Le metteur en scène
La pièce de théâtre « Le metteur en scène » se compose en 3 actes.
L’acte 1 nous plonge dans le quotidien de l’héroïne. Il nous permet d’appréhender la personnalité de celle-ci et le mal-être qui l’habite. Mais sa décision de reprendre des cours de théâtre semble lui donner l’espoir de le conjurer.
L’acte 2 nous transporte dans un autre lieu, celui d’un atelier de théâtre. Là, nous découvrons un autre personnage, le metteur en scène, animateur de ce cours. Les premières scènes montrent un professeur séducteur qui ne cessera de complimenter Eve. Il perçoit ses fragilités et s’y engouffre.
Peu à peu, un jeu de séduction se met en place. Le metteur en scène semble lui adresser implicitement des messages d’amour qu’Eve n’est pas sûre de bien comprendre. Mais un désir naît chez elle. Eve semble renaître.
L’acte 3 nous fait découvrir petit à petit le vrai visage du metteur en scène. Eve, de plus en plus
L’acte 3 nous fait découvrir petit à petit le vrai visage du metteur en scène. Eve, de plus en plus perdue, ne sait pas véritablement ce qui se joue entre eux, le metteur en scène usant du langage paradoxal. Mais lorsque ce dernier lui demande de travailler un extrait de Mademoiselle Julie de Strindberg, elle commence à comprendre que derrière le masque de l’amoureux se cache, en réalité, un prédateur. Le conte de fées qu’elle s’était imaginé était un leurre.
Cette pièce, inspirée d’une histoire vraie, tente donc d’expliquer la mécanique de la manipulation et de l’emprise.
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LE METTEUR EN SCÈNE
ACTE 1
Scène 1
Pièce de vie de la maison d’Eve et de Juste. Juste assis à la table pianote sur l’ordinateur. Eve range des jouets qui traînent par terre.
Juste- Tu peux me passer mon cartable. Eve ne répond pas. Eve! Tu peux me passer mon cartable, s’il te plaît? Eve continue à ranger. Eve! Tu rêves? Eve se retournant enfin vers Juste.
Eve- Non. Je range.
Juste se lève et va prendre son cartable. Puis s’arrête près d’Eve.
Juste- Ca va?
Eve-Oui. Juste retourne s’asseoir face à l’ordinateur. Sort sa trousse et des copies. Long silence. Eve pose la caisse remplie de jouets. Tu pourras récupérer Rose à la danse tout à l’heure?
Juste-Non. Pas aujourd’hui, j’ai des copies à finir de corriger et je dois entrer les notes, mes derniers conseils sont à la fin de la semaine.
Eve- Agacée. Moi je n’ai rien à faire!
Juste- Désolé Eve. Mais, toi, tu es à mi-temps. Ça te laisse plus de temps tout de même, non?
Eve- Bien sûr! J’irai chercher Rose.
Juste- C’est vraiment gentil. Se remet à travailler.
Eve- S’assoit dans un fauteuil. On pourrait peut-être se faire un resto ou un ciné ou un resto et un ciné ça nous ferait du bien. Tu en dis quoi? Juste corrigeant ses copies semble ne pas l’avoir entendue. Ohé! Tu m’écoutes Chéri!?
Juste-Désolé, je n’ai pas écouté. Tu disais quelque chose?
Eve- Non, si. Je te demandais si ça te dirait qu’on se fasse un resto-ciné un soir.
Juste- Oui, pourquoi pas .
Eve-Super! Je vais partir à la recherche d’une baby-sitter. Se lève.
Juste- Mais pas cette semaine, j’ai trop de travail.
Eve- La semaine dernière, tu m’as déjà dis ça. Il y a plus de cinq mois que nous ne sommes pas sortis tous les deux.
Juste- Je te promets, la semaine prochaine, j’aurai moins de travail, nous pourrons sortir. D’ailleurs, là, je suis épuisé. Je vais bientôt arrêter les corrections. Baille bruyamment . Tu vas chercher Rose?
