Nocturne à Nohant

À Nohant, vers 1846-1847, George Sand prépare un dîner destiné à réunir ses proches : ses enfants Maurice et Solange, Frédéric Chopin, Eugène Delacroix et Honoré de Balzac. Tandis que Louisette, la cuisinière, s’affaire dans la maison, les signes de rupture se multiplient. Malade et de plus en plus distant, Chopin reste enfermé dans sa chambre avec son piano. Solange reproche à sa mère d’avoir davantage aimé ses combats, ses livres et ceux qu’elle protégeait que ses propres enfants. Maurice, moins tranchant que sa sœur, cherche néanmoins à s’affranchir de l’ombre maternelle.

Le dîner devient le théâtre d’une confrontation où s’entremêlent politique, création artistique, rivalités, blessures familiales et désillusions amoureuses. Balzac oppose son appétit de vivre et ses convictions monarchistes aux idées républicaines de George ; Delacroix observe, dessine et tente de préserver les liens. Mais ni l’esprit ni les apparences ne peuvent empêcher ce qui se défait.

Au cours de la nuit, George et Chopin affrontent enfin l’épuisement de leur relation. Leur séparation, davantage nourricière et affective que véritablement amoureuse, devient inévitable. Solange choisit de suivre sa propre passion, tandis que Maurice envisage de quitter Nohant pour découvrir le monde.

Après les départs, George demeure dans la maison avec Louisette. Devant un miroir, les deux femmes confrontent leurs existences, les violences qu’elles ont subies et les moyens différents par lesquels elles ont résisté : les mots pour l’une, le travail de ses bras pour l’autre. Lorsque le nocturne entendu au commencement s’élève une dernière fois, George comprend que l’on ne retient personne, mais que tout ne disparaît pas.

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ACTE I — Scène 1

Dans le noir, avant le lever du rideau, les premières mesures du Nocturne op. 55 n° 1 en fa mineur résonnent.

Le rideau s’ouvre sur la cuisine de Nohant.

Matinée.                                                               

Grand âtre, table massive.

George Sand se tient près de la table, une gerbe de roses blanches posée devant elle. Elle écoute la musique venue de l’étage.

La musique s’arrête net. Une violente quinte de toux.

Des pas dans l’escalier.

La porte s’ouvre brusquement. Louisette entre, un panier à la main. Elle le pose lourdement sur la table.

LOUISETTE. Nom d’un fagot ! Encore un panier comme ça, et j’va finir courbée comme un vieux cep de vigne.

GEORGE SAND. Ah, c’est toi, Louisette.

LOUISETTE. M’sieur Chopin vient juste d’sortir, tout serré dans ses flanelles, les gants de peau aux mains, l’écharpe montée jusqu’aux oreilles. On aurait dit un paquet de linge qu’a peur du vent.

GEORGE SAND. Ah, il est sorti… Frédéric jouait encore au lever du jour. On aurait dit que la nuit s’accrochait aux touches.

LOUISETTE. Quand M’sieur Chopin joue, la maison frissonne. Mais quand y’tousse, on dirait qu’la musique lui serre la poitrine, l’pauvre homme.

GEORGE SAND. Je n’aime pas le voir dans la brume du matin. Cette humidité lui mange les poumons.

LOUISETTE. J’l’ai vu marcher à petits pas vers l’étang, à croire qu’y’comptait les cailloux.

GEORGE SAND. Le jardin le console un peu quand le piano l’épuise. Mais je ne crois plus que le Berry puisse lui rendre ce qu’il a laissé à Varsovie. (Un léger temps.) L’étang lui ressemble — calme au-dessus…

LOUISETTE. Mais on voit jamais ben c’qu’y a dessous.

Louisette ouvre son panier, sort les légumes et les étale sur la table.

GEORGE SAND. Je sens bien que cette maison l’enferme.

LOUISETTE. C’est un nid, cette maison, mais un nid, ça r’tient pas l’oiseau.

GEORGE SAND. Surtout quand les brindilles sont devenues des épines.

Un léger temps.

LOUISETTE. Y’jouera c’soir, M’sieur Chopin ?

GEORGE SAND. Peut-être… s’il consent à partager sa musique avec ses amis.

