Pfropfreis

Une femme tombe dans le métro. Un peu plus tard, elle meurt.

Un chirurgien récite des ordonnances et annonce à un homme, malade depuis longtemps, depuis toujours peut-être, que là c’est « l’ultime infection », il faut greffer.

L’amie de l’homme malade lui apporte des bonnets au cas où l’opération le rendrait chauve, parce que là elle ne sait vraiment pas quoi faire.

Elle rencontre une dame, dont le fils va mourir.

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Ouverture.

LE GREFFON. - Je suis tombée dans le métro, j’ai glissé dans une flaque d’eau, ça fuit, j’ai à peine eu le temps de me relever, personne ne m’a aidée, pas la peine ; j’ai cru qu’on courait derrière, je ne me suis pas retournée pour vérifier. Je crois que c’est sur le quai que je me suis perdue.

Ensuite. Bureau du médecin. 

LE CHIRURGIEN. - (lit une liste de molécules, à voix haute. Puis :) Bonjour ! Alors, ça va ? Vous allez bien ? Hein ? Prêt pour le grand saut ?

LE GREFFÉ. - Je suis fatigué maintenant. Je voudrais me reposer. Est-ce que c’est possible, s’il vous plaît, que j’aille me reposer ? Peut-être pourrait-on continuer après que j’ai dormi un peu ; des fois dormir un peu me fait du bien.

CHIRURGIEN. - Rentrez chez vous vous reposer, oui. Ça ne va plus être long maintenant.

GREFFÉ. - Vous croyez ?

CHIRURGIEN. - N’ayez pas peur.

GREFFÉ. - Je n’ai pas le choix.

CHIRURGIEN. - C’est l’ultime infection. Maintenant il va falloir y passer. Considérez que c’est la chance de votre vie.

GREFFÉ. - Oui…

Ensuite. Ailleurs. 

L'AMIE DU GREFFÉ. - Ça va ?

GREFFÉ. - Oui. Mais j'ai perdu du poids. Et je respire mal, plus mal qu'avant.

AMIE. - Mais ça va ?

GREFFÉ. - Je crois, oui. J'attends, je scrute le téléphone, mais c'est bien, c'est une ligne qui ne peut pas être dérangée.

AMIE. - Oui... Et, tu n'as pas peur ?

GREFFÉ. - De ?

AMIE. - De dire « non. » Je ne sais pas, quand ils vont t'appeler, de répondre non, un coup de panique.

GREFFÉ. - Je n'y avais pas pensé. Je n'avais pas pensé que je pourrais dire non.

Ensuite. Salle d'attente. 

LA DAME. - Vous viendrez me chercher, bien sûr ?

CHIRURGIEN. - Bien sûr oui.

DAME. - Et si ça fonctionne ?

CHIRURGIEN. - Comment ça ?

DAME. - L'opération, celle de mon fils, celle-là que vous allez faire, si elle fonctionne ?

CHIRURGIEN. - Je... C'est une dernière tentative, madame, vous le savez, on vous l'a dit déjà...

DAME. - Oui, je sais bien oui. C'est vous qui allez opérer, non ?

CHIRURGIEN. - En partie, oui. On a une autre opération, une greffe, en même temps...

Ensuite. Salle d’attente.

AMIE. - Vous viendrez me chercher, bien sûr ?

AUTRE CHIRURGIEN. - Bien sûr oui.

AMIE. - Et si ça ne fonctionne pas ?

AUTRE. - Comment ça ?

AMIE. - L'opération, celle de mon mari, celle-là que vous allez faire, si elle ne fonctionne pas ?

AUTRE. - Je... C'est une tentative risquée, une greffe, Madame, vous le savez, on vous l'a dit déjà, mais ce n'est pas sans espoir, au contraire...

AMIE. - Oui, je sais bien oui. C'est vous qui allez opérer, non ?

AUTRE. - En partie, oui. On a une autre opération, un cas désespéré pour le coup, en même temps...

Ensuite. Salle d’attente. 

AMIE. - J’attends depuis longtemps maintenant…

DAME. - On s'habitue vous savez.

AMIE. – Ah ! Vous êtes là depuis combien de temps ? Je ne vous avais pas vue.

DAME. - On ne me voit pas bien sur cette chaise accolée au mur. Je crois savoir – je pense en tout cas – que la faute revient à ma robe ; à ma robe et à mon teint pâle. Vous trouvez, bien sûr, que j’ai le teint pâle…

AMIE. - Je n’avais pas remarqué.

DAME. - Vous êtes polie c’est bien ! Je disais donc que le noir de ma robe et celui de la chaise sont presque les mêmes, et le rapprochement entre ma couleur de peau et celle du mur n’est pas difficile à faire. J’ai toujours été extrêmement pâle, pourtant ce n’est pas moi la malade !

AMIE. - Je dois être pâle aussi…

DAME. - Moins que moi ! Mais vous ne devez pas être jalouse, j’avais une longueur d’avance. Depuis le temps que je suis là comme une conne… Je voudrais être tellement pâle qu’on ne distingue plus que mes yeux... Mes deux petites billes dans le mur… On les remarquerait à peine et moi je verrais tout !

AMIE. - Je…

DAME. - … ne comprends pas oui je sais on me le dit souvent. Quand vous ne comprenez pas, ne faites plus attention, laissez-moi juste finir. Je voudrais n’être plus que deux yeux et n’avoir plus de bouche pour ne dire à personne ce que j’aurais vu. J’assisterais à des choses affreuses, des viols, des homicides avec décapitation et arrachage des dents post-mortem perpétrés par un chirurgien devenu fou d’avoir perdu sa propre fille en l’opérant de l’appendicite, sur des jeunes femmes blondes qui hurleraient et je ne pourrais jamais rien dire donc le chirurgien ne serait jamais incriminé pour les dits « crimes de la salle d’attente » ! Une vraie connasse vous vous dites...

AMIE. - Je n’ai rien dit !

DAME. - Ne vous inquiétez pas c’est naturel. D’ailleurs, pourquoi avoir honte d’enlever ses dessous chez le gynécologue ?

AMIE. - Je n’ai rien dit et vous me faites un peu peur.

DAME. - Je comprends, à attendre comme ça, ici, on attrape des suées.

AMIE. - C’est vous qui me faites peur, je suis vraiment désolée.

DAME. - Vous transférez votre angoisse, bien sûr, c’est d’une banalité, on transfère toujours son angoisse ; laissez-moi toucher votre main, vous verrez vite que je ne suis pas un fantôme, je ne suis qu’une femme qui veut discuter un peu en attendant qu’on vienne me dire que mon fils n’a pas survécu à sa vingt-huitième opération, il doit détenir un record maintenant, il y est depuis vingt-trois heures.

AMIE. - Je suis désolée pour vous ne me touchez pas s’il vous plait.

DAME. - Ne le soyez pas, vous avez bien assez de votre propre fardeau donnez-moi votre main je n’ai jamais mangé personne allons !

AMIE. - Non s’il vous plait je n’aime pas toucher les gens !

DAME. - Je ne suis pas un « gens » je suis votre amie ! Et dans ces circonstances, celles qui nous préoccupent, nos goûts changent étrangement : moi je me suis...

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