Qui a tué la vieille ?
Elle convoque tout ce qui lui reste de sa famille – neuf neveux et petits-neveux lointains – afin de leur annoncer son macabre projet. Contre un peu de présence et d’affection, elle leur propose de les coucher sur son testament. Ils acceptent de jouer le jeu et s’installent chez elle. Festival de peaux de bananes et de croche-pieds entre les concurrents qui ne reculent devant aucune bassesse pour charmer leur tante et espérer ainsi toucher le plus gros pactole. Mais, entre-temps, l’aïeule tombe amoureuse d’un jeunot de soixante-dix-neuf ans qui la demande en mariage. Catastrophe pour les neveux : Tata ne veut plus mourir ! Un matin, on la retrouve occise ! Qui a tué la vieille ? En guise d’héritage, c’est une véritable hécatombe qui va s’abattre sur les vautours. A tour de rôle, ils vont passer de vie à trépas dans une explosion de situations loufoques et extravagantes. Le fantôme de Jacquotte y serait-il pour quelque chose ?
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TABLEAU 1
Ambiance jour. On aperçoit Jacquotte, au fond, dans le jardin d’hiver, en embuscade et qui guette par la fenêtre ouverte donnant sur la zone commerciale. Elle porte un curieux pull décoré d’un énorme motif, devant et derrière, représentant une cible. Elle s’arme d’un lance-pierres, vise et tire sur quelque chose à l’extérieur. Bruit de verre brisé. Air satisfait de Jacquotte.
Elle bande à nouveau le lance-pierres. On sonne soudain à la porte d’entrée (sonnerie puissante et insupportable). Elle se dirige vers la porte.
Jacquotte - Voilà, voilà ! (Le lance-pierres toujours en main, elle ouvre sur la factrice, une sympathique jeune fille.) Bonjour Stéphanie…
Factrice - Bonjour madame Morlet… (Curieusement, la jeune femme raccroche à l’extérieur de la porte un sceptre en forme de main à l’index pointé.) Toujours pas réparée cette sonnette ? Vous allez électrocuter quelqu’un un de ces jours…
Jacquotte désigne le panonceau cloué sur l’extérieur de la porte et vu du public.
Jacquotte - C’est marqué là, en gros : « Attention sonnette dangereuse, frappez fort ou utilisez le sceptre en bois pour appuyer sur le bouton ! » Faudrait être aveugle pour ne pas la voir…
La factrice rit puis voit le lance-pierres dans la main de Jacquotte.
Factrice - Toujours sur le sentier de la guerre ?
Jacquotte - C’est plus un sentier, c’est le boulevard de la haine ! C’est eux qui l’ont voulue, la guerre ! Ils ne connaissent pas Jacquotte Morlet, tous ces marchands de camelote !
Factrice - Vous allez finir par vous faire prendre. Vous savez que destruction d’enseignes commerciales…
Jacquotte (la coupant) - … au néon !
Factrice - Au néon, en plus, ça peut vous coûter cher en dommages et intérêts…
Jacquotte - C’est eux qui devraient m’en payer des dommages et même des intérêts ! Dans le temps c’était coquet par ici, mais depuis le nouveau M. le maire de gauche, voilà le travail : je suis assiégée par « Casino », « Buffalo Grill », « Go Sport », « Courte Paille », « Bricorama », « ikea », et il paraît même qu’ils vont construire un « Darty » tout neuf !
Factrice (riant) - Depuis que vous explosez leurs enseignes, je vous signale qu’ils ont tous changé de nom : « Asino », « Fallo Gri », « Go Spo », « Curte Pale », « Corama » et « ik »… Je peux comprendre que vous leur en vouliez, mais pourquoi avoir canardé chez Mme Ledard ? Elle ne vous a rien fait, Mme Ledard, elle est là depuis vingt ans…
Jacquotte (penaude) - Oui, je sais, j’ai cassé le « i » de son enseigne clignotante… Erreur de balistique. Ça arrive dans les guerres… « Dégâts collatéraux », qu’ils appellent ça dans le journal télévisé…
Factrice - Oui, mais maintenant tous les routiers qui s’arrêtent chez elle pour manger se marrent comme des baleines. Ça a déjà fait le tour de France cette histoire…
Jacquotte - Faut pas exagérer, y a pas mort d’homme tout de même…
Factrice - Je ne sais pas, madame Morlet, je ne sais pas, c’est une grande sensible Mme Ledard… Son resto « Au bon coin » avait une très bonne réputation parmi les forçats de la route, mais aujourd’hui, sans le « i », « Au bon con » ça fait nettement moins sérieux… Ils ne viennent plus chez elle pour s’en mettre plein la gueule mais pour se la fendre, madame Morlet…
Jacquotte (touchée) - T’as raison, ma fille. Dis-lui que je lui rachèterai un « i » tout neuf… (Temps.) Alors, tu as du courrier aujourd’hui ?