LOUISETTE. On l’voit plus guère en bas maintenant. Y’reste là-haut à faire parler son piano. Sauf pour réclamer son p’tit bol d’chocolat chaud. Pis, j’mets toujours son couvert, mais c’est souvent l’assiette qui l’attend. P’t’être ben qu’les convives lui font peur… allez savoir.

GEORGE SAND. Frédéric évite nos petits dîners de province. Ça sent, dit-il, la tapisserie défraîchie et les compliments rassis. Il s’y croit de trop ou y croise toujours quelqu’un qu’il aurait préféré ne pas rencontrer.

LOUISETTE. Les compliments, M’zelle Solange, elle, elle préfère les servir froids.

GEORGE SAND. Oui. Et c’est moi qui suis presque toujours au menu.

Une porte claque à l’étage. On entend des pas.

GEORGE SAND. Quelle heure est-il ?

LOUISETTE. Onze heures sonnées, M’dame. Ben temps d’plumer les volailles. Pis faut qu’j’garnisse les tourtes.

GEORGE SAND. J’ai entendu Monsieur Balzac là-haut. Il ne grattait pas le papier — il raclait l’assiette. Qu’a-t-il trouvé à engloutir dès le réveil ?

LOUISETTE. Y’trépignait comme un goret qu’a flairé la mangeaille. Y a pas une heure, y’m’a chapardé mes croquets au miel. Toute la fournée y est passée !

GEORGE SAND. Ce qui prouve qu’il écrit moins bien qu’il ne dévore ! Le père Goriot, lui, avait ses pâtes molles et ses bouillons maigres…

LOUISETTE. C’père Goriot, y’fallait l’inviter à Nohant ! J’lui aurais fait une vraie soupe aux choux, avec un bon morceau de lard d’dans.

GEORGE SAND (sourit). C’est un personnage de roman, Louisette.

LOUISETTE. Ah, y’mange tout d’même ben mal, c’homme-là.

GEORGE SAND. Honoré, lui, mange comme il écrit — en volumes. Il est rabelaisien jusque dans les tripes !

LOUISETTE. Rab’laisien ? C’est-y point une maladie, ça ? Moé, j’dirais qu’y’l’a attrapée au berceau !

GEORGE SAND. Delacroix met la toile en feu. Chopin souffle des nocturnes. Balzac dévore la province sur le papier. Voilà ma compagnie et mon remue-ménage.

Dans la cour, une voix d’homme retentit.

Une porte d’écurie claque. Un cheval hennit.

LOUISETTE. Tiens, v’là qu’M’sieur Balzac affole même les ch’vaux.

GEORGE SAND. Honoré ne passe jamais inaperçu. Même dans une écurie.

Balzac passe la tête par la porte. Il reste sur le seuil.

HONORÉ DE BALZAC. J’ai regardé ce cheval… il m’a regardé aussi. Je crois qu’il s’est senti comestible.

LOUISETTE. Laissez donc c’pauvre ch’val tranquille, M’sieur Honoré ! Y’est point au menu !

HONORÉ DE BALZAC. George. Dis-moi qu’on ne dînera pas à l’heure des fantômes. Les morts ont l’estomac solide, moi pas !

Balzac met un pied dans la cuisine.

GEORGE SAND. Honoré, sors de la cuisine !

HONORÉ DE BALZAC. Juste un petit morceau de rien, George. Je dépéris. Je rapetisse. Je vais mourir à jeun.

GEORGE SAND. Honoré ! Tu m’épuises déjà. Va mourir dans le couloir.

HONORÉ DE BALZAC (gémit). Je vais passer de l’homme au squelette. Un instant de plus et j’écris mon testament.

LOUISETTE. Nom d’un fagot de bois vert. C’matin, les coqs dormaient encore sur une patte… et vous, M’sieur Honoré, vous aviez d’jà éventré une terrine de lièvre, plus la fricassée de poularde aux morilles qui restait d’hier soir ! Pis y a l’Valençay… Un beau fromage gros comme un poing d’charretier… envolé comme une alouette. Y’n’en restait plus qu’l’odeur !

HONORÉ DE BALZAC. Louisette, juste une oie farcie…

LOUISETTE. J’laisse les plumes sur la bête ?

GEORGE SAND. Monsieur Balzac veut mourir repu. Pas vertueux.

HONORÉ DE BALZAC. Je mange tout ce qui ne court plus.

