Psychodrame

Si psychologues d’un centre psychiatrique se retrouvent chaque mercredi pour une séance de psychodrame, une thérapie consistant à mettre en jeu ce que leurs patientes ont du mal à exprimer lors des consultations classiques. Malgré les menaces d’extinction, elles tiennent à ce rituel qui leur permet de déceler des traumatismes ou des souvenirs enfouis.

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Jour 1

Fernanda et Jordane entrent. Six chaises sont disposées en désordre au plateau.

Fernanda Barth

Voilà, Jordane, ça se passe ici. Il y a eu un atelier, hier soir ; c’est un peu le désordre.

Jordane Biberson

C’est super.

Fernanda Barth

Il fait un peu froid, ça fait des mois qu’ils doivent réparer le chauffage… Tout est cassé, ici… Sauf nous. Nous, on tient.

Fernanda relève une chaise au sol. Jordane découvre la salle, émerveillée.

Jordane Biberson

J’ai jamais fait de théâtre, hein, je sais pas…

Fernanda Barth

Mais c’est pas du théâtre, ce n’est pas du théâtre.

Jordane Biberson

C’est pas du théâtre.

Fernanda Barth

C’est une thérapie.

Jordane Biberson

Oui, bien sûr ! Mais j’ai un peu le trac, quand même…

Fernanda Barth

Mme Bellone vous a briefée, quand même, non ?

Jordane Biberson

Oui, oui, j’ai bien compris le principe, mais j’ai jamais… C’est la première fois que…

Krasnochok

« Si vous avez compris…

Jordane Biberson

… vous avez sûrement tort ! » Jacques Lacan.

Krasnochok

Oui ! Enchantée. Krasnochok.

Jordane Biberson

Biberson.

Krasnochok

Biberson ! J’ai suivi tous les cours de votre père au Collège de France, bravo !

Nelly entre.

Nelly Latour

Bonjour !

Fernanda Barth

Bonjour, Nelly. Je te présente Mme Biberson.

Fernanda va poser sa veste sur le porte-manteau et mettre sa blouse.

Nelly Latour

Ah oui, Jordane ?

Fernanda Barth

Elle est en stage.

Jordane Biberson

Formation. Je suis en formation. Je suis psychanalyste en formation de psychodrame.

Fernanda Barth

C’est la fille du… Dr Biberson !

Nelly Latour

Oui ! Bienvenue. Tu n’as pas de blouse ?

Jordane Biberson, embarrassée.

Ah non, non, j’ai pas de blouse…

Nelly Latour

Je vais te donner une blouse.

Anne entre, déjà au téléphone avec Valentine Bellone. Elle met le haut-parleur et dispose le téléphone sur une chaise.

Anne Knosp

Bonjour tout le monde ! Je suis au téléphone avec Valentine. Elle est coincée dans le RER. Venez, venez, j’ai quelque chose de grave à vous dire… Tu nous entends, Valentine ?

Valentine Bellone, sur haut-parleur.

Oui, oui !

Anne Knosp

Je sors du bureau du Dr Viallon, qui était avec les gestionnaires ce matin. Ça y est, ils veulent arrêter le psychodrame à la rentrée prochaine… Je suis désolée.

Temps. Elles réagissent vivement ensemble.

Krasnochok

J’en étais sûre ! Je le savais !

Fernanda Barth

Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ? C’est le sommet de la psychanalyse, c’est ce qui fait la renommée de ce centre.

Anne Knosp

Oui, mais ils disent que c’est pas rentable.

Fernanda Barth

On le sait, que ça prend du temps, que ça demande beaucoup de personnel, mais ça fait vraiment ses preuves !

Anne Knosp

Je sais, mais selon eux c’est trop long… Ils veulent que les patientes sortent.

Nelly Latour

Évidemment… Ils veulent que les patientes sortent… Pour faire du « turnover » dans leurs petits tableaux Excel et qu’elles rerentrent dans deux semaines. Ce qu’on fait, ce n’est pas quantifiable ; quand le soin passe par la relation, c’est inquantifiable ! Ils s’en foutent des patientes, ils s’en foutent de nous, ils s’en foutent qu’elles crèvent !

Krasnochok

Ils vont encore nous proposer leurs formations de merde : Gestalt, TCC, ICV, EMDR… Moi, je les fais pas. Je fais pas ces merdes hypnotico-cognitivo-­comportementalistes.

Nelly Latour

Moi non plus !

Fernanda Barth

Moi non plus !

Nelly Latour

Avec toutes ces thérapies brèves, tout ce qu’ils veulent c’est effacer les symptômes, cacher la maladie… mais ne rien soigner.

Anne Knosp

La gestionnaire porte de prison a dit, je cite : « J’en ai marre de croiser des patientes déprimées à chaque fois que je viens ici. » Non mais elle se croit où ? En thalasso ?

