Nous sommes dans une ville moyenne, où survivent quelques industries. Une ville reconstruite après-guerre, puis fortement modifiée les vingt dernières années. Les magasins ferment dans le centre. Les tabacs, fleuristes, coiffeurs, pharmaciens et opticiens tiennent le choc. Il y a ce centre, qu’on appelle « la ville » quand on en parle. On dit « on va en ville » même si on y est déjà. Mairie, église, lycée, bibliothèque municipale. Ici, il faut compter trois jours pour avoir un rendez-vous chez un généraliste, six mois à un an pour un spécialiste. Il y a les quartiers périphériques au centre, qui ont des noms thématiques, thèmes dont sont déduits les noms des rues qui les parcourent, puis une zone d’activité commerciale, à l’Ouest, après le cimetière, avec un hypermarché, une galerie marchande composée de magasins franchisés, des restaurants qui font partie de chaînes de restauration plus ou moins rapide. L’hypermarché est un des centres névralgiques de la vie de la ville. Il y a aussi deux magasins de hard-discount, un peu éloignés du reste des enseignes. On n’est plus certain que ça vaille le coup d’y aller. Une zone d’activité industrielle est implantée au Sud, où survivent une usine automobile et une usine de surgelés. On a souvent peur qu’elles ferment. Il y a aussi là-bas les sièges d’entreprises tertiaires locales ou régionales.
Au-delà de ces zones, de nouveaux quartiers résidentiels ont émergé, rattachés à la ville sans y être pleinement intégrés. Des satellites aux maisons assez semblables les unes aux autres, qui se construisent vite, regroupements bien agencés auxquels on a donné des noms pittoresques comme « La Vallée », « Les Pâturages » ou « Le Clos ».
Puis des champs cultivés traversés par une route nationale et deux départementales, une forêt avec un sentier sportif et des prés aussi où paissent des animaux paisibles, vaches, moutons, chevaux, ânes. Les villages sont plus loin, le premier à une quinzaine de kilomètres, y vivent surtout des vieux qui ne pourraient vivre ailleurs, et des gens des grandes villes alentour ou lointaines qui viennent pour les week-ends et les vacances scolaires. Des étrangers (à la région ou au pays) restaurent des corps de ferme isolés. Parce qu’ils ont le temps, le courage et l’argent.
Cette pièce de théâtre est divisée en trois parties, chacune comprenant deux scènes. Chaque partie voit évoluer de nouveaux individus, dans un temps qui lui est propre. Les trois histoires en forment une grande.
Partie 1 : Se retrouver // Partie 2 : Se perdre // Partie 3 : Se grouper
PARTIE 1 - Se retrouver
Scène 1
Nous sommes dans une maison d’un des quartiers périphériques, en bordure de ville, presqu’attenant à la zone d’activité commerciale.
Céline et Laurent en sont propriétaires et y vivent depuis plus de vingt ans. Leurs enfants, Élodie et Quentin, y ont grandi. Élodie, l’aînée, vit sur Paris maintenant. Quentin vit encore chez ses parents, il est en couple depuis plus d’un an, avec Amélie, fille de pharmaciens. Céline est allé à la fac d’espagnol, mais a préféré se consacrer à ses enfants. Elle travaille à l’hypermarché maintenant. Laurent est au chômage, et a eu un cancer il y a quelques années.
Depuis la fenêtre de la cuisine, de l’autre côté de la rue on voit l’immense parking de l’hypermarché, et le cimetière.
C’est Noël, ça va bientôt être Noël, la veille du réveillon peut-être.
CÉLINE. - Dis, Amélie, tu veux bien vérifier sur ton portable, quand même ?
LAURENT. - Vérifier quoi ?
AMÉLIE. - Le téléphone est en sonnerie, donc on l’entendra s’il nous envoie un message, Céline, je vous l’ai dit.
CÉLINE. - Oui très bien, mais non, Amélie, je t’ai déjà dit : tu me tutoies !
AMÉLIE. - Ah mais j’essaie, je vous… te promets, j’essaie, mais même mes grands-parents je les vouvoyais, alors…
LAURENT. - Alors on est trop vieux pour être tutoyés, c’est ça ?
AMÉLIE. - Ah mais non, pas du tout Laurent !
