement ce qu’on voit par la fenêtre, et l’effet produit par la lumière sur les fleurs. Puis elle reprend sa position ; et, sans quitter son magazine des yeux :) Tu n’as pas oublié mon fil ? (N’attend pas la réponse.) Je vais te dire, pour la pesée des fruits, j’espère bien que c’est Mr Williams qui s’en est chargé, et pas Mrs Williams, hein. Mr Williams, c’est vraiment un ange, cet homme-là. C’est à se demander comment il supporte une bonne femme pareille. Toujours souriant. Toujours aimable. Jamais un mot plus haut que l’autre. Tu as bien mon fil ? Bleu, comme je te l’avais demandé ? (N’attend pas la réponse.) Oh ! tu as eu affaire à Mrs Brown, alors. Celle-là ! elle fait moins la fière, depuis l’histoire avec sa sœur. Tu te rappelles ? l’autre lui a collé une paire de claques devant tout le monde ! Je vais te dire (elle rit soudain), moi je trouve ça très drôle.
Elle se remet à lire. Quelques secondes passent.
Scène 2
La tête du Dr Phillips, un homme sensiblement du même âge qu’elle, et portant un chapeau un peu démodé, est visible par la fenêtre.
Dr Phillips. Hello !
Felicity. Oh ! (Elle se retourne à demi, ravie, haussant un peu la voix.) Dr Phillips !
Dr Phillips. (Il soulève son chapeau avec un geste de galanterie à la théâtralité appuyée.) Mrs Sinclair.
Felicity. Bonjour, docteur. Vous finissez votre promenade matinale ?
Dr Phillips. Mais oui. Il fait un temps si beau, que je me suis dit que j’allais passer par ici. Ça me rallonge un peu, mais ainsi j’ai le plaisir d’apercevoir votre personne… et celui d’avoir vue sur votre charmant jardin. (Il pointe quelque chose, dehors, qu’on ne voit pas.) Vos clématites et vos pervenches sont en fleur ! Les couleurs sont ravissantes. Et le… euh…
Felicity. Avec les grappes jaunes ? C’est un forsythia.
Dr Phillips. C’est ça. Le forsythia. Absolument magnifique !
Felicity. (Avec un orgueil visible.) Merci.
Dr Phillips. Comment va votre épaule ?
Felicity. Un peu mieux. Je vous remercie, docteur.
Dr Phillips. Que diriez-vous si je passais ce soir ? Vers six heures, ou six heures trente ?
Felicity. C’est parfait. C’est très gentil à vous.
Dr Phillips. C’est bien normal. (A un regard appréciateur vers le jardin et les fleurs.) On voudrait jouir de ce paradis toute la journée, mais je dois y aller. Je vous souhaite une bonne journée, Mrs Sinclair. (On entend des bruits de pneus ou de moteur, comme si une voiture se garait à proximité. Le docteur n’y prête pas attention.) Et vous transmettrez mes hommages à la nymphe Écho.
Felicity. Je n’y manquerai pas. À ce soir, docteur.
Dr Phillips. À ce soir.
Le docteur disparaît. Le sourire aux lèvres, Felicity reprend son activité. May (qui a un peu moins d’une trentaine d’années, et porte des couleurs sobres, voire ternes) entre depuis le côté jardin.
May. (D’un ton faussement, maladroitement, indifférent.) Qui était-ce ?
Felicity. (Sans la regarder, ou à peine.) Le docteur Philipps.
Comme sa mère n’ajoute rien, May, après être restée quelques secondes immobile d’un air un peu emprunté, s’apprête à repartir côté jardin, quand on sonne à la porte.
Scène 3
Après un bref échange de regard avec sa mère, qui fait un signe d’ignorance, May va ouvrir, côté cour. Il y a deux policiers : l’inspecteur Wright, une femme, et le sergent Owen, un homme.
Wright. Bonjour. Pardon de vous déranger. C’est bien la maison de Mrs Felicity Sinclair ?
May. Felicity Sinclair, oui, c’est ma mère. (Elle s’efface tout de suite.)
Felicity. Oui ? c’est pour quoi ?
Wright. Bonjour, madame. Je me présente : je suis l’inspecteur Wright, du commissariat de Lancaster. Je suis avec mon collègue, le sergent Owen.
Owen. Bonjour, madame.
Wright. J’aurais voulu savoir s’il nous était possible d’avoir un rapide entretien avec vous.
Felicity. Oui, bien sûr. Entrez. (Les deux policiers entrent. Felicity commence à saisir sa béquille.)
Wright. Non, non, je vous en prie. Restez assise, madame. Ça ne prendra pas très longtemps ; il y en a juste pour quelques questions.
Felicity. Prenez place.
Wright et Owen s’assoient. May reste debout, en retrait. Owen observe rapidement les lieux.
Wright. Mademoiselle est votre fille ?
Felicity. Oui, c’est May.
Wright. Vous ne voulez pas vous asseoir ?
May. Non, merci.
Wright. Il n’y a que vous dans la maison en ce moment ?
Felicity. Oui. Nous vivons seules ici. En quoi puis-je vous être utile, inspecteur ?
Un temps de pause. Par la suite, pendant que Wright interroge, Owen prend des notes.
Wright. J’ai le regret de vous apprendre que nous avons été appelés ici après qu’une femme s’est fait agresser, hier soir. Aux...