Factrice (lui tendant une lettre) - Je crois que vous avez une retombée de votre mailing sur la maison de retraite de Menton…
Jacquotte (excitée) - Lis-la-moi, j’ai pas réglé mes lunettes !
Factrice (décachetant puis lisant) - Cette fois, c’est peut-être le bon… « Chère madame… »
Jacquotte - Bien élevé, c’est déjà ça…
Factrice - « Je m’appelle Mortimer Bandard… »
Jacquotte - Ça commence très fort !
Factrice - « Je fêterai mes soixante-dix-sept printemps en mai prochain… »
Jacquotte - Un jeune, en plus !
Factrice - « J’ai reçu votre photo et je vous trouve très belle… » (Soupçonneuse.) Quelle photo vous avez envoyée ?
Jacquotte - Ben, écoute, ma fille, si je veux me trouver un mari il faut bien que…
Factrice - C’est pas la fameuse photo de votre anniversaire ?
Jacquotte - Ben… oui, quoi…
Factrice - Où vous êtes à moitié à poil ?
Jacquotte - Ben… oui, quoi…
Factrice - Et complètement bourrée ?
Jacquotte - C’est la première fois de ma vie que ça m’arrivait, je le jure !… Et puis Mortimer a apprécié, à première vue…
Factrice - Mais je le comprends, ce vieux cochon !
Jacquotte - Stéphanie ! N’insulte pas mon futur mari !
Factrice - Quel âge vous aviez sur la photo ?
Jacquotte - Ben… ça rajeunit un peu le noir et blanc…
Factrice - Trente-deux ans ! Vous fêtiez vos trente-deux ans, madame Morlet !
Jacquotte - J’ai changé tant que ça ?
Factrice - C’est pas la question mais…
Jacquotte - Allez, dis-le ! Dis-le que je suis une vieille peau !… Mortimer est un gentleman, il sait que les femmes aiment se rajeunir, il sait faire la part des choses ! Continue de lire, petite jalouse… Hou ! qu’elle est jalouse celle-là !
Factrice (soupir) - Comme vous voulez… « Je me permets de vous poser une question quelque peu indiscrète et vous m’y répondrez uniquement si vous le désirez… »
Jacquotte - Tu vois ce tact, cette distinction, cette délicatesse… Continue !
Factrice - « Est-ce que vous pratiquez la… » (Elle cesse de lire, visiblement très gênée.)
Jacquotte - Ben quoi ? Continue… La quoi ?
Factrice - C’est… C’est délicat… Je… Je ne peux pas, je suis désolée…
Jacquotte (lui prenant vivement la lettre des mains) - Ah là là ! Quelle grosse nigaude celle-là ! Donne-moi ça ! (Elle chausse rapidement ses lunettes et se met à lire.) Na na na na na na… Ah ! voilà : « Est-ce que vous pratiquez la fff… » Oh ! le vieux cochon ! Le vieux cochon !
Factrice - Vous me le retirez de la bouche…
Jacquotte, abasourdie, se laisse choir sur le canapé.
Jacquotte - Dans quel monde on vit ! Même les vieux nous harcèlent !… C’est à cause de tous ces films de débauchés qu’on leur passe à la télé ! C’est Julie Lescaut qui les excite !… Tu veux que je te dise, Stéphanie ? Je vais finir mes jours toute seule comme une bête… (Long silence de réflexion.) D’ailleurs, je vais finir mes jours tout court, c’était le « mailingue » de la dernière chance… La vie n’a plus aucun sens pour moi…
Factrice - Allez, madame Morlet, faut pas vous laisser aller, vous avez des distractions, tout de même… Dégommer les enseignes, c’est marrant, non ?
Jacquotte - Non, je suis dégoûtée… J’ai plus le cœur au jeu… Je crois que je vais me laisser mourir… Oui, c’est une bonne idée…
Stéphanie va chercher un colis posé sur un meuble.
Factrice - Ne dites donc pas de bêtises… (Elle lit l’adresse sur le colis.) « Pompiers du Var »… Vous vous intéressez aux pompiers maintenant ?