CÉLINE. - Il plaisante Amélie, tu sais bien…
AMÉLIE. - Oui, oui, je sais… Mais je voulais juste dire que dans ma famille, on m’a appris à vouvoyer, alors j’ai du mal à m’en défaire…
LAURENT. - Ah ben oui, et vu que dans la nôtre on se torche avec le journal de la veille, on est moins regardant sur la politesse !
CÉLINE. - Laurent !
LAURENT. - Quoi ?
CÉLINE. - T’es dur, quand même ! C’est pas ce qu’Amélie a voulu dire, et puis c’est pas de sa faute à Amélie si sa famille elle a plus d’argent que nous…
LAURENT. - Ça va je rigole, tu le sais Amélie que je rigole, non ?
AMÉLIE. - Oui je sais Laurent, t’inquiète pas…
LAURENT. - Ah ! Moi, elle me tutoie !
CÉLINE. - Amélie, attention, je vais me vexer !
LAURENT. - Tiens, voilà Quentin et Élodie !
(Élodie et Quentin entrent)
ÉLODIE. - Mais quel temps ! Bonjour bonjour !
CÉLINE. - (à Élodie) Vous avez meilleur temps à Paris ?
ÉLODIE. - Avec la pollution on doit bien gagner deux ou trois degrés !
LAURENT. - C’est vrai qu’ici, il fait pas chaud !
(On s’embrasse.)
AMÉLIE (à Elodie) - Alors, ton agrégation, c’est pour bientôt ?
CÉLINE. - Ah tu vois Amélie, Élodie tu la tutoies…
ÉLODIE ET QUENTIN. - Encore heureux !
LAURENT. - Donc c’est bien que t’es trop vieille ma chérie !
CÉLINE. - C’est ce que je vais finir par croire !
AMÉLIE. - Mais non Céline !
ÉLODIE. - Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
QUENTIN. - Vous êtes encore là-dessus ? Ça fait plus d’un an que vous la titillez avec ça !
AMÉLIE. - Ça fait plus d’un an que j’arrive pas à tutoyer ta mère en même temps…
ÉLODIE. - Ça fait plus d’un an que vous êtes ensemble ?
AMÉLIE. - Ben, oui…
LAURENT. - Regardez-la la Parisienne qui atterrit !
CÉLINE. - Dis pas ça Laurent, elle est pas obligée de tenir le compte de ce qui se passe pour nous !Ma Élo, tout le monde comprend bien que tu fais ta vie à Paris, avec les études et tout t’as pas forcément le temps de revenir…
ÉLODIE. - Ni l’argent…
LAURENT. - Oh ça, l’argent, on trouve toujours à s’en débrouiller…
QUENTIN. - Han ! Va dire ça aux clochards qui font la manche près de l’hyper, tu vas voir comment ils vont te recevoir !
CÉLINE. - Bon, y a peut-être plus jovial que les clochards comme discussion de retrouvailles non ? Allez, débarrassez vous de vos affaires et installez-vous, j’ai fait un gâteau et un thé à l’orange, tout est sur la table… Par contre, j’ai rien prévu pour ce soir, je suis déjà dans les préparatifs pour le réveillon, je suis claquée moi…
LAURENT. - Tu dis ça comme si c’était une corvée !
CÉLINE. - Quoi ?
LAURENT. - Tu dis ça comme si t’étais pas contente de faire réveillon à la maison !
CÉLINE. - Bien sûr que je suis contente ! Mais c’est beaucoup de travail, et beaucoup de travail en plus du travail à l’hyper, ça fait beaucoup-beaucoup de travail…
LAURENT. - Bon, pour ce soir je m’en occupe. Il doit bien y avoir des surgelés au congélateur…
CÉLINE. - Ah oui, ça c’est sûr, y en a toujours, on peut tenir une bonne semaine sans sortir… T’en dirais quoi, Amélie, une semaine enfermée avec tes beaux-parents….
AMÉLIE. - Ah mais avec plaisir ! D’autant que j’ai pas mal de révisions à faire, et que j’ai mon ordi avec moi…
ÉLODIE. -Troisième année de licence de biologie, c’est ça ?
AMÉLIE. - Tout à fait !
QUENTIN. - Tu sais pas depuis combien de temps on est ensemble, mais par contre, son CV, tu l’as retenu !
ÉLODIE. - Je t’emmerde, Quentin…
CÉLINE. - Bon, on dit qu’on mange des surgelés ce soir ? Et les surgelés, ici, c’est un peu comme du fait maison, hein Quentin ?
