ACTE 1
1/
Nuit. Appartement délabré en plein centre-ville. De grandes fenêtres, sans rideaux, laissent entrer la lumière des néons environnants. Un salon spartiate et sale. Un canapé défoncé. Une télévision vieillotte est allumée. Une femme, Romiana, dort sur le canapé, son épée à la main.
Elle se réveille en sursaut, le souffle court. Elle secoue la tête, visiblement ébranlée. Elle se lève et se dirige vers les toilettes, traînant derrière elle son épée. Bruit d’eau. Une chasse d’eau est tirée.
Romiana revient dans le salon, alertée par les annonces diffusées à la télévision. Elle écoute un court instant, puis lève son épée. Elle tranche l’écran en deux.
Noir.
2/
Jour. Palais des conseillers. Luxe moderne. Cinq trônes sont disposés, celui du milieu étant plus imposant que les autres. Cinq personnes y sont assises : les Conseillers. Ils sont richement vêtus et couverts de bijoux. À côté de l’un d’eux, un homme se tient debout : Sitilbon.
VIXEN — Combien reste-t-il à voir ?
AURA — Trois ou quatre, je crois.
VIXEN — Cette journée me paraît infinie. N’est-ce pas votre cas ?
BERNICS — Tout à fait, Dirigeante. Il semble que la liste des plaignants s’allonge au fil des semaines.
MICKLAUS — Nous n’aurions pas ce problème si nous cessions les audiences.
VIXEN — Veux-tu une révolution ?
MICKLAUS — Qui oserait se révolter ?
AURA — L’histoire…
MICKLAUS — (imitant Aura) L’histoire nous a montré que…
AURA — Tu devrais prendre ton rôle avec beaucoup plus de sérieux, Micklaus.
MICKLAUS — Et tu devrais accueillir plus de monde dans ton lit, Aura.
AURA — Va te…
VIXEN — Ça suffit. Vous déshonorez votre statut de Conseiller. Dois-je vous destituer pour que vous appreniez à vous comporter ?
MICKLAUS — Ce ne sera pas nécessaire.
VIXEN — Lyd ? (Lyd se tourne vers elle.) Comptes-tu rester mutique toute la journée ? Un problème ?
LYD — Je m’ennuie. Si seulement il pouvait se passer quelque chose d’intéressant. Toute cette semaine, nous n’avons eu que des gens banals qui se plaignaient de leurs voisins, de leurs époux, de leurs boulangers. Pourquoi est-ce à nous d’écouter ces niaiseries ?
VIXEN — Les audiences sont nécessaires.
LYD — Mais…
VIXEN — Retourne dans ton mutisme, Lyd ; tout le monde est fatigué, finissons-en. Faites entrer le prochain plaignant.
La porte est ouverte par un garde et le plaignant suivant entre. C’est Romiana, traînant son épée devant elle comme une canne pour se repérer.
MICKLAUS — Pourquoi est-elle armée ? Qui l’a laissée passer ?
UN GARDE — Elle m’a dit qu’elle est aveugle et qu’elle utilise cette épée pour avancer.
AURA — Une épée ?
LYD — Intéressant.
MICKLAUS — Est-elle vraiment aveugle ? En es-tu sûr ?
ROMIANA — Je suis bel et bien aveugle, monsieur.
AURA — (à Micklaus, riant) Pour une fois qu’on ne te confond pas avec une femme.
VIXEN — Qu’est-ce qui vous amène, ma chère ? C’est bien la première fois qu’une aveugle vient à nous.
ROMIANA — Je viens demander réparation.
VIXEN — Que s’est-il passé ?
ROMIANA — Vous m’avez volé mon bonheur.
Un temps.
AURA — Qu’a-t-elle dit ?
MICKLAUS — Vient-elle de dire que nous avons volé son bonheur ?
ROMIANA — C’est bien ce que j’ai dit, monsieur.
Aura rit encore. Micklaus la fusille du regard.
VIXEN — Et comment avons-nous fait cela, très chère ?
ROMIANA — J’ai perdu mes parents très jeune parce que cette ville ne fait rien pour défendre ceux qui en ont besoin. À chaque coin de rue, des familles vivent comme des rats ou des souris. Elles vivent dans la crasse et mangent leurs propres déchets. Elles se battent chaque jour pour consommer les saletés des autres, parce que vous leur avez promis que, s’ils ingurgitaient assez de déchets, ils pourraient siéger auprès de vous. Mais vous mentez. Je vous entends chaque jour à la télévision, répétant les mêmes idioties, persuadant les foules, les poussant à vous lécher les pieds. Quand cesserez-vous de mentir ? Ma mère est morte, tuée lors d’un cambriolage dans une épicerie. J’avais six ans. Mon père est mort, poignardé par un sans-abri qui mourait de faim et qui espérait trouver quelques pièces sur lui. J’avais quinze ans. J’ai survécu jusqu’à maintenant parce que j’ai appris à me protéger, à repousser ceux qui voulaient me voir morte. Mais je n’aurais pas eu à tant lutter si cette ville était bien dirigée.