Eve- Regard détourné. Oui, dans cinq minutes. Pose sa tête en arrière dans le fauteuil et ferme les yeux.
Rideau.
Scène 2
Dans la chambre d’Eve et de Juste.
Eve- Assise sur le lit regardant Juste qui dort. Tu dors profondément. Un léger ronflement régulier. Je voudrais pouvoir sombrer dans le sommeil, le sommeil de la Belle au bois dormant mais avance vers les devant de la scène dès que mes paupières se ferment, je suis enfant, cheveux nattés, disciplinés, seule dans ma chambre, ma belle chambre aux murs tapissés de grosses fleurs rouges aux tiges noires et je pleure en silence en regardant par la fenêtre la pluie se fracasser. Il m’a crié dessus, m’a traitée de folle parce que je l’ai défendue, elle, quand il l’a insultée! Il a même ouvert la porte-fenêtre! Il fallait bien sûr que les voisins entendent mes hurlements, les hurlements d’une frappadingue! Et elle, elle n’a pas bougé, n’est pas venue me consoler quand je me suis enfuie et réfugiée dans ma chambre, ma belle chambre aux murs tapissés de grosses fleurs rouges aux tiges noires. Une autre image surgit. Je suis adolescente portant de beaux habits, de beaux habits qu’elle a cousus. Elle m’aime! La peur me tord le ventre. Au collège, je tremble avant chaque contrôle pourtant je suis une élève studieuse, sage. Mais je déteste mon écriture, des lettres toutes tordues, bancales comme moi! Celles d’une névrosée! m’as-tu dit un jour. Et je l’ai cru et continue de le croire. J’ai peu d’amies. Les autres m’effraient. Je n’ose pas aller vers eux, leur parler, qui suis-je pour les embêter? Je suis si laide, si fade, si transparente. Ma belle chambre aux grosses fleurs rouges aux tiges noires demeure mon refuge. Dix-huit ans, la majorité. Je me revois à la fac, une lutte de chaque instant pour surmonter mes angoisses, mes doutes. Tes mots fracassaient ma tête. Eclats d’obus et de mitrailles! Tu n’y arriveras pas! Quoi?! tu ne connais pas ce roman...ma pauvre fille! Echouer, c’était mourir. J’ai tenu, pas craqué, non pas craqué. Quelques médocs seulement pour m’aider. Fin des études, premier poste d’enseignante, j’ai la boule au ventre, je suis terrifiée si peur que l’on découvre que je suis une usurpatrice, rien d’autre qu’une usurpatrice car je le sais, tu me l’as dit et tu as raison, je ne suis rien, moins que rien. Et puis me reviennent en mémoire les visages de mes premiers flirts, premières transgressions … Ceux qui me comptaient fleurette avaient droit de m’enlacer, de m’embrasser, de me caresser juste caresser on m’avait bien éduquée, très bien éduquée. Coucher c’était pêcher. Alors juste de doux baisers, de suaves étreintes enrobées de belles paroles…. Naïve petite fille! Je me croyais alors aimée moi la pauvre orchidée perdue au milieu des sables mouvants. Oh! Vite! Vite! chasser ces images. Je me sens encore si sale. Puis je t’ai rencontré, se retourne et regarde Juste dormir nos blessures nous ont rapprochés et l’amour est venu. Tu venais du bout du monde, d’une île aux parfums de ylang-ylang, essence enchanteresse promesse d’un doux bonheur. Fini la chambre aux grosses fleurs rouges aux tiges noires.Tu es devenu mon refuge, mon île. S’assoit sur le lit et esquisse une caresse vers Juste. Juste, prénom promesse de probité! Je n’avais plus froid dans tes bras. Je nous revois jeunes mariés la tête pleine de rêves...Une maison, des enfants, des voyages ...Nous avons une maison, de merveilleux enfants, nous avons voyagé avant leur naissance. Ce bonheur devrait me suffire. Je devrais oublier la petite fille, l’adolescente, la jeune fille que j’ai été mais je ne peux pas. Elles vivent encore en moi. Je les vois. Elles me narguent, se relève et se retourne pour qui te prends-tu? semblent-elles me lancer à la figure. Et ne crois pas que c’est parce qu’aujourd’hui tu as un mari que tu aimes et qui t’aime, des enfants, une maison que tu mérites ce bonheur! N’oublie pas que tu n’aies rien, rien, une pauvre fille seulement, une souillon, une pauvre Cendrillon qui ne deviendra jamais princesse! Eclore n’est plus de mise, l’orage t’a noyée, toi la pauvre orchidée perdue au milieu des sables mouvants … hurlent-elles. Tintamarre infernal dans ma tête. Se rapproche du lit Je ne dormirai pas encore cette nuit. S’allonge et se recroqueville.