QUENTIN. - Tu fais la même blague à chaque fois…
LAURENT. - Et puis il y a pas de sous-métier !
ÉLODIE. - Sot métier…
LAURENT. - Quoi ?
CÉLINE. - Ah mais ne me faites pas dire ce que j’ai pas dit, c’est très bien que t’aies trouvé un travail à l’usine de surgelés, et puis un CDI en plus, c’est pas rien ! Tu disais quoi Élodie ?
ÉLODIE. - Non rien d’important, juste que c’est sot métier, pas sous métier, mais on s’en fiche.
LAURENT. - Ah bon ?
AMÉLIE . - Ah oui ?
CÉLINE. - Si Élodie le dit, c’est que ça doit être vrai, elle se trompe rarement ma fille !
ÉLODIE. - (à Quentin) Ils t’ont fait signer un CDI ?
QUENTIN. - Oui, la semaine dernière.
ÉLODIE. - Ah ! Et c’est bien non ?
LAURENT. - Bien sûr que c’est bien, quelle question !
CÉLINE. - (à Élodie) Toi, dans ton cinéma, t’as que des CDD ! (à Amélie) Non parce qu’elle le dit pas trop, mais en attendant d’avoir tous ses diplômes, elle travaille dans un cinéma, c’est pas plus glorieux qu’une usine de surgelés à mon avis…
AMÉLIE. - Oui, c’est comme moi, je bosse dans un fast-food, pas glorieux non plus.
ÉLODIE. - Et puis le cinéma, ou le fast-food pour Amélie, c’est des jobs en attendant, mais un CDI, ça engage quand même !
QUENTIN. - Ça va, je suis pas enchaîné, je démissionne quand je veux !
CÉLINE. - Quoi ?
LAURENT. - Tu vas quand même pas démissionner ? Il va quand même pas démissionner ?
QUENTIN. - Mais non ! C’est juste pour dire que c’est surtout les patrons que ça engage, parce qu’ils peuvent pas me virer comme ça…
CÉLINE. - Oh bah tu sais mon grand, les CDI maintenant c’est plus ce que c’était…
QUENTIN. - (à Élodie) Mais c’est pas la nouvelle du siècle non plus, et c’est pas comme toi quand t’as un diplôme...
CÉLINE. - Quentin, il faut pas comparer ce qui est pas comparable, ta soeur est une intellectuelle, elle tient de moi, et elle a de la chance de pouvoir continuer ses études, moi j'ai pas eu cette chance-là…
LAURENT. - Je t’ai empêché de rien moi, t’aurais pu si t’avais voulu…
CÉLINE. - Est-ce que j’ai dit que tu m’avais empêchée ? Non j’ai pas dit que tu m’avais empêchée ! Non mais t’es gonflé quand même !
QUENTIN. - T’énerve pas maman, c’est pas ce que papa a voulu dire. Et puis après, c’est sûr, c’est pas le boulot de ma vie…
LAURENT. - Il recommence à vouloir démissionner !
QUENTIN. - Tu commences à me courir papa !
CÉLINE. - Ne parle pas comme ça à ton père ! C’est normal qu’on s’inquiète, vous êtes jamais satisfaits de rien, et nous, on devrait dire quoi ? Avec le cancer de ton père !
QUENTIN. - C’est quand même incroyable que t’arrives à remettre le cancer de papa sur le tapis dès qu’on n’est pas d’accord ! Bon. Ce que je voulais dire, c’est que là je bosse, comme ça Amélie peut étudier mieux et freiner sur le fast-food, et si à un moment je découvre un truc qui me passionne, que je veux vraiment faire…
LAURENT. - Que tu veux vraiment faire ! Non mais, franchement, on dirait que t’as honte de travailler dans une usine de surgelés ! Moi je te dis : il n’y a pas de honte à travailler dans une usine de surgelés ! C’est vrai, non, Céline ?
CÉLINE. - Bien sûr que c’est vrai ! C’est sûrement plus utile que faire de la philosophie ! Je veux pas être vexante, Élodie, d’autant plus que tu sais que moi aussi j’aurais aimé faire des études de lettres, alors je suis mal placée pour…
ÉLODIE. - De sociologie.
CÉLINE. - Quoi la sociologie ?
ÉLODIE. - C’est ça que j’ai fait comme études, pas des lettres, pas de la philosophie, j’ai fait de la sociologie. Quentin il est dans les surgelés, pas dans les conserves, moi c’est...