AURA — Êtes-vous en train de nous traiter d’incapables ? Vous l’oseriez, vraiment ?
ROMIANA — Vous êtes des incapables !
Aura et Micklaus bondissent d’indignation.
VIXEN — Calme ! Assis.
Aura et Micklaus s’assoient.
VIXEN — Très chère, vous êtes d’une audace sans pareille. Tant d’audace dans un corps si frêle, avec des yeux si vides. Qu’espérez-vous obtenir en réparation ?
ROMIANA — Il faut éradiquer la source de la bassesse de cette ville, détruire le Conseil.
LYD — (riant) Elle est folle !
VIXEN — Nous éradiquer ? Êtes-vous venue jusqu’ici pour nous déclarer la guerre ?
MICKLAUS — La guerre contre une aveugle ? J’ai hâte !
ROMIANA — Je suis venue vous demander d’être raisonnables et de quitter vos postes. Autrement, je me chargerai de vous faire tomber de vos trônes.
AURA — J’aimerais voir ça !
VIXEN — Navrée, ma chère, mais je ne pense pas que quiconque ici ait envie de céder son trône. Repassez la semaine prochaine ; peut-être que l’un d’entre nous n’en pourra plus de ces audiences et sera prêt à quitter les hautes sphères. Fin de l’audience.
ROMIANA — Cette ville mérite mieux que vous !
VIXEN — Fin de l’audience.
Un garde entraîne Romiana vers la sortie.
3/
À la porte du Palais des Conseillers. Le garde se débarrasse de Romiana. Un homme s’avance vers elle : Sitilbon.
SITILBON — Vous avez bien parlé, c’était impressionnant.
ROMIANA — Merci. J’ai juste dit la vérité.
Romiana s’apprête à partir.
SITILBON — Attendez, je… Qui êtes-vous ?
ROMIANA — Vous a-t-on envoyé pour me tuer ?
SITILBON — Non, pas du tout ! Ils ne feraient jamais ça à… quelqu’un comme vous.
ROMIANA — Une aveugle ? Ils ne me voient pas comme une menace, c’est bien ça ?
Sitilbon hoche la tête.
ROMIANA — C’est bien ça ?
SITILBON — Oui, c’est ça. Désolé. Mais j’ai beaucoup aimé votre vision des choses.
ROMIANA — La mort de mes parents ?
SITILBON — Je veux dire… vous voyez que, enfin, vous avez conscience que cette ville est corrompue et qu’il faut agir. Vous avez beau être… euh…
ROMIANA — Aveugle, c’est le mot.
SITILBON — Désolé. Vous avez beau être aveugle, vous vous dressez contre le pouvoir. C’est fascinant. Admirable.
ROMIANA — Vous êtes ?
SITILBON — Sitilbon, fils de Bernics, cinquième Conseiller. Vous pouvez m’appeler Sitil.
ROMIANA — Romiana.
SITILBON — Enchanté, Romiana. Serait-il possible de se revoir ? Ce soir, par exemple, je suis disponible.
ROMIANA — Pour quoi faire ?
SITILBON — Pour discuter. De tout et de rien.
ROMIANA — Je ne crois pas.
SITILBON — J’inviterai mon père. Peut-être qu’une entrevue avec lui pourrait vous intéresser. Présentez-vous ce soir à l’aile ouest du Palais, c’est là que nous vivons. (Voyant que Romiana hésite) Venez, vous pourrez défendre vos idées devant un Conseiller.
ROMIANA — D’accord. Je viendrai.
Romiana part. Sitilbon la regarde s’éloigner.
4/
Soir. Aile ouest du Palais des Conseillers. Appartement du cinquième Conseiller. Une grande salle à manger luxueuse. Un festin est dressé sur la table. Bernics mange goulûment.
ROMIANA — La population défavorisée du quartier rouge n’attend que des vivres et une protection. De nombreuses femmes et enfants n’osent plus sortir le soir, car des groupes rôdent et leur volent tout ce qu’ils ont. Ces groupes deviennent de plus en plus nombreux, autant par vengeance que par nécessité de survivre. Il faudrait que des gardes fassent des rondes et les dispersent, sinon…
BERNICS — (à Sitilbon) Elle ne mange jamais ?
