Tout commence toujours par une histoire d’amour (soliloque autour d’une disparition)
C’est l’histoire intime, frontale, sans artifices de Melle R.
À travers ses âges et sa mémoire, ses photos de famille, ses dessins d’enfant, elle tente de reconstituer une disparition, une absence : celle de l’homme au regard bleu turquin – son père – vivant toujours dans la maison aux volets rouges.
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- Entrée public
Une actrice. Seule en scène.
Le public entre en salle.
Note de l’autrice, griffonnée nerveusement : enfin si le monde du spectacle a survécu au Covid 19.
L’actrice indique au public où se placer. Elle vérifie que chacun soit bien installé.
L’actrice s’interrompt et constate en souriant ça c’est fait : Ça c’est fait.
Une fois tout le monde en place, l’actrice regarde le public - chaleureusement. On pourrait même dire qu’elle scrute les gens assis en face d’elle - une pointe de malice dans le regard.
S’il y a des retardataires, elle leur dit on vous attend prenez votre temps : On vous attend prenez votre temps.
- Bonsoir
Une fois les retardataires installés, l’actrice laisse échapper un bonsoir : Bonsoir.
L’actrice s’enquiert de savoir si tout le monde est assis confortablement : Est-ce que tout le monde est assis confortablement?, elle s’excuse de demander si les téléphones portables sont bien éteints : Excusez-moi, est-ce que tout le monde a bien éteint son téléphone portable?, elle marque une courte pause et ne peut s’empêcher d’ajouter : Même le monsieur du dernier rang?,
Note de l’autrice : s’il s’agit d’une dame, l’actrice aura la délicatesse de dire madame à la place de monsieur.
elle s’interroge sur leur chaleur interne : Vous n’avez pas trop chaud ou trop froid?, et précise : Normalement les théâtres sont chauffés, elle demande si quelqu’un a soif : Non, vraiment personne?
Note de l’autrice : si quelqu’un a soif, l’actrice pourra se permettre de servir un verre d’eau. Donc, il ne serait pas superflu de prévoir quelques gobelets (et de l’eau).
Alors que tout le monde semble prêt et attendre la suite, l’actrice déclare : On va pouvoir commencer alors.
3. L’extravagance d’un coucher de soleil
L’actrice vient se placer au centre.
La mer apparaît derrière elle, scintillant de ses multiples nuances de bleu et de gris.
Note de l’autrice : je veux voir la grandeur majestueuse des fjords de Nouvelle-Zélande.
L’actrice - devant cette immensité - prononce ces mots :
L’extravagance d’un coucher de soleil procure un émerveillement infini car on sait qu’il se lèvera le lendemain. Aussi on profite avec une douce oisiveté de sa splendeur crépusculaire.
Ce bonheur renouvelable quotidiennement nous autorise à l’ignorer parfois.
Mais si on assistait au coucher du soleil pour la dernière fois, si l’ultime rayon se trouvait englouti dans l’horizon pour toujours, on pleurerait sa beauté au lieu de l’applaudir.
Si le soleil devait se coucher et disparaître à jamais, peut-être serions-nous plein de regrets à son égard. Peut-être une indicible colère nous empoignerait, ou une rage sourde - celle de se sentir abandonné, trahi, et orphelin de sa lumière.
L’actrice se tait et laisse le public en proie à lui-même.
Volontairement, elle rajoute :
Disparition = éclipse, évanouissement, effacement. Fait d’être manquant ou absent de manière soudaine.
Disparition = non-présence.
Orpheline = privée de. Aveugle.
Orpheline = enfant dont le père ou la mère sont décédés, ou, par extension, disparus définitivement.
4. Présentation
Puis, brusquement, elle saisit un micro et dit :
L’homme qui m’a mise au monde s’appelle Jonathan.
Il est blond aux yeux bleus. Il mesure 1m83.
Son regard est hypnotique.
Il est né le 9 octobre 1951 à l’hôpital Cognacq-Jay, Paris XVème.
Elle regarde le public qui la regarde.
(Temps suspendu)
Elle balbutie : Je pourrais commencer par vous présenter ma famille, ce serait un bon début, non?
L’actrice, après une hésitation, se lance :
Eux, tout ce groupe, de vous madame (oui oui vous) jusqu’à vous (qui avait les lunettes et le foulard vert), c’est la famille de ma mère. On était quinze cousins/cousines. Et la plupart ont maintenant des enfants. C’est une famille dite « nombreuse ».
Note de l’autrice : l’actrice aura l’intelligence d’adapter le texte à la situation réelle.
Là ce sont ma mère et mon père : Ruby - avec un Y et un seul B - et Jonathan. Levez-vous s’il vous plaît.
(À la personne en régie) Tu veux bien les éclairer, merci.
Et leurs trois filles : Melle R. Et ses petites sœurs : Bébé riquiqui et bébé plumeau - qui maintenant sont grandes.
(Aux parents) Vous pouvez vous rasseoir. Merci.
Ici c’est la famille de mon père. Vous êtes seulement trois, c’est normal. Ses parents - et son petit-frère mort d’une overdose à 39 ans, d’ailleurs plus personne n’est vivant.
Et là, au fond, ce sont tous les autres morts de la famille.
L’actrice regarde - attendrie - ces visages connus - ravie de les voir (pour une fois) tous réunis et dit : Je voudrais immortaliser cet instant.
Note de l’autrice : l’actrice prend en photo le public.
1, 2, 3 : cheeeeeeese
Note de l’autrice : puis, elle se sert de la fonction retardateur, et vient se placer avec eux.
1, 2, 3 : cheeeeeeese
L’actrice se sent bien parmi le public et propose :
Et si on regardait ensemble les photos de famille ?
L’actrice ne laisse pas le temps au public - dit la famille - d’objecter ; elle lance les diapositives.
- Cartographie familiale
Note de l’autrice : des photographies défilent. Souvent des visages - heureux et souriants. Des...
Comment raconter ce qui n’est plus ou n’a jamais été ? Pour parvenir à dire l’abandon d’un père et le vide qu’il a laissé, Pauline Ribat organise un récit à plusieurs voix. L’autrice, l’actrice et le personnage construisent une parole qui multiplie les entrées du « elle » au « je » . Les intimes fragments d’une disparition sont livrés à travers un jeu de miroir. En vingt-huit mouvements, il s’agit de reconstituer l’histoire de Melle R.
Ce nom, qui ne peut être dit, est celui du père. Celui qui a abandonné la petite fille alors qu’elle avait sept ans. De son patronyme, l’autrice-personnage ne revendique, que l’initiale. Une façon également de faire disparaître l’homme qui a cessé d’être présent. « L’homme au regard turquin » , « L’homme qui m’a mise au monde » suffisent à le désigner. Les périphrases le tiennent à distance. Mais, sa disparition a créé un manque. Un manque et une nécessité de combler ce vide par des mots et une histoire à hauteur d’enfant.