Réminiscences
de Roseline RABIN
La pièce entière se passe dans la tête d’un personnage : Orphéline-Savitri., 80 ans, et qui se souvient de sa vie passée. Selon les jours, elle se souvient ou pas de tel ou tel épisode de sa vie, qu’elle a vécu, qu’on lui a rapporté ou qu’elle a rêvé.
Dans cette pièce, les éléments sont classés par ordre chronologique, de ce qui a précédé la naissance d’Orphéline-Savitri à sa révolte finale.
Les personnages
Selon l’intensité des réminiscences, la pièce peut être jouée par une actrice (Orphéline-Savitri) .En raison du nombre important de personnages, ces derniers sont classés.
Les adoptés et assimilés
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Orphéline-Savitri : Adoptée d’Inde. Comme Orphée et Savitri, elle cherche à faire revenir à la vie les défunts disparus trop tôt par la parole.
- Emmanuelle-Kumari : soeur aînée biologique et adoptive d’Orphéline-Savitri
- Guillaume-Michel : frère aîné adoptif d’Orphéline-Savitri. Il est blanc et blond.
- Adopté.e : Adopté.e.s rencontré.e.s par Orphéline-Savitri. Il importe peu qu’iels soient hommes ou femmes.
- Maxime : enfant placé, grand frère de Julie, élève d’Orphéline-Savitri devenue adulte
- Julie : enfant placé, petite soeur de Maxime
Groupe d’appartenance des adoptants
- M. Crocreuventre CA : Adoptant d’Orphéline-Savitri, d’Emmanuelle-Kumari et de Guillaume-Michel. Son nom de famille vient d’un livre de Stephen King et lui sied à merveille.
- Mme Celle CA : épouse de M. CA. Elle a perdu son identité à elle au profit de celle de son mari. Et elle en est très fière.
- Mémé : mère de Celle, grand-mère adoptive d’Orphéline-Savitri
- Pépé : père de Celle, grand-père adoptif d’Orphéline-Savitri, mari de Mémé
- Tata Henriette : tante d’Orphéline-Savitri, Guillaume-Michel et Emmanuelle-Kumari
- Le choeur mort des vivantes dames : Personnes de sexe féminin, blanches, âgées de 15 à 49 ans, de la bonne société.
- Mère adoptive : Personnage qui est devenue mère par adoption
- Françoise : Pair française et blanche d’Orphéline-Savitri
- Amis de Maxime
- 1 hôtesse de l’air
- 1 commandant d’avion
- 1 guide de musée
- Sympathisants des adopté(e)s
- Tatie : Nourrice agrée par l’A.S.E.
- Tonton : Mari de Tatie
Groupe d’appartenance des familles biologiques
- Mère biologique. : Femme ayant mis au monde avec amour un enfant mais qui en a été séparé. Mélange d'archétypes imaginaires et de personnes réelles.
- Ani/Kalarselvi : Femme du frère aîné biologique d’Orphéline-Savitri. Ani signifie “belle-soeur, mais seulement quand il s’agit de l’épouse du frère aîné”. Par respect, Savitri et ses ami(e)s ne peuvent l’appeler par son prénom.
- Mathiyalagan : Cousin biologique parallèle par le père au premier degré de Savitri. Dans le système de parenté tamoule, il est considéré comme le frère aîné de Savitri. Il a quinze ans de plus qu’elle. Il est déjà promis à Kalarselvi lorsque Savitri naît.
- Sellamal aunty : tante biologique de Savitri. Soeur cadette de la mère de Savitri. Dans le système de parenté tamoule, c’est sa “petite mère”
- Acteur-tribal : Santal, acteur occasionnel dans un projet mené par un Français
- Pattou : Mère biologique décédée d’Orphéline-Savitri et d’Emmanuelle-Kumari
- Muruganathan : cousin croisé (fils d’un frère de la mère) de Mathiyalagan, Emmanuelle-Kumari et Orphéline-Savitri. Orphéline-Savitri lui est promise quand elle naît. Ne parle que tamoul lors de la première rencontre. A appris l’anglais lorsqu’Orphéline-Savitri revient.
- Moharana : nièce biologique d’Orphéline-Savitri
- Nirmala : parente proche biologique plus jeune qu’Orphéline-Savitri. Le degré de parenté est tabou. Anglophone dès la première rencontre, obtiendra une licence d’anglais.
- Colocataires et copines de Nirmala
Groupe neutre
- La dame italienne : Elle a 30 ans, ou plutôt 40. Je ne sais pas. Elle parle français, confond les mots « passé » et « pressé », elle roule les « r ».
- Le chœur vivant des mortes-fées : Chœur des filles et des femmes aimées disparues. Elles sont âgées de moins 4 mois (5 mois de vie foetale) à 120 ans.
- La Conteuse : Personnage qui raconte des histoires issues de la tradition orale…
Premier acte
Avant les commencements-Stérilité- Dans les champs de riz et de canne à sucre
Scène 1. La conteuse
LA CONTEUSE. — Et cric ! Et crac !