SITILBON — Comment, père ?
BERNICS — Mange-t-elle parfois ou ne fait-elle que parler ?
SITILBON — Romiana aime cette ville et veut défendre sa population.
BERNICS — D’accord, mais mangeons maintenant, si vous le voulez bien.
Bernics mange.
ROMIANA — Ce n’est pas seulement le quartier rouge qui a besoin d’aide. La banlieue autour du pont n’est pas en reste. De nombreuses familles vivent dans la rue, sous des tentes de fortune. Elles perdent espoir, jour après jour, d’être à nouveau traitées comme des êtres humains. C’est toute une génération qui est brisée, et la suivante risque de l’être davantage encore. On ne peut pas les laisser souffrir…
BERNICS — Elle ne mange toujours pas.
SITILBON — Elle est passionnée, tu peux le comprendre, père. N’étais-tu pas ainsi, plus jeune ?
BERNICS — Non. Je faisais ce qu’on me disait de faire. Mon père était conseiller, j’ai ensuite pris sa place, puis tu prendras la mienne à ton tour. Simple. Il n’y a pas à réfléchir. La passion est pour ceux qui ont du temps à perdre à croire en des choses futiles.
ROMIANA — Comment faites-vous pour vivre si vous n’espérez rien ?
BERNICS — Oh, mais j’espère bel et bien. J’espère que mes draps seront chauds ce soir, que la pluie tombera contre mes fenêtres, que je serai bercé toute la nuit par ce bruit, que mes vêtements de demain seront impeccables, et que ce dîner, bien que causant, ne me restera pas sur l’estomac.
ROMIANA — Et les autres, qui n’ont pas votre chance ? N’ont-ils pas le droit d’espérer eux aussi ?
BERNICS — Qu’ils espèrent, si ça leur chante. Mais qu’ils le fassent à leur niveau.
ROMIANA — Je veux devenir Conseillère.
Bernics rit.
BERNICS — Vous ? Pourquoi ? Qui l’accepterait ?
ROMIANA — Je l’accepte et c’est suffisant.
BERNICS — Ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent, mademoiselle. Profitez de ce bon repas, puis rentrez chez vous.
ROMIANA — Je ne rentrerai pas chez moi ce soir.
BERNICS — C’est-à-dire ? (À Sitilbon) Tu l’as invitée à rester ?
ROMIANA — Il ne l’a pas fait directement, mais j’accepte son invitation implicite. Je serais ravie de passer la nuit avec toi, Sitil.
SITILBON — Comment… ? Je… enfin…
BERNICS — Sitilbon, elle est aveugle.
ROMIANA — Ne pas voir n’affecte pas ma fertilité.
BERNICS — Sitilbon, tu envisages vraiment… des enfants ? Avec elle ?
SITILBON — Je… c’est…
ROMIANA — S’il en veut avec moi, il les aura.
BERNICS — C’est ridiculement risqué…
ROMIANA — Vous craignez d’avoir de petits-enfants aveugles ? Est-ce que cela perturbe votre paix si soigneusement établie ? N’est-il pas juste qu’un peu d’agitation vous atteigne, quand on sait que votre vie n’a été que simplicité ? Pourquoi seriez-vous épargné par ce que tout le monde endure ? Vous n’êtes en rien supérieur aux autres, en dehors de votre poids.
BERNICS — (à Sitilbon) Comment as-tu pu l’inviter à notre table ?
SITILBON — Elle sait ce qui doit être fait, dit et appliqué. Elle pense au bien de notre belle ville, Lytha-Bhe, et a de nombreuses idées pour la rendre plus vivable. Père, Romiana est un joyau. Laisse-la t’accompagner aux audiences. Juste quelques jours. Écoute ce qu’elle a à dire, et si rien de bon n’en ressort, nous oublierons tout.
BERNICS — Pourquoi accepterais-je qu’elle vienne aux audiences ? C’est toi qui dois être à mes côtés pour apprendre le métier.
SITILBON — Je le sais, mais je… je n’ai pas ses idées. Je ne sais pas ce dont la population a besoin. Elle te sera plus utile que moi. Tu m’as dit vouloir te faire bien voir des autres conseillers : c’est l’occasion, père. Romiana pourrait être ta force.
BERNICS — (gêné) J’aurais préféré avoir mon fils à mes côtés.
SITILBON — J’en suis conscient. Ce ne sera que temporaire. Romiana, assister aux audiences t’intéresserait ?
Silence.
SITILBON — Romiana ?
ROMIANA —...