SCÈNE 1
Jacques est en cuisine, il porte un tablier. Il jongle entre différentes préparations tout en chantonnant. Un klaxon se fait entendre. Jacques regarde par la fenêtre, éteint la radio et se remet en cuisine pour vérifier que tout est prêt. Il goûte ses plats et semble satisfait.
Léa, voix off. – Jacques ?
Jacques. – Dans la cuisine !
Il jette un dernier coup d’œil et retire son tablier. Il se passe la main dans les cheveux pour être le plus présentable possible. Léa entre.
Léa. – C’est moi.
Jacques. – C’est toi.
Léa et Jacques. – C’est nous !!!
Ils s’embrassent très chaleureusement.
Jacques. – Ma Léa, comment vas-tu ?
Léa. – Bien, et toi ? (Lui tapotant le ventre.) Dis donc…
Jacques. – Quoi ? Non, j’ai pas grossi ! (Devant son regard sceptique.) J’ai peut-être pris un ou deux kilos, mais c’est Françoise aussi, tu la connais, faut toujours qu’elle me donne des confitures. Qu’est-ce que je peux y faire ? Les refuser ? Ce serait mal venu.
Léa. – T’es peut-être pas non plus obligé de te descendre un pot chaque matin.
Jacques. – T’exagères… Pas un chaque matin, je le termine le soir à la petite cuillère devant la télé.
Léa. – Je rêve !
Jacques. – Bon, t’as fait bonne route ma Léa, pas trop de monde ?
Léa. – Ça a été.
Jacques. – Regarde-moi. T’as des petits yeux.
Léa, se regardant sur le fond d’une casserole en inox. – Ça veut dire quoi ? Je suis moche ?
Jacques. – Oh ! non, ma Léa ! Plus les années passent et plus… tu ressembles à ta maman.
Temps. Elle lui sourit légèrement.
Léa, regardant de plus près ce qui se prépare. – Hmm, ça sent bon, dis donc !
Jacques. – J’ai fait tout ce que tu aimes. (À la manière d’un maître d’hôtel.) Nous commencerons par ma terrine d’avocat et crabe avec sa sauce cocktail posée sur un nid de verdure, nous poursuivrons, chère madame, pardon mademoiselle, par un tournedos Rossini encerclé d’une poignée de girolles dominicales et enfin nous terminerons par mon célèbre coulant au chocolat accompagné de sa petite glace vanille maison.
Léa. – Et demain tu me passes un de tes jeans.
Jacques. – Demain à huit heures, jogging !
Léa. – Je cours plus.
Jacques. – Ah bon ?
Léa. – Je peux plus. Les ligaments.
Jacques. – Mais tu continues à monter ?
Léa. – Toujours, mais pour trouver un semblant de forêt à Paris, c’est pas simple.
Jacques. – Tu penses…
Léa. – Jacques, on en a déjà parlé.
Jacques. – Ton travail, je sais. À en croire les gens, si aujourd’hui à quarante ans on n’a pas de psy, c’est qu’on n’a pas réussi dans la vie. Moi à mon époque, on s’allongeait pas pour se torturer le carafon, on se sortait les doigts du croupion et en avant ! C’est devenu très mode tous ces prétendus malades du ciboulot. Ah ! t’as trouvé les bons pigeons !
Léa. – C’est un métier, Jacques.
Jacques. – Il paraît. Mais ici, avec le box, ce serait parfait pour installer un cheval. (Léa souffle et part regarder vers la fenêtre.) Bon… (Avec le sourire.) Une petite coupe ? (Il prend deux coupes qu’il a sorties préalablement et ouvre la bouteille.) Tu vas voir, il est fantastique, je le fais venir directement d’un petit producteur, un ami de Françoise. Tiens… (Lui tendant son verre.) Allez, ma Léa, à nous !
Léa. – À nous et à… (Elle dirige son verre vers la fenêtre.)… à mon mariage. (Jacques avale de travers et manque de s’étrangler. Il la regarde.) Je… (Elle lui montre la bague.) Je vais me marier ! (Temps. Il reste stoïque.) Fallait bien que ça arrive un jour, depuis le temps qu’on me bassine avec ça. « Et quand est-ce que tu nous présentes un beau garçon ? » « Et comment ça se fait qu’on ne te voit jamais avec personne ? » Bah voilà, je me marie.
Temps.