Patacric, patracrac et patatarte
Mon histoire commence, et ce n’est pas de la tarte.
Il était une fois, en Bretagne, dans un temps pas si reculé, un vieux couple de marins. Armel n’avait pas d’enfants et sa femme Gwenaëlle était désormais presque trop vieille pour lui en donner un. Pourtant Armel adorait les enfants, à un point inimaginable ! Quant à son épouse, elle voulait réussir : avoir une maison, trois enfants, un chien et un chat ; partir en vacances, recevoir, sortir… Comme ils étaient invités, justement, ils discutèrent de leur échec procréatif avec des amis :
“ Pourquoi vous ne tenteriez pas une F.I.V. ?
– C’est une technique trop récente. J’ai peur que cela tourne mal. Accoucher d’un débile, ou pire, mourir…
– Et l’adoption, vous y avez songé ?
– Ça s'est mal passé, l’enquête sociale. Nous avons réussi les tests psychologiques. Mais, en parlant de mon équipe de basket, j’ai dit que je n’aimais pas les faibles, et qu’en règle générale, même en dehors du sport, je n’aimais pas les faibles. L’enquêteur social a dit que j’avais une mentalité de S.S. , qu’il ne me confierait jamais d’enfant, et qu’il espérait bien que je ne pourrai jamais en avoir, même si nous étions infertiles et non stériles.
– Vous pourriez avoir des enfants un jour, naturellement ?
– Oui.
– Comment cela se fait-il ?
– J’ai des spermatozoïdes, en quantité suffisante. Mais leur flagelle est trop court ; ce qui réduit drastiquement leur motilité. Gwenaëlle est dans la moyenne pour tout. Mais si une nuit, elle produisait davantage de sécrétions vaginales ; cela pourrait compenser mon déficit de fertilité.”
Tous se turent face à tant de science. On mit des biscuits apéritifs dans la bouche, on porta des verres aux lèvres… On évita de se parler, puis on se garda d’aborder ce sujet-là.
Scène 2 : Les Adopté(e)s.
Quelque part dans un monde qui n’existe pas encore…
LES ADOPTE(E)S. — Quand nous n’étions que esprits, avant la formation de la forme, avant la création des créateurs, quand nous n’avions pas encore choisi de ne pas avoir le choix…
Si nous avions su tout cela, bien avant même d’être une cellule, à l’âge du chromosome, à celui de la molécule, à celui de l’atome…
Nous aurions choisi différemment, à une heure où rien n’était fait encore, pour aboutir à une décision…moins… explosive.
Même moi, même toi, même les dieux et déesses, même ce rouge tissu battant, qui nous enveloppe – ou nous emprisonne ? – même Elles, nos mères que l’on aime et que l’on hait…
Qui le savait ? Qui pouvait le savoir ?
Tout ce qui se trouve hors de ma peau
(Atmosphère terrestre, vents solaires, lumières de la Voie Lactée, vides intersidéraux)
Cache ma faille et me pousse à marcher – à grands pas !
Et l’infirme en moi, boîte, titube et tombe.
Même les cicatrices de mes décisions
Même l’éclat du soleil sur la poussière orangée de nos enfances
Même toi, créature semblable qui s’assied devant moi,
Assombrie d’amour à sens unique
Travaillant comme moi à démolir
Cette chose ourdie dans les ténèbres
Tout ce qui nous fait haïr
Travaillant comme moi à retisser
La trame brisée de l’écheveau dévidé
Des Arrière-grand-mères, des Grands-mères, des Mères, des Filles, des Petites-Filles, des Arrières-petites-filles.
Scène 3 : Mme Celle CA, Le choeur vivant des mortes-fées
Quelque part dans un Occident bien réel. A Calais, loin de la mer. Dans une maison aux murs vieillis et à la tapisserie fade.
LE CHOEUR VIVANT DES MORTES FEES. — Celle était réglée comme du papier à musique, et elle orchestrait sa vie minutieusement.
MME CELLE CA. — 16 ans : travailler. Et prier 20 ans : me marier. Travailler à mi-temps. Et prier. 30 ans : avoir 3 enfants. Et prier. Et leur apprendre à prier. 60 ans : Prendre ma retraite. Avoir 9 petits-enfants. Et prier. Et leur apprendre à prier. 90 ans. Avoir 27 petits-enfants. Et prier. Et leur apprendre à prier. 120 ans. M’éteindre paisiblement au milieu de mon immense famille. Prier en riant. Et monter dans un rayon de lumière vers Dieu le Père.
LE CHOEUR VIVANT DES MORTES FEES. — A 15 ans et demie, Celle a eu son B.E.P.C. A 16 ans, elle a travaillé. A 19 ans et demie, elle s’est mariée. Vierge. A Monsieur Crocreuventre Ca. Elle devient avec fierté Mme Celle CA.
