Chambre cinq
Un hôtel vieillot.
Une gouvernante qui fait partie des murs.
Deux employées de longue date qui connaissent bien des secrets.
Une nouvelle employée aux dents longues.
Et Madame. Madame, alitée, qu’on ne voit jamais mais présente dans toutes les conversations.
Une pièce mystérieuse. Une atmosphère très particulière qui peut laisser libre cours à une mise en scène ambitieuse.
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Trois femmes sont attablées. Elles regardent la pendule qui marquera 7h dans 30 secondes.
Pendant les 30 premières secondes de la pièce, les employées ne bougent pas et regardent la pendule fixement. Ce temps pourra être réduit.
Quand la trotteuse arrive sur le XII, Paulette entre, et le calme apparent s’efface et fait place à une ambiance très active de ruche.
Acte I
PAULETTE : Gervaise, chambres et téléphone. Odette, hall et grand escalier. Je ferai l’accueil. Evelyne, sortez-moi les livres de comptes.
GERVAISE, ODETTE, EVELYNE : Oui Mademoiselle Paulette.
Les trois femmes partent ensemble avec précipitation.
Paulette feuillette un registre. Le téléphone noir sonne. Gervaise revient précipitamment, en s’essuyant les mains. Elle décroche.
GERVAISE : Hôtel Beaumanoir, je vous écoute. … Oui … Quelle date ? … Demain soir ? … (Elle feuillette le registre) … Avec grand plaisir. Etes-vous déjà venu ? … Dans ce cas, je vous réserve la chambre 12. C’est une très jolie chambre avec vue sur cours et salle de bain sur le palier…. R-I-T-H-O-B-A-N, c’est noté. Je vous remercie Monsieur Rithoban et vous dis à demain.
Gervaise raccroche et regarde Paulette un peu anxieuse.
PAULETTE : C’est bon, Gervaise, c’est bon. Vous avez fait des progrès. Vous pourriez d’avantage enrober vos phrases, mais c’est mieux.
GERVAISE : Merci Mademoiselle Paulette.
PAULETTE : Eh bien, eh bien ! Ne restez pas là, mon petit ! Il me semble que vous avez du travail ...
GERVAISE : Oui Mademoiselle Paulette.
Gervaise part rapidement. Evelyne revient avec les livres de comptes.
PAULETTE : Evelyne, pour compléter votre formation, il va vous falloir plonger dans les livres de comptes. C’est indispensable si vous souhaitez, comme vous l’avez exprimé, acquérir de solides bases afin de pouvoir gravir les échelons.
EVELYNE : Oui Mademoiselle Paulette.
PAULETTE : Les livres de comptes sont classés par mois. Chaque mois correspond à un livre, et dans chaque livre nous renseignons les entrées et sorties globales ainsi que les entrées et sorties pour chaque chambre. Jusque-là tout est clair ?
EVELYNE : Oui Mademoiselle Paulette. (Un temps) Mais, Mademoiselle Paulette, m’autorisez-vous une suggestion ?
PAULETTE : Bien sûr, mon petit, je vous en prie.
EVELYNE : Ne serait-il pas plus efficace de séparer les chambres, dans chaque livre ? Cela permettrait de voir, par mois, ce qui est exactement dépensé et reçu par chambre.
PAULETTE : Ecoutez, Evelyne, c’est une bonne suggestion, mais nous n’en tiendrons pas compte.
EVELYNE : Pourquoi Mademoiselle Paulette ?
PAULETTE : Parce que, Evelyne. Notre métier nous oblige à une certaine discrétion, et il ne serait pas bon de classer les livres par chambre, croyez-moi.
EVELYNE : Mais, je vous assure, Mademoiselle Paulette, que ce serait beaucoup plus simple comme ça.
PAULETTE : Et moi, je vous assure que nous ne le ferons pas.
EVELYNE : Mais …
PAULETTE : Ecoutez, vous venez d’arriver, vous voulez apprendre, vous avez des idées, soit, mais n’oubliez pas que la principale qualité que l’on vous demandera, c’est l’obéissance en toute chose.
EVELYNE : Oui, Mademoiselle Paulette.
PAULETTE : Bien. Les factures sont là. Prenez le livre de comptes du mois en cours et commencez à le remplir. Veillez à apposer un numéro sur chaque facture, numéro que vous référencerez dans le livre de comptes. Appelez-moi si vous avez des questions.
Paulette sort. Une petite cloche retentit. Odette revient avec Gervaise. C’est la pause règlementaire.
ODETTE (à Evelyne) : Alors, la nouvelle, déjà à éplucher les comptes ?
GERVAISE : Laisse-la, Odette.