Nelly Latour

Non mais elle est déjà venue une seule fois ici pour autre chose qu’une réunion ? C’est dingue : c’est eux qui décident, mais ils sont même pas au courant de ce qui se passe.

Anne Knosp

Ils savent même pas ce qu’est un psychodrame. Ils nous prennent pour des amatrices, c’est terrifiant. Le gestionnaire mes couilles, il a dit : « Si vous voulez continuer votre truc, vous avez qu’à monter un atelier théâtre. »

Fernanda Barth, pour elle-même.

Ce n’est pas du théâtre…

Krasnochok

Allez, les filles, courage, on en a vu d’autres ! « La définition du possible est qu’il peut ne pas avoir lieu. » (En levant le poing :) Lacan, Lacan, Lacan !

Petit temps suspendu.

Fernanda Barth

Valentine, qu’est-ce qu’on fait ?

Elles se mettent en cercle autour du téléphone, sauf Jordane qui reste debout un peu à l’écart.

Valentine Bellone

On va pas se laisser abattre, il faut rester mobilisées. Vous savez quoi ? On va leur donner ce qu’ils veulent : des chiffres, des graphiques, des listes de patientes… C’est chiant, ça veut dire du temps et encore plus de paperasse, mais on va le faire, on va faire des statistiques, des rapports de séances. Il faut aussi qu’on obtienne très vite un nouveau rendez-vous avec les gestionnaires où on ira nous-mêmes, parce qu’on sait qu’on peut pas compter sur Viallon pour nous représenter. (Chacune y va de son insulte.) Et là, il faut qu’on repense très sérieusement à cette idée de Collège de psychologues.

Anne Knosp

Il faut faire une pétition. Je peux en faire une sur ­change.org. Je te l’enverrai, Valentine, pour que tu la valides. Il faut appeler les syndicats des autres établissements hospitaliers : Necker, Sainte-Anne…

Fernanda Barth

Et la presse, évidemment. Contacter tous les journalistes !

Valentine Bellone

Je commence à rédiger des mails ce soir.

Nelly Latour

Je crois qu’il faut surtout en priorité en parler aux premières concernées — les patientes, leurs familles et imaginer quelque chose avec elles. Il faut inventer quelque chose nous-mêmes depuis l’intérieur du centre avec les patientes.

Krasnochok acquiesce. Hedda toque à la porte.

Anne Knosp

On en reparle, Nelly. (À Valentine :) Valentine, il y a la patiente qui arrive, on te laisse !

Elles installent les chaises en situation de psychodrame : quatre chaises disposées en ligne au lointain pour les quatre cothérapeutes, et deux autres chaises se font face sur une autre ligne, plus à l’avant-scène. Ce sont celles de la patiente et de la meneuse de jeu, qui seront interchangeables selon les séances de psychodrame.

Jordane Biberson

Attendez ! Attendez ! J’ai pas du tout été briefée sur cette patiente…

Nelly Latour

Ça va bien se passer. C’est Fernanda la meneuse de jeu, elle va nous guider.

Anne Knosp

On l’accueille, hein ! On l’accueille, les filles ! On laisse tout ça de côté.

Fernanda Barth

On se calme, on respire, on est là pour elle. Neutre.

Fernanda les regarde puis ouvre la porte.

Psychodrame de Hedda

Fernanda Barth

Bonjour, Hedda. Allez-y, rentrez. (Hedda entre.) Installez-vous. (Hedda va s’asseoir.) Comment ça va ? (Temps.) Ça peut paraître un peu impressionnant de voir tout le monde, toutes ces collègues, ici. Alors ce que je voulais d’abord demander, c’est aux thérapeutes de se présenter, qu’elles vous disent leur nom. Comme ça, vous allez pouvoir les saluer. On commence par vous ? (Elles se présentent chacune leur tour à Hedda.) Je vous l’ai expliqué dans l’entretien préliminaire que nous avons eu, ce sont les cothérapeutes qui joueront avec vous les scènes que vous allez proposer. Voilà. Est-ce que ça vous va ? Est-ce que cela vous convient ?

Hedda

Oui.

Fernanda Barth

Comment vous vous sentez, aujourd’hui, Hedda ?

Hedda

Je sais pas… C’est un peu bizarre, là… d’être là.

Fernanda Barth

Oui, on est là. Alors, qu’est-ce qui est bizarre ?

Hedda

Ben, je sais pas… De devoir refaire quelque chose, là, avec euh… vous… Enfin, je sais pas, je vous connais pas.

Fernanda Barth

Je comprends, mais on est là pour vous. Est-ce que vous avez pensé à une scène ? Est-ce qu’il y aurait un rêve, un souvenir ?

Hedda

Oui. J’ai pensé à ce qu’il s’est passé au collège. Pourquoi on m’a dit de venir ici.

Fernanda Barth

Ah. Très bien. Est-ce que vous pourriez le leur expliquer ?

