Premier tableau
Georges, Natasha, Nassr Eddin, Père Borsh, Bogatchevsky
Musique : Prayer
Les musiciens sont sur scène, côté jardin, ils jouent. Georges, un jeune homme et Nassr Eddin, un vieux sage entrent en discutant, on ne perçoit pas leurs propos couverts par la musique, puis la musique s’arrête. Ils s’assoient en tailleur sur les tapis au milieu de la scène. Natasha, une jeune femme entre avec un plateau sur lequel sont disposés des verres à thé et une théière. Elle le pose près du samovar, prépare le thé et sert les deux hommes, elle se sert également un verre et prend place à côté d’eux.
NASSR EDDIN : Vous connaissez l’expression populaire, « On ne peut ménager la chèvre et le chou. » Eh bien, justement si, il faut non seulement ménager la chèvre et le chou mais également le loup. Seul méritera le nom d’homme, celui qui aura su conserver indemnes le loup et l’agneau qui ont été confiés à sa garde.
GEORGES : Qu’est-ce que cela veut dire ?
NASSR EDDIN : À toi de trouver ! C’est une énigme : comment un homme, ayant sous sa garde un loup, une chèvre et de plus un chou pourra-t-il les transporter d’un bord à l’autre de la rivière, si l’on considère qu’il ne peut transporter dans sa barque qu’une charge à la fois et que sans sa surveillance le loup peut manger la chèvre et la chèvre le chou.
GEORGES : Comment résoudre cette énigme ?
NASSR EDDIN : Là est la question, mon jeune ami. Qui cherche trouve. Ne ménage pas tes forces, fais preuve d’ingéniosité et pense que pour arriver à ses fins, l’homme devra traverser la rivière une fois de plus.
GEORGES : … ?
NASSR EDDIN : Allez, ne fais pas cette tête, tu es à la fois arménien et grec, tu as en toi toutes les vertus de l’ingéniosité. Regarde ton frère, Natasha, on dirait qu’il est enfoncé dans la galoche jusqu’à la racine des cheveux ! (rires)
Va chercher la Vérité, parcours le monde, tu rencontreras d’autres énigmes autrement plus difficiles à résoudre et tu trouveras quelques réponses, mais encore faut-il chercher au bon endroit !
GEORGES : Et comment savoir si c’est le bon endroit ?
NASSR EDDIN : Rien de plus simple tête d’ail, ouvre les yeux et les oreilles ! Toutes ces questions sur les grands mystères qui te préoccupent depuis des années, il est temps d’aller à leur rencontre. Plus tard, tu raconteras ce que tu as vu, tu enseigneras ce que tu auras appris. Pour l’instant, Oust ! File mon garçon et que je ne te revoie plus d’ici un bon bout de temps ! Mais pour le moment, prenons le temps de boire cet excellent thé préparé par Natasha et racontez-moi quelque chose avant de partir.
Musique : Prayer (suite)
NATASHA : Cette musique est très belle, elle me fait penser à une berceuse de mon enfance.
NASSR EDDIN : Elle est très ancienne. Laisse-toi guider par elle, cherche pourquoi elle contient quelque chose de plus profond qu’une simple mélodie agréable à écouter.
GEORGES : (songeur) Mon père est conteur, je n’ai pas son talent. Et les hommes de son âge qui dans mon enfance venaient l’écouter et qui étaient parfois eux aussi des bardes, étaient souvent illettrés mais ils connaissaient par cœur d’innombrables récits et poèmes. Ils étaient également capables d’improviser en vers sur des thèmes connus. Je revois leurs visages, ils sont restés gravés dans ma mémoire. Ils arrivaient de Perse, de Turquie, du Caucase, du Turkestan.
NASSR EDDIN : Tu exerceras toi aussi ta mémoire, tu apprendras d’autres langues, tu rencontreras des hommes remarquables. Mais raconte-nous un épisode qui t’a particulièrement marqué dans ton enfance.