ODETTE : Ben quoi ? Elle vient d’arriver, et elle échappe aux corvées et épluche les comptes plutôt que les patates ! Moi, ça m’fout en rogne.
GERVAISE : Laisse-la. Il en faut de partout des grattes papiers.
EVELYNE : Je ne suis pas une gratte-papier. J’ai fait des études et je compte rapidement monter les échelons.
ODETTE : Monter les échelons ? Tu rêves ! Si tu crois que Mademoiselle Paulette va te laisser sa place, tu te fourres le doigt dans l’œil.
EVELYNE : Pourquoi ? Elle finira bien par partir en retraite, non ?
ODETTE : C’est le bras droit de Madame ! Elle crèvera ici.
EVELYNE : Pas sûr … Je peux être un très bon bras droit moi aussi.
GERVAISE (à Evelyne) : Dis donc, c’est pas très sympa d’arriver ici pour faire dégager Mademoiselle Paulette.
EVELYNE : Elle pourra rester si elle veut. Mais, d’ici peu, j’aurai sa place.
ODETTE : Ah ! Laisse-moi rire ! Si Mademoiselle Paulette crève, Madame crèvera avec, et l’hôtel leur servira de tombeau. Jamais t’auras sa place.
Pendant qu’elles discutent, elles se servent du café et mangent un morceau.
ODETTE (à Gervaise) : T’en es où des chambres ?
GERVAISE : J’ai commencé la 1. Mais y’avait un bazar là-dedans !
ODETTE : Un bazar comment ? On loue pas des chambres à l’heure ici !
GERVAISE : Ils avaient changé les meubles de place.
ODETTE : C’est pas vrai !
GERVAISE : Si. Ils avaient rapproché les tables de chevet, posé les lampes par terre et changé le lit de place.
ODETTE : Wahou. Y’en a qui sont dingues.
EVELYNE : Pourquoi ils ont fait ça ?
GERVAISE : Chais pas. Chais même pas qui était dedans. J’ai jamais fait l’accueil un jour et le lendemain les chambres, alors je peux jamais savoir de qui je nettoie la saleté.
ODETTE : Ouaip. A croire qu’elle le fait exprès Mademoiselle Paulette.
EVELYNE : Dans ce cas, il faut demander à celle qui a fait l’accueil hier !
GERVAISE : Oui, mais elle n’a jamais la même pause que les autres. Si elle avait voulu que personne ne s’échange d’informations sur les clients et leurs habitudes, elle n’aurait pas pu faire mieux !
EVELYNE : Quand j’aurai plus de responsabilités, je vous promets qu’il y aura plus de transparence.
ODETTE : Arrête ton char, t’es pas en campagne électorale ! C’est pas nous qu’allons voter. C’est Madame qui t’expédiera loin d’ici.
GERVAISE : Laisse-la.
EVELYNE : Ça ne me touche pas. Je sais qui je suis et je sais ce que je mérite. Si je bosse bien, il n’y a aucune raison que Madame ne me fasse pas monter.
Une cloche retentit. C’est la fin de la pause. Odette et Gervaise reprennent leurs activités. Le téléphone noir sonne, Gervaise revient et décroche avec empressement.
GERVAISE : Hôtel Beaumanoir, à votre écoute. Oui … Oui … Demain soir ? Laissez-moi vérifier. (Elle prend le registre) vous avez de la chance, il reste la chambre 9. Oui … Oui … Bien sûr … H-A-Y-C-H-E-R-O-N. Entendu Monsieur Haycheron. A demain !
Gervaise raccroche.
EVELYNE : T’es nulle en discours téléphonique.
GERVAISE : Tu trouves ?
EVELYNE : Oui, franchement, oui, je trouve. Tu ne leur parles pas de l’hôtel, tu ne leur demandes aucun détail qui pourrait nous permettre de les accueillir encore mieux …
GERVAISE : Des détails ?
EVELYNE : Mais oui : café ou thé ? Salé ou sucré ? Du matin ou du soir ?
GERVAISE (se moquant d’elle) : Fromage ou dessert ? Marié ou célibataire ? Froid ou chaud ? Montagne ou mer ? Citadin ou campagnard ? Slip ou caleçon ? Tu veux pas non plus que je leur demande de quel côté du lit ils dorment ?
EVELYNE : Je t’assure que quelques questions bien placées seraient très utiles.
GERVAISE : Ecoute, on a déjà le questionnaire de la chambre 5, je trouve que c’est amplement suffisant.
EVELYNE : C’est quoi le questionnaire de la chambre 5 ?
GERVAISE : C’est un questionnaire spécial pour les clients, qui détermine s’ils sont, oui ou non, aptes à dormir dans la chambre 5.
EVELYNE : Mais...