Jacques. – Il est bon, vraiment très bon.
Léa. – Tu as entendu ce que je viens…
Jacques. – Oui, tu te maries. Mais quand tu es venue il y a deux mois, tu ne te mariais pas, tu n’avais même personne dans ta vie.
Léa. – Je sais, c’est rapide, mais… je l’aime.
Jacques. – Et tu te maries.
Léa. – On y a mûrement réfléchi, tu sais.
Jacques. – En moins de deux mois vous avez dû mûrement y réfléchir, c’est sûr.
Léa. – Jacques…
Jacques. – Et on le voit quand l’animal ?
Léa. – Il est dehors avec la voiture.
Jacques. – Pourquoi ? Il a peur qu’on la lui vole ?
Léa. – On a eu un petit souci de moteur, il essaie de régler le problème.
On entend klaxonner.
Jacques. – Faut lui dire que le moteur ne se trouve pas à côté du klaxon.
Léa. – Ne commence pas. (Un deuxième coup de klaxon se fait entendre.) Il a dû appuyer dessus par mégarde.
Jacques. – Fortiche le mec !
Léa. – Jacques, s’il te plaît… J’ai très envie que vous vous entendiez, c’est vraiment un gentil garçon, tu sais.
Jacques. – Oh non, Léa, pas gentil !
Léa. – …
Jacques. – Enfin, gentil… ce sont les cons dont on dit qu’ils sont gentils !
Léa. – Parce que tu préférerais que je te présente une espèce de primate odieux et imbuvable comme toi ? Bah non, pas de bol, c’est un gentil.
Jacques. – Comme Simplet. Ça promet !
Léa. – Jacques, aujourd’hui tout ce qui me reste c’est toi et lui, un garçon incroyablement… gentil.
Elle tente un sourire, il souffle.
Jacques. – Et vous vous connaissez depuis…
Léa. – En réalité six mois, on monte dans le même club. Au départ, je ne le regardais pas vraiment.
Jacques. – Parce qu’il est laid en plus ?!
Léa. – Non, seulement depuis l’accident je n’avais pas vraiment la tête à ça.
Jacques. – Il t’a eue à l’usure, le bougre.
Léa. – Jacques…
Jacques. – Tu vas te marier, nom d’une tête de veau ! C’est rapide quand même.
Léa. – Regarde papa et maman, en une semaine et hop, mariés !
Jacques. – Tes parents, c’est pas pareil.
Léa. – Fahed est tout ce que j’attendais.
Temps. Il la regarde.
Jacques. – « Fa-hed »…
Jacques se passe la main sur le visage comme embêté.
Léa. – Quoi ?
Jacques. – Il s’appelle « Fa-hed ».
Léa. – Il est d’origine libanaise.
Jacques. – Eh oui… ça aide pas.
Léa. – Tu peux développer, s’il te plaît ?
Jacques. – Reconnais que les différences d’origines et de religions, c’est pas simple dans une union.
Léa. – Ça tombe bien, il est français et catholique.
Jacques. – En s’appelant « Fa-hed » ?!
Léa. – Oui, en s’appelant Fahed.
Fahed, voix off. – Léa ?
Léa. – Oui, lapin, j’arrive !
Jacques. – Oh non, pas lapin !
Léa. – Dis-toi bien une chose : je l’aime et s’il avait été tatoué, SM, de couleur noire, se baladant en djellaba avec la main de Fatma autour du cou et des cheveux roux, je l’aurais épousé quand même. On est d’accord ?!
Temps. Elle lui jette un léger affront du regard auquel il finit par sourire.
Jacques. – On est d’accord. (Léa sort. Il laisse échapper un gros soupir.) « Fa-hed »… Il peut pas être roux, c’est déjà ça.
Il soupire à nouveau. Fahed et Léa arrivent bras dessus, bras dessous. Les entendant venir, Jacques leur tourne le dos. Il prend un couteau et tente de voir à quoi ressemble Fahed dans le miroir de la lame.
Léa. – Fahed, je te présente Jacques ; et Jacques, je te présente l’homme de ma vie.
Fahed. – Monsieur Jacques, je suis enchanté, vraiment enchanté de faire votre connaissance. Léa vous a probablement annoncé la bonne nouvelle. Nous avons fixé la date hier, ce sera le 20 juin, n’est-ce pas merveilleux ?
Jacques....