La priapée des écrevisses ou L’affaire Steinhei

Vivante ! Marguerite Steinheil est vivante ! Elle a menti. Elle s’est vendue. Elle a trahi. Elle a fréquenté les alcôves lambrissées du pouvoir. Elle a surmonté le scandale le plus licencieux de la IIIe République et tué sous elle un président du Conseil. Elle a survécu à la très mystérieuse et très sanglante affaire de l’impasse Ronsin. À la force du poignet, elle est devenu la vieille, l’honorable, la richissime Lady Robert Brooke Campbell Scarlett-Abinger, baronne et pairesse de l’Angleterre. Alors elle cuisine. Obstinément, elle cuisine. Avec jubilation. Avec hargne. Juste pour nuire encore mieux.

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[La pénombre. Le journaliste parle.

Le journaliste. Il y a des émissions qui ne se déroulent pas comme les autres. Des invités qui ne suivent pas les codes. Qui ne rentrent dans aucune case. Refusent tout. Veulent décider de tout. Et donnent envie de changer de sujet…

De métier…

De… planète !

Mais ce jour-là, nous étions face à une invitée exceptionnelle, que nous avions mis des mois à convaincre de participer à notre émission. Une invitée incontournable. Ingérable, qu’il a fallu… gérer.

Ce qui voulait dire céder à tous ses caprices.

Rendre fou a été son fonds de commerce.

Ça a commencé par son refus de venir dans nos studios trois jours avant l’enregistrement.

Pour précision, elle vit en Écosse.

Il a donc fallu déplacer en catastrophe toute une équipe de techniciens et le matériel ad hoc dans sa demeure d’Inverlochy Castle, 47 pièces, 12 domestiques !

En Écosse !!!

Puis il y a eu son refus au dernier moment de faire l’émission dans son salon cathédrale après une journée d’installation d’un studio improvisé.

Elle a joyeusement fait l’impasse sur toutes les bonnes volontés, changé systématiquement de vêtements, de coiffure et d’avis, exaspéré tout le monde et soudain décidé que j’avais mauvaise mine, que j’avais maigri, ça se voyait qu’on me faisait du souci – qui donc se permettait ? –, que je devais être fort et qu’il fallait… manger.

Et que finalement nous n’allions pas faire une de ces banales émissions sur les effroyables affaires criminelles et politiques dont elle avait été la malheureuse et sacrificielle victime, je cite, mais une émission culinaire, et de toute façon c’est elle qui décidait, nous étions chez elle, c’était comme ça et puis c’est tout.

Nous avons donc fini dans sa cuisine.

Voici ce qui s’est passé. D’expérience, du jamais vécu.

Évidemment, elle est venue sans aucun souci en France par la suite pour superviser elle-même le montage puisqu’elle a exigé et obtenu le final cut !

Une invitée exceptionnelle, donc.

Pour une émission exceptionnelle.

Qui a vrillé pour le meilleur du pire, je veux dire le pire du meilleur.

Comediante. Tragediante.

Ce soir, pour vous, Mesdames et Messieurs : Lady Robert Brooke Campbell Scarlett-Abinger plus connue en France sous le nom de Marguerite Steinheil et les affaires du même nom.

Dont elle n’a pas pu, grâce au ciel, s’empêcher de parler…

Lumières.

Elle, hors plateau. Poussez-vous, vous !

Elle entre en tempête.

Elle. C’est bon ? Les lumières ? Oui ?

Ce n’est pas de la cuisine, jeune homme, c’est du panache !

Alors !]

Elle observe la cuisine, et puis c’est parti. Très vite pour la recette.

Les écrevisses vivantes, carottes, oignons, échalotes, queues de persil, thym sec, feuilles de laurier, beurre.

Cognac !

Elle s’en verse un verre, le boit et reprend.

Cognac.

[Vous en voulez ? Non ? Petit estomac ?]

Sauternes, purée de tomates, gingembre, persil, sel, poivre de Cayenne.

Pour le dessert, j’ai : les œufs, oui, sucre en poudre semoule, fécule, vanille, farine, citrons.

[Nous allons nous régaler.]

Les ustensiles : balance, décilitre, cuillères, fourchettes…

Mouvettes…

Tous mes couteaux. Le bassin en cuivre rouge non étamé. Torchons propres. Un grand fouet. Une poire d’angoisse…

Elle sort soudain un godemiché et d’une traite.

Oh ! à quoi servent-ils déjà tous ces drôles d’objets de forme tubulaire oubliés dans le lave-vaisselle – car maintenant ils passent au lave-vaisselle, c’est formidable le progrès…

[Ne pâlissez pas, je vous blague.]

… Des chaînes. Des cordes. Collier de chien. Cagoules. Bâillons. Martinet. Pinces à linge. Menottes. Ceinture à concombre. Lubrifiant…

Je plaisante, aaah.

[Mais que vous êtes crispé ! Tout noué. Détendez-vous, ça va bien se passer. Vous êtes en hypoglycémie, mon p’tit, ce n’est pas possible. Où en étais-je ? Ah oui !]

… Casseroles en cuivre. Mouvettes. Terrines.

J’ai déjà dit mouvettes ?

[Le journaliste. Oui.

Elle. Non, je n’ai pas dit mouvettes.

Le journaliste. Je crois que si.

Elle. Mais non.

Le journaliste. Si.

Elle. Puisque je vous dis que non.

Le journaliste. Je vous assure que si.

Elle. Mais non, enfin.

Le journaliste. On peut vérifier sur l’enregis-
trement.

Elle. Je peux aussi aller me coucher.

Le journaliste. Vous n’allez pas faire ça ?

Elle. Pourquoi ? Dire mouvettes m’a fatiguée.

Le journaliste. Mais ça n’a aucun sens !

Elle. Ce qui n’a pas de sens, c’est que vous ne faites que me contredire.

Le journaliste. Mais je…

Elle. Me chicaner. Voilà. Vous me chicanez.

Le journaliste. Je vous assure que…

Elle, le coupant. Et voilà. Vous recommencez !

Le journaliste. Mais…

Elle. Ai-je dit mouvettes ?

Le journaliste. Mais enfin…

Elle. Bonne nuit, jeune homme.

Le journaliste. Non ! Revenez !

Elle. Ai-je dit mouvettes ?

Le journaliste. Heu…

Elle, dernière tentative. Mais que je suis compréhensive ! Ai-je dit mouvettes ?

Le journaliste. Non.

Elle. Je n’ai pas bien entendu.

Le journaliste. Vous n’avez pas dit mouvettes. Qui pourrait penser que vous ayez dit...

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