Jacquotte - Oui, je pratique les pompiers ! Ces hommes de valeur qui risquent leur vie pour éteindre les feux de cons sont…
Factrice - « Les feux de camp », vous voulez dire ?
Jacquotte - Non ! Les feux de cons ! Le con qui n’éteint pas son mégot, le con en short qui fait griller des sardines, le con qui joue au con pour faire le malfaisant… Le feu de con, quoi ! Ces hommes méritent mes confitures !
Factrice - Euh… on peut dire ça comme ça… Ils vont sûrement apprécier le geste… (Bas.) Tant qu’ils ne les auront pas goûtées…
Jacquotte - Pardon ?
Factrice - Non, rien…
Jacquotte - C’est curieux d’ailleurs que les Restos du Cœur ne m’aient pas remerciée…
Factrice (bas) - Non, c’est normal.
Jacquotte - Pardon ?
Factrice - Non, rien… Allez, au revoir madame Morlet, et ne ruminez plus toutes ces idées noires… Au fait, je suis en congé toute la semaine, c’est Jean-Yves qui me remplace…
Jacquotte - Ah non ! Celui qui se présente dimanche aux élections ?
Factrice - Qu’est-ce qu’il vous a fait ?
Jacquotte - Ce marxiste ne mettra pas les pieds chez moi !
La factrice rit et sort en emportant le colis de confitures.
Jacquotte réfléchit longuement puis s’empare du téléphone.
Jacquotte - Jacquotte Morlet va finir en beauté ! (Elle compose un numéro.) Allô ! L’étude de Maître Dufour-Castelbois ? (…) Passez-moi Maître Dufour-Castelbois ! (…) En réunion ? Alors passez-moi mon couillon de neveu, de la part de Jacquotte Morlet, sa tata… (Temps.) Allô ! Maître Dufour-Castelbois ? (…) C’est ta tata… Convoque tout ce qui reste de la famille d’urgence : je vais mourir !
NOIR
TABLEAU 2
Ambiance jour. Dans un silence absolu, une partie des neveux, petits-neveux et cousins éloignés sont présents. Les uns sont assis, d’autres debout. Chacun s’évite du regard comme dans une salle d’attente où personne ne se connaît. Horace Liébig, le plombier, reluque Morgane Moutonnet, la blondasse, qui se repasse du rouge à lèvres devant le miroir ; Brigitte, sa femme, lui donne un coup de coude éloquent en jetant un regard vipérin à Morgane qui s’en fiche. Kevin Landini, le jeune cadre, consulte sa montre, l’air pressé et impatient, agacé d’être obligé de se trouver là.
Horace tente de briser ce silence pesant.
Horace (à Kevin) - Tu serais pas le petit-fils de tonton Benoît, toi ?
Kevin (distant) - C’est à moi que vous vous adressez ?
Horace - Ben… oui…
Kevin - Je ne connais pas ce monsieur… D’ailleurs, je me demande ce que je fais ici. Cette tante Jacquotte, j’en ai à peine entendu parler par mes parents…
Brigitte - Nous c’est pareil, mon mari et moi. C’est la première fois que je mets les pieds ici…
Horace - Non, chérie, tout petit, je suis déjà venu en vacances avec tonton Yacoute. C’était en…
Morgane (le coupant) - Tonton Yacoute ! C’est trop délire comme nom ! J’hallucine ! Quand je pense qu’on est de la même famille, des fois ça fait peur grave…
Kevin - Effectivement, ça fait peur…
Morgane - Bon, qu’est-ce qu’on attend ? J’ai pas que ça qu’à faire, moi ! Et qu’est-ce qui fout dans la chambre de la vieille, le commissaire ?
Horace - Pas « commissaire » : « notaire »…
Morgane - Oui, un vieux con, c’est pareil…
Horace - Il est en train de lui parler… À mon avis, il y a une histoire d’héritage là-dessous…
Kevin - C’est bien ce que je crains. Vous avez vu l’état de la maison ? J’ai fait le calcul des travaux : ici, il n’y a que des dettes à hériter…
Brigitte (déçue) - Vous croyez ?
Kevin - Pourquoi croyez-vous qu’elle nous ait tous réunis ? Pour se partager cette baraque en ruine avec vue sur ça !… Je sens très mal ce dossier…
Horace - Comme on dit : qui vivra, vivra… Laissons venir… On pourrait peut-être se présenter ? Je m’appelle Horace Liébig… Ma femme Brigitte…
Morgane - Liébig ? Comme la…
Brigitte (sèchement) - Comme la soupe, oui. Voilà, maintenant c’est fait, on n’en parle plus.