LOUISETTE. Et même c’qui court encore, nom d’un sanglier ventru.

GEORGE SAND. Et moi qui espérais te faire jeûner pour nourrir ton génie ! Je vois que c’est surtout ton estomac qui tient la plume.

HONORÉ DE BALZAC (tombe à genoux). De grâce ! Songez qu’un homme affamé ne peut enfanter un chef-d’œuvre !

GEORGE SAND. Comme au confessionnal, tu n’hésites pas à te mettre à genoux devant les cochonnailles et le fromage !

HONORÉ DE BALZAC. Les péchés de gourmandise sont les seuls qui consolent… et puis j’aime les confessions, chère amie…

GEORGE SAND. Surtout quand elles sentent un peu fort. Allez, remonte dans ta chambre ou dans ton placard à provisions. Rien n’est encore prêt pour le dîner. La cloche décidera quand tu pourras reparaître.

Balzac se redresse, recule et sort en grognant.

GEORGE SAND. Pressons, Louisette. Que tout soit prêt avant que Solange descende. Je ne veux pas de sa mauvaise humeur. Pas aujourd’hui.

LOUISETTE. J’suis debout depuis cinq heures, M’dame. Et pas pour rêvasser sous les tilleuls. J’ai déjà fait trois fois l’tour d’la maison depuis l’aube. Sainte braise ! Y a de quoi occuper dix paires de bras.

GEORGE SAND. Regarde, j’ai coupé ces roses blanches. Des Alba Maxima. La roseraie est splendide en ce moment. (Elle respire une rose.) Quel parfum. Nous commencerons par respirer les roses, nous nous contredirons ensuite.

LOUISETTE. Pour M’zelle Solange, y’faudrait une rose à chaque phrase. Sinon elle va servir les épines avant l’potage.

GEORGE SAND. Même Monsieur Balzac aura sa rose. Le lys blanc des Bourbons attendra. (Elle hume la rose à nouveau et la repose délicatement sur la table.)

LOUISETTE. Y’s’rait ben capable d’croquer sa rose en la prenant pour une meringue.

GEORGE SAND. Des roses blanches… Qu’on ait au moins l’illusion de la paix dans la salle à manger. Maintenant, déclarons la guerre au menu ! (Elle prend son carnet de recettes posé sur une étagère et commence à le feuilleter.)

LOUISETTE. Et ben, pour la guerre, on est armés ! Quat’poulettes dodues comme des coussins, deux lapins gras comme des moines…

GEORGE SAND. Avec mes fourneaux, je ferais dîner Versailles. Mais à Nohant, grands hommes ou pas, c’est la marmite qui commande.

LOUISETTE. Bigre ! V’là qu’j’allais oublier mes grosses carpes, pis mes truites ben au frais dans l’puits !

GEORGE SAND. Ah, nous servirons du vin de Reuilly pour le poisson et quelques bouteilles de Châteaumeillant pour les viandes… et du vin de Sancerre pour Monsieur Chopin, s’il daigne boire autre chose que de l’eau claire. (Un léger temps.) À Valençay, Talleyrand vidait sa cave pour amadouer les ambassadeurs. Nous, on s’en contentera pour délier les esprits.

LOUISETTE. Pour rendre les gosiers bavards, oui ! Nom d’un pichet, ça va causer dru, c’t’affaire-là !

GEORGE SAND. Avec Honoré à table, pas de demi-mesure. Un jour, il finira par égorger toute la basse-cour et vider nos clapiers. Puis il baptisera ça Splendeurs et misères du garde-manger! Allez, Louisette, que les casseroles bouillonnent et que les torchons râlent !

On entend, à l’étage, une toux sèche. Le parquet grince. Puis le nocturne reprend.

George et Louisette se figent, les yeux levés vers le plafond.

LOUISETTE. L’étang l’a pas gardé ben longtemps, faut croire.

GEORGE SAND. Frédéric aurait pu venir jusqu’ici. (Un temps.) J’étais là. (Elle referme sèchement son carnet de recettes, le pose sur la table et sort.)

Louisette écoute encore, puis sort.

Le nocturne se prolonge quelques instants avant de s’éteindre.

NOIR

Scène 2

Salle à manger. Quelques instants plus tard. Table non dressée. Sur une desserte sont disposés les assiettes et les verres en cristal.