Scène 3
Juste entre dans la pièce de vie et s’assoit dans le fauteuil une revue à la main. Eve range la vaisselle.
Eve- Tu es allé chercher du pain?
Juste- Non! Zut! j’ai complètement oublié. Tu peux en prendre en déposant Rose à son cours de danse ?
Eve- Je me sens très fatiguée. Je dors mal en ce moment. Tu ne peux pas l’emmener et t’arrêter à la boulangerie.
Juste- J’ai une tonne de travail encore. S’il te plaît, ce soir ça ne m’arrange vraiment pas.
Eve- C’est toujours la même chose!Moi aussi, j’ai du travail, tu sais!? Tu sais!? Juste la regarde mais ne dit rien. Eve s’approche de lui une assiette à la main. Ereintée, je suis éreintée, tu m’entends!? J’ai fait cours aussi ce matin. L’horreur! Tu entends l’horreur! De toute façon, j’ai envie de tout balancer! Juste ne bouge pas. Ce travail, j’en peux plus, tu m’entends! je supporte plus ni mes élèves ni mes collègues. Crie soudain très fort. Ras-le-bol! J’en peux plus! J’en peux plus! Mais merde!Tu entends!? J’en peux plus! Eve s’approchant encore de Juste prête à se jeter sur lui. Mais tu comprends! Tu comprends. Merde! Tu t’en fous ou tu es aveugle! Jette l’assiette qu’elle tenait dans la main, celle-ci tombe et se brise. Et là encore tu réagis pas! Tu t’en fous de moi! C’est ça? Juste se lève, s’approche d’Eve et cherche à prendre sa main, Eve la retire vivement . Juste alors s’accroupit pour ramasser les morceaux de la vaisselle cassée. Non!! Laisse! Laisse! Je te dis de laisser! Eve le pousse et se précipite pour ramasser la vaisselle cassée. J’en peux plus. A voix basse. Puis elle s’effondre et pleure. Juste s’approche doucement et met la main sur son épaule.
Juste- Allez! viens dans mes bras. Je suis vraiment désolé. Je ne savais pas que tu étais si fatiguée. Arrête-toi, va voir le docteur Lesage. Tu sais que je suis là. L’embrasse sur la joue. Allez! Viens dans mes bras.
Eve – Se réfugie dans les bras de Juste et se relève. Je sais. Ramasse les morceaux de vaisselle, les pose sur la table, essaie de reconstituer l’assiette.
Juste- Prend les morceaux et les jette. Je vais aller chercher le pain et déposer Rose à la danse. Repose-toi!
Eve- Non! Laisse. Je vais y aller! Je ne travaille pas demain. Je pourrai me reposer! C’était juste un coup de blues!
Juste- Tu es sûre sinon je peux y aller.
Eve- Oui, je vais y aller. Se relève.
Juste-Tu veux prendre un café?
Eve- Oui. Mais laisse je vais le préparer. Prépare le café. Cette nuit, tu sais, j’ai repensé à une collègue...