MME CELLE CA. — Du lundi au vendredi
Crocreuventre prend son petit déjeuner, sa gamelle est prête, il s'en va. 7 h 00: Manger – très peu pour ne pas grossir. Tout ranger – Vite fait pour ne pas être en retard Mettre mon tailleur et un chemisier à col droit. Me maquiller – ajouter une couche, deux couches, trois couches. Faire mon brushing. Sauter dans la voiture.
8h00-10h00 : Arriver à la sécu. Lire les dossiers, les chiffres et les noms. Répondre. Questionner.
10h00 -10h10 : Faire la pause. Prendre un café. Parler de la pluie et du beau temps.
10h10-12H30 : Reprendre le travail. Lire les dossiers, les chiffres et les noms. Répondre. Questionner.
12h30 : Sauter dans la voiture. Rentrer. Cuisiner. Donner à manger à Crocreuventre. Faire la vaisselle.
13h30-19h00 : Mettre un jean. Balayer les marches du porche et les balustrades. Ouvrir l’AEG LAVAMA NOVA 802. Verser la poudre à laver. Mettre l’adoucissant. Ne pas oublier le linge.Lancer une lessive couleurs. – Regarder Amour, gloire et beauté – Faire bouillir les draps, les taies d'oreillers, les chemises, les pantalons et les caleçons. Les brasser. Laver les carreaux à l'extérieur. – Ecouter Questions pour un champion – Nettoyer la corde à linge, y suspendre les vêtements lavés, en espérant que le vent ne soufflera pas trop. Finir le ménage dans la cuisine. Faire les lits. Laver le sol. Rentrer le linge encore humide. – Prendre une pause. Regarder Tournez manège – Nettoyer de nouveau la corde, y accrocher de nouveau le linge encore humide, faire chauffer le fer pour repasser le reste. Repasser un vêtement. Sortir les surgelés du congélateur. Repasser un vêtement. Mettre la table. Repasser un vêtement. Rentrer le reste du linge. Le plier et le ranger. Mettre le plat décongelé au four. Finir de préparer le dîner en ajoutant du beurre, des œufs et du lait dans la purée mousseline. Désinfecter les toilettes. Redonner un petit coup de balai sur les marches du devant. Un coup de chiffon sur l'extérieur des vitres. Retour de Crocreuventre.
19h10-20H20 : Prendre un petit apéro pendant que Crocreuventre raconte sa journée Prendre le repas du soir dans la salle à manger. Réciter les grâces. Manger en regardant Crocreuventre amoureusement pendant que Crocreuventre regarde la télé.
20h20 - 22h40 : Débarrasser la table. Mettre la vaisselle dans le lave-vaisselle. S’asseoir sur le canapé à côté de Crocreuventre. Regarder ensemble le film.
22h40-23h00 : Me coucher. Faire mon devoir conjugal. Prier. Dormir.
Le samedi
Faire à contre-coeur la couture. Récurer et astiquer avec plaisir les casseroles en fonte. M'occuper du jardin. Laisser Crocreuventre se reposer. Lui cuisiner son plat préféré. Manger et réciter de longues grâces. Ranger. Enfiler des dessous sexy. Prendre le temps de faire l’amour avec Crocreuventre pour qu’il puisse prendre du plaisir. Mettre les draps à laver. Préparer un dîner aux chandelles – sauf les soirs de football. Entrer (encore) dans une longue robe moulante et élégante. Manger les yeux dans les yeux de Crocreuventre qui bave sur les femmes à moitié nues du Collaro Show. Me coucher. Faire à nouveau l’amour car Crocreuventre est excité par les sirènes de la télé et doit se vider. Prier. Dormir.
Le dimanche.
8h00- 9h50. Me lever discrètement pendant que Crocreuventre dort. Manger rapidement. Me laver les cheveux. Me faire très belle. Ne pas trop me maquiller. Enfiler une jupe mi-longue en dessous des genoux et un joli chemisier à frou-frou. Marcher pour aller à l’église.
10h00-11h00 : Écouter le sermon du curé d’un air austère. Regarder en coin les pécheresses. Donner la paix du Christ à tous.
11h00-11h20 : Commérer ouvertement avec les copines sur le parvis.
11h20-13h00 : Acheter un gâteau à la pâtisserie. Éplucher les légumes. Mettre le poulet dans la marmite. Ajouter l’eau, les légumes, le bouillon de volaille… et laisser mijoter. Réveiller en douceur Crocreuventre. Lui demander de déboucher le vin blanc et d’aller chercher ses parents.
13h10-18h00 : Accueillir mes beaux-parents avec le sourire. Sourire aux piques de la Belle-Mère. Sourire encore aux gestes déplacés du Beau-Père. Réciter les grâces. Répondre à la question : “C’est pour quand le bébé ?” par “On essaie, on essaie tous les jours. Sauf le vendredi, car le Christ a été mis en croix.” Nettoyer discrètement...