George entre, traverse la pièce, va jusqu’au buffet, ouvre un tiroir et en sort un étui à cigarettes. Elle le regarde fixement, en soulève le couvercle, respire un instant l’odeur du tabac, puis le referme avant de le glisser dans sa poche. Elle se rapproche de la table.

On entend, assourdies, les premières mesures de l’Étude op. 25 n° 1 en la bémol majeur.

Louisette entre, un torchon à la main.

LOUISETTE. M’dame, j’le sens point c’dîner. Quand M’zelle Solange a l’orage dans les yeux… j’ai l’cœur qui bat d’travers. J’sens ben qu’la foudre va tomber.

GEORGE SAND. Solange prend volontiers le tonnerre pour un argument.

LOUISETTE. Ça, c’est ben l’temps qu’elle préfère.

GEORGE SAND (rapproche deux chaises de la table). Voilà. Les chaises, au moins, se laissent remettre à leur place.

LOUISETTE. Pis, si M’sieur Balzac parle trop d’politique, le potage va tourner aigre. (Elle fait claquer son torchon.)

GEORGE SAND. Ne t’inquiète pas. Je me charge des monarchistes. Honoré est bruyant, mais prévisible.

LOUISETTE. Et quand M’sieur Chopin marche comme un homme qui s’en va, c’est point un bon dîner qui l’retiendra. Ça s’voit quand un homme a déjà un pied dehors. Là-haut, ça joue… mais ses notes, on dirait qu’elles savent plus où s’asseoir. (Elle lève les yeux vers l’étage.)

Un silence.

Le piano se tait.

LOUISETTE. Bon. Ça cause, ça cause… mes poireaux vont finir par perdre patience. Pour commencer, j’attaque par un potage à la reine, M’dame ? Qu’on s’mette du chaud dans le ventre ?

GEORGE SAND. Une crème de volaille au lait d’amande ? Parfait. Ajoutons-y une rasade de marc de Bourgogne.

LOUISETTE. Ou ben un p’tit coup d’Madère ? Ça met du sang dans la sauce.

GEORGE SAND. Du Madère ? J’en ai bu autrefois. À Paris. Chez Monsieur Musset.

LOUISETTE. Ah ben, v’là un nom qu’on entend plus guère dans la maison.

GEORGE SAND. Peut-être le seul souvenir sucré de cette histoire-là… (Un léger temps.) Non, pas de Madère.

Un veau pleure au loin.

LOUISETTE. Ah, M’dame, vous entendez ? On lui a pris sa mère. Chez nous, on sèvre vite les bêtes. Ça traîne pas, ça non. On naît tout collé au ventre d’sa mère, pis un jour y a plus rien. Juste l’vent qui passe.

Un silence.

GEORGE SAND. Bon, une belle nappe blanche, les couverts en argent, les verres en cristal. La table, au moins, sera irréprochable. Allez, va prendre la nappe dans le buffet.

Louisette se dirige vers le buffet. Au mur, son regard accroche un miroir. Elle remet une mèche de cheveux en arrière. Elle sort une nappe pliée du buffet et retourne près de George.

Les deux femmes déplient la nappe, l’étirent et commencent à l’étaler sur la table.

LOUISETTE. Parfois, M’dame, quand j’regarde les braises dans ma ch’minée, j’me dis qu’c’est p’t-être celles des révoltes de Paris qui sont v’nues s’cacher jusqu’à chez nous.

Tout en parlant, George et Louisette prennent les assiettes et les verres sur la desserte et les disposent sur la table.

GEORGE SAND. Tu sais, ces braises, Monsieur Delacroix les a vues de près. Il n’a pas pris les armes. Il a pris ses pinceaux.

LOUISETTE. Y’s’est battu sur les barricades avec ses pinceaux, M’sieur Eugène ?

GEORGE SAND. Il a peint une femme debout. Poitrine nue. Drapeau levé. Le gouvernement ne voulait plus montrer le tableau. Il l’a rendu à Eugène, qui l’a envoyé dormir chez une parente, à la campagne. Le roi préfère tenir la Liberté à bonne distance.

LOUISETTE. Faut croire qu’les têtes couronnées aiment mieux les femmes qui s’couchent qu’les femmes debout !