GEORGES : Un jour, mon père m’a emmené à un tournoi dans la montagne, c’est un épisode qui m’a profondément marqué. Les participants étaient tous des bergers, l’un d’eux était tiré au sort, il posait à son adversaire une question sur un sujet religieux, philosophique ou encore sur l’origine d’une légende tout en improvisant une mélodie, l’autre répondait en improvisant également une mélodie qui devait être en harmonie avec la première, lui répondre comme un écho. J’étais fasciné et les sonorités sont encore vibrantes en moi. Je sentais et je comprenais à la fois ce qui ne pourrait être traduit avec des mots. Ma curiosité est née à ce moment-là. Qui avait-il dans ces musiques qui ouvrait l’esprit, qui éveillait à une autre dimension, qui me rendait meilleur ? C’est comme si elles avaient ouvert une voie, mais laquelle ? Où aller, comment savoir ?
NASSR EDDIN : Fais les premiers pas, le reste suivra.
NATASHA : La veille des dimanches ou des jours de fête, comme nous avions le droit, les enfants de ne pas nous lever tôt le lendemain, notre père avait l’habitude de nous raconter une histoire des Mille et une nuits. Et puis un soir, tu t’en souviens Georges, nous étions tous les deux assis dans son atelier, notre père s’entretenait avec un ami, ils récitaient tour à tour les chants de la légende de Gilgamesh et lorsqu’ils eurent évoqué l’épisode du déluge, éclata une discussion. Notre père dit que cette légende remontait aux Sumériens, un peuple plus ancien que les Babyloniens et qu’elle était la source du récit biblique et à l’origine de la conception chrétienne du monde, seuls les noms avaient été changés.
GEORGES : Je m’en souviens très bien. Son ami n’était pas d’accord et la discussion s’échauffa au point qu’on oublia de nous envoyer au lit. Nous avons veillé avec eux jusqu’à l’aube. Un autre soir, j’étais dans l’atelier de père, Natasha tu venais juste de sortir, tu avais posé le plateau et servi le thé, il y avait le Père Borsh et tu t’es faufilée comme un chat pour entendre la suite. Le Père Borsh lança sans préambule : « Où est Dieu en ce moment ? »
NATASHA : Et notre père répondit sans se démonter : « Dieu en ce moment est à Sarykamich. »
Rires des trois personnages
NASSR EDDIN : Et quelle fut la réplique du Père Borsh ?
À ce moment-là entre le Père Borsh, Natasha qui l’a vu la première se lève et va chercher un verre de thé, Georges fait mine de se lever mais le vieux sage lui fait signe de rester assis.
PÈRE BORSH : Et que fait Dieu là-bas ?
NATASHA : (En lui tendant un verre de thé, tandis que le Père Borsh s’assoit sur le tapis) Dieu construit des échelles doubles au sommet desquelles il fixe le bonheur,
GEORGES : Afin que les hommes et les nations puissent monter et descendre.
PÈRE BORSH : Hum ! Le thé est délicieux et votre mémoire sans défaut. (Se tournant vers Nassr Eddin en levant son verre à sa santé) Nassr Eddin connaît très bien cet usage d’une question saugrenue à laquelle on doit répondre avec le plus grand calme et le plus grand sérieux. Il est un maître en la matière.
NASSR EDDIN : Je ne suis pas aussi habile que toi, mais je t’attends quand tu veux pour une soirée d’entraînement, je me sens un peu rouillé. Maintenant, je dois vous quitter mes amis. Je vous laisse en bonne compagnie. (Georges et Natasha se lèvent pour lui dire au revoir. Il pose une main amicale sur l’épaule du Père Borsh.) Je t’attends au tournant, vieux singe ! À bientôt ! (Il sort)
(Il revient sur ses pas. À Georges) Ah ! une dernière chose mon jeune ami, encore une énigme à résoudre : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. » Très simple et très complexe. Tu as toute la vie ! (Il sort)
PÈRE BORSH : Que Dieu te garde ! À bientôt.