Morgane étouffe un rire.
Morgane (à Kevin) - Et toi, c’est comment ? Danone ?
Kevin (tête) - Landini… Kevin Landini… Si vous voulez, je vous autorise à me vouvoyer…
Morgane - Sympa, t’as raison, ça détend l’atmosphère… C’est ouf ça ! On est de la même famille et on n’a pas le même nom ?
Kevin (même jeu) - Quelquefois la vie est bien faite.
Horace - Pour répondre à votre question, Morgane… Je peux t’appeler Morgane ?
Morgane - Ben oui, Horace, que tu peux ! Ça sort pas de la famille !
Morgane pouffe. Tête de Brigitte.
Horace - Donc, pour répondre à ta question, Morgane, on ne porte pas le même nom parce qu’on est des cousins éloignés…
Brigitte (jalouse) - Très éloignés, vous comprenez ? On garde nos distances, hein, Zouzou ?
Horace - Euh…
Morgane - Moi, c’est Morgane Moutonnet… C’est con comme nom, Moutonnet, vous ne trouvez pas ?
Brigitte (ironique) - Vous le portez très bien.
Morgane (stupidement) - Merci…
On cogne violemment à la porte.
Une voix off - Police ! Ouvrez !
Le notaire, affolé, surgit en dévalant les escaliers et va ouvrir. Raoul Giraud se tient derrière la porte.
Raoul - S’cusez-moi m’sieurs-dames, déformation professionnelle… Je viens pour cause de la lettre de ma tante…
Maître Dufour-Castelbois - Vous êtes Raoul Giraud, si je ne m’abuse ? Le CRS en retraite ?
Raoul - Comment vous avez deviné ?
Morgane - Un keuf ! Je cauchemarde…
Maître Dufour-Castelbois - Maître Dufour-Castelbois. Je suis notaire à Saint-Suhard-le-Gouillu et également le neveu direct de Mme Morlet…
Raoul - On est de la même famille alors ?
Maître Dufour-Castelbois - Je le crains, oui… Comme toutes les personnes présentes dans cette pièce, d’ailleurs…
Raoul - On ne se ressemble pas beaucoup, dites donc…
Kevin (bas) - Manquerait plus que ça.
Raoul - Alors bonjour cousin… (Sans que le notaire n’ait eu le temps de réagir, il lui fait quatre bises musclées.) C’est quatre chez nous… (Il rejoint le groupe. À Morgane.) Bonjour cousine… Moi, c’est Raoul… C’est comment ton petit nom ?
Même jeu. Elle n’a pas le temps d’esquiver les bises.
Morgane (au rythme des bises) - Mo… rrr… gane… Ouaf !
Kevin, prévoyant, tend précipitamment la main.
Kevin - Kevin Landini. Très heureux.
Raoul n’a pas le temps de la saisir, il est interrompu par le notaire.
Maître Dufour-Castelbois - Chers cousins, il est onze heures précises, il manque encore deux personnes, mon temps est compté, nous devons malheureusement commencer sans elles…
Raoul saisit Kevin par les épaules par surprise et le visse d’un brutal quart de tour ; l’autre ne peut esquiver les quatre bises obligatoires.
Raoul - Très heureux ! Pareillement cousin !
Maître Dufour-Castelbois - Je monte chercher tata… euh… je veux dire, Mme Morlet…
Le notaire va à l’étage. Raoul s’approche d’Horace qui s’apprête à subir le même sort que Kevin lorsqu’un horrible cri retentit derrière la porte, accompagné de l’insupportable sonnerie qui n’en finit pas de tinter. Le notaire dévale précipitamment les escaliers.
Maître Dufour-Castelbois - Le compteur ! Coupez le compteur !
Tandis que les cris déchirants et la sonnerie se poursuivent, le groupe, affolé, tourne en rond, ne sachant que faire et cherchant en vain le compteur électrique.
Brigitte - Mais il est où le compteur ? Il est où ?
Morgane - Appelez Gaz de France !
Maître Dufour-Castelbois (par les escaliers) - Tata, il est où le compteur ?
Jacquotte (off) - Je l’ai jamais su !
Brigitte - C’est horrible ! Un pauvre être humain est collé à cette...