GEORGE SAND. Cette femme, Louisette, c’est La Liberté, tu comprends ? Et la Liberté debout fait peur.

LOUISETTE. Pardi ! Une femme toute nue, les bras en l’air, qui mène les hommes… Pis, c’est rarement l’drapeau qui leur saute aux yeux, nom d’un coq en chaleur ! (Un temps.) En tout cas, la Liberté, elle a ben pris froid, moi j’vous le dis.

Du jardin montent des voix d’hommes.

GEORGE SAND. Bon, va chercher les serviettes, maintenant, Louisette. Il y a une pile dans le buffet.

Louisette retourne vers le buffet, prend une pile de serviettes puis regagne la table.

GEORGE SAND. Il y a tant de voix qu’on n’entend jamais.

LOUISETTE. Ben, les pauvres parlent bas, pis les riches font l’reste.

GEORGE SAND. Moi, j’écris pour ceux qu’on fait taire.

LOUISETTE. Bah, moé, j’connais pas vos livres, M’dame, mais j’sais c’que c’est la justice ! Quand j’donne un bol de soupe ou qu’j’glisse un quignon d’pain à un malheureux, c’est pas d’la charité. C’est ma justice à moé.

Elle pose les serviettes sur un coin de la table. Elle écoute George.

GEORGE SAND. Toi, tu la fais avec ta soupe et ton cœur. Moi, avec mes mots. (Elle sort de sa poche un article plié, paru dans La Revue sociale.) Regarde. J’ai écrit, là, que la loi protège la femme comme la cage protège l’oiseau.

LOUISETTE. Pour sûr, j’dirais qu’nous les femmes, on est plus enfermées qu’les poules du poulailler. Les bonshommes refont l’monde, mais c’est toujours les femmes qui l’font tourner !

GEORGE SAND (rit). Ah, Louisette, voilà une phrase que je te volerais bien !

LOUISETTE (saisit l’article, puis le retourne). J’peux point lire comme un notaire, mais j’sais compter mes doigts pis mes sous ! (Elle tend cinq doigts.) Des années qu’vous donnez la parole aux oubliés dans vos journaux, et qu’les curés vous traitent de sans-Dieu… Y’f’raient mieux d’vous lire que d’prier l’Seigneur, foi de Louisette !

GEORGE SAND. Qu’ils prient. Moi j’écris.

LOUISETTE. Pis qu’les nobles vous appellent « M’dame la Révolution ».

GEORGE SAND. On me donne de bien grands noms pour de petites vérités.

Louisette jette l’article sur la nappe.

GEORGE SAND. Pas sur la nappe, Louisette.

LOUISETTE. Ah pardon, M’dame ! J’sais jamais où poser vot’République sans qu’ça tache.

GEORGE SAND (reprend l’article et montre du doigt un mot écrit en majuscules). Regarde ce mot-là : « égalité ». Tu le reconnais ? Celui-là, on l’imprime partout, mais on ne l’applique guère.

LOUISETTE. « Égalité ». Oui, j’vois ben qu’ça s’écrit tout droit, mais qu’ça s’met rarement à table, c’t’affaire-là ! Les lettres, j’les connais pas toutes. Mais si on m’dit leur nom, j’les reconnais. Comme le thym ou l’romarin.

GEORGE SAND. C’est déjà beaucoup, Louisette. Moi aussi, j’ai commencé par apprendre à nommer ce que je sentais.

LOUISETTE. Ma foi, si c’est comme ça, faut qu’j’apprenne à lire, moé ! Mais à quoi ça sert, dites ? Les mots, M’dame, c’est comme vos roses — ça sent bon, mais ça fait pas manger.

GEORGE SAND (replie l’article et le range dans sa poche). Tu sais, parfois, les mots ont plus de dents qu’on ne croit. Sans eux, qui parlerait pour ceux qui nourrissent les autres ? Et quand les mots deviennent des lois, ils finissent par mordre.

LOUISETTE (doucement). M’dame, j’préfère quand c’est vous qui parlez. On dirait qu’ça tient chaud. (Elle s’agite soudain.) Oh, saperlotte, j’ai laissé les roses en cuisine !

GEORGE SAND. Occupons-nous des couverts. Va les chercher, ma Louisette.

Louisette se dirige...

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