Musique : Atarnakh kurd song
Natasha fait cuire des galettes sur le réchaud tout en chantonnant. Georges va chercher des couvertures, il en pose une devant Père Borsh et une à côté de lui. Natasha dépose un plat au centre avec les galettes toute chaudes, les deux hommes se servent. Puis Georges s’allonge, la tête posée sur la couverture et se laisse bercer par la musique. Puis brusquement il se lève et se met à danser. Un jeune homme plus âgé que lui entre, Bogatchevsky, Georges l’entraîne avec lui. Puis les deux hommes rient, se serrent la main et vont prendre place sur les tapis. Natasha tend un verre de thé à Bogatchevsky qui remercie d’un geste et d’un sourire.
PÈRE BORSH : Nassr Eddin vous a mis un caillou dans la chaussure.
NATASHA : Servez-vous, attention, c’est très chaud.
PÈRE BORSH : C’est bien, mes enfants, vous avez eu une éducation qui a ouvert votre monde intérieur, ce qui n’est plus souvent le cas à l’époque moderne et pour qu’elle ne se perde pas, je la confie à mon ami Bogatchevsky. Il vient de terminer ses études de théologie à l’Académie russe et c’est un très bon chanteur. Georges, toi qui as une si belle voix, voici ton nouveau maître ! Mais pour éviter les présentations banales et inutiles, d’ailleurs vous avez déjà fait connaissance, nous allons reprendre là où nous en étions. Georges et Natasha étaient en train d’évoquer leur père et les souvenirs qui ont marqué leur enfance, je ne vois pas meilleure façon de faire connaissance. Natasha, à toi.
NATASHA : Les galettes sont-elles bonnes ? (Tous font une mine interloquée, comme s’il s’agissait d’une question sous forme d’énigme.) Mais vous en faites une tête ! Ma question était simple !
Tous se rendent compte qu’ils se sont fait piéger et ils éclatent de rire.
PÈRE BORSH : Tu nous as bien eus ! La femme est notre maître absolu, nous n’aurions su mieux faire.
NATASHA : J’attends la réponse !
BOGATCHEVSKY : Délicieuses ! Car en plus, nous sommes impolis ! Pardonnez-nous.
NATASHA : Notre père pour nous surprendre et nous faire réfléchir parsemait sa conversation de sentences qu’ils nommaient « sentences subjectives ». Chaque fois qu’il employait une de ces sentences, il semblait à ses interlocuteurs qu’elle venait au bon moment mais si quelqu’un d’autre s’avisait de s’en servir, immanquablement, elles sonnaient faux ou semblaient une simple absurdité. Par exemple : « Sans sel, pas de sucre. » ou encore « les cendres sont filles du feu ».
GEORGES : « Il est bas parce que tu es en haut. »
NATASHA : « Si l’homme est lâche, c’est qu’il est capable de volonté. »
GEORGES : « Ce qui rassasie l’homme, ce n’est pas la quantité de nourriture, c’est l’absence d’avidité. »
NATASHA : « La vérité seule a le pouvoir d’apaiser la conscience. »
GEORGES : « Dans l’obscurité, le pou est pire qu’un tigre. »
Rires de tous.
PÈRE BORSH : Te voilà au parfum !
BOGATCHEVSKY : En effet, je suis ravi de vous rencontrer.
NATASHA : Ainsi, vous voulez être prêtre ?
BOGATCHEVSKY : Oui, mademoiselle, mais à mon tour de vous surprendre. Pour cela, j’étudie la médecine.
NATASHA : En effet ! Et pour quelle raison ?
BOGATCHEVSKY : La raison est simple, je pense que pour bien soigner les âmes, il faut également s’occuper du corps. Un médecin qui n’accorde aucune importance aux troubles de l’âme ne peut venir en aide à son patient et on ne peut être un bon prêtre sans être en même temps médecin. On ne peut guérir l’un si la cause réside dans l’autre.
GEORGES : Le médecin du corps et le prêtre de l’âme. Par quoi devrais-je commencer à ton avis ?
BOGATCHEVSKY : Comme vous n’avez aucune vocation pour devenir prêtre, commencez par la médecine ou tout...