Hedda

C’était en cours de français. La prof m’a demandé si j’avais lu le livre et si je pouvais en faire un résumé et j’ai menti, j’ai dit non parce que je voulais pas le résumer. Et là il y a une fille de ma classe, qui s’appelle Aneva, qui a balancé devant tout le monde que si, je l’avais lu, parce qu’elle m’avait vue dans le bus, le lire et pleurer. Et ça m’a saoulée qu’elle balance ça au milieu de la classe, donc je me suis énervée et elle restait genre toute mignonne ou je sais pas quoi. Et ça m’a rendue ouf, je voulais juste qu’elle la ferme, du coup j’ai pris mon compas pour le planter à côté de sa main. Je l’ai pas touchée. Et là, cette pute, elle s’est mise à pleurer comme une merde, et ça m’a ­tellement énervée qu’elle se mette à pleurer comme ça alors que je l’ai pas touchée, que je me le suis planté dans la main pour lui montrer que… Bon, là ça ­faisait mal ; ça saignait, quoi.

Fernanda Barth

Qu’est-ce qui vous a touchée ? (Temps.) Vous, vous ne l’avez pas touchée ?

Hedda

Non !

Fernanda Barth

Mais elle, elle vous a touchée ?

Hedda

Ouais, elle m’a saoulée.

Fernanda Barth

Et dans ce livre, qu’est-ce qui vous a fait pleurer ?

Hedda

Mais on s’en fout… (Temps.) C’est l’histoire d’une pauvre conne qui s’appelle Félicité… rien que le nom… et toute sa vie… elle se retrouve à servir une dame, là, une richou, et en fait tout le monde meurt autour d’elle et elle finit par se réfugier dans la religion et elle euh… ce qui m’a fait pleurer… mais ça va, c’est rien, j’avais mes trucs aussi… c’est que, à un moment, elle a un perroquet, et même son perroquet, il meurt.

Fernanda Barth

C’est vrai que c’est triste. (Temps.) Et alors, dans cette scène de la salle de classe, qu’est-ce que vous aimeriez jouer ? (Temps.) Si on imagine ensemble. Il y aurait qui, dans cette scène ?

Hedda

L’idée, c’est de refaire la scène en vrai ?

Fernanda Barth

Dans le psychodrame, on fait comme si. C’est-à-dire que premièrement, on ne se touche pas. Deuxièmement, nous n’avons pas de matériel. On n’utilise pas d’objets. Pas de compas. Donc, la salle de classe, on va la faire comme vous avez envie de la faire, vous.

Hedda

Mais on fait comme ça s’est passé ?

Fernanda Barth

Vous pouvez, tout à fait. Dans cet espace, vous êtes libre de créer ce que vous avez envie de créer.

Hedda

Ben je sais pas, il y aurait la prof qui m’interroge.

Fernanda Barth

Oui, très bien. Comment elle s’appelle, cette prof ?

Hedda

Mme Imbert.

Fernanda Barth

Mme Imbert. D’accord. Puis, il y a vous ?

Hedda

Oui. Et Aneva.

Fernanda Barth

Est-ce qu’il y a d’autres personnes ?

Hedda

Madame, on est trente-deux dans la classe…

Fernanda Barth

Est-ce que vous voulez jouer votre personnage ? ou Mme Imbert ? ou Aneva ? (Temps.) Vous pourrez changer par la suite ce qui vous vient.

Hedda

Ben moi, alors.

Fernanda Barth

Quelle cothérapeute pourrait jouer Mme Imbert ? Vous pouvez montrer la thérapeute du doigt. (Hedda montre Jordane.) Très bien, Mme Biberson. Et qui pour jouer Aneva ? (Hedda montre Anne.) Mme Knosp. Nous pourrions peut-être demander aux autres cothérapeutes de jouer des élèves ?

Hedda

Si vous voulez.

Fernanda Barth

Est-ce que vous pourriez me dire si ce sont des garçons ou des filles ?

Hedda

Ben, je sais pas. Un garçon. (Elle désigne Nelly.) Et une fille. (Elle désigne Krasnochok.)

Fernanda Barth

Vous pouvez leur donner un prénom ? Un vrai prénom ou un prénom inventé, peu importe.

Hedda

Joachim et Léa.

Fernanda Barth

D’accord. On commence la scène avec Aneva, Mme Imbert et Hedda. Les autres élèves interviendront après dans la scène. Allez, on y va.

Hedda

Et vous, vous jouez pas ?

Fernanda Barth

Non, je ne joue pas, je suis la meneuse de jeu, je suis là pour garder le cadre. On y va ? (En désignant Anne, Jordane puis Hedda :) Aneva, Mme Imbert et Hedda, dans la salle de français.

En jeu. Jordane écrit sur un tableau imaginaire.

Jordane Biberson / la prof

Bien. On va poursuivre la séance de français avec l’explication de texte. Alors, qui a lu le livre Un cœur simple ? Gustave Flaubert, 1